‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 265 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE VI

les plaintes des religieux. L'abbé actuel, Nicolas Larcher, était plus favorablement disposé pour la Trappe que ses deux prédécesseurs ; mais toute cette trame était si perfidement ourdie qu'on pouvait craindre que sa bonne foi ne fût surprise. On lui écrivit de différents endroits pour le prémunir contre les préventions qu'on s'efforçait de lui inspirer. Il répondit qu'il était décidé à soutenir le saint abbé de la Trappe, étant persuadé qu'il ne faisait rien que de conforme à la Règle, en portant ses religieux à la perfection de leur état (1).

Cette déclaration si formelle ne rassura pas encore complètement l'abbé de Rancé. Il avait pour ses religieux une tendresse vraiment maternelle, et on craint toujours pour ce qu'on aime, même quand il n'y a rien à craindre. M. l'abbé Gerbais, docteur de Sorbonne, professeur d'éloquence au collège royal, proviseur du collège de Reims, était très lié avec M. l'abbé de Citeaux, et il devait venir à la Trappe dans le courant de juillet, avec M. le curé de Saint-Hilaire de Paris, M. Jolain, l'abbé Jannon (2) et M. de Fieubet. Ce dernier, empêché par une assez grave maladie d'être de ce voyage, en fut désolé ; car il regardait ce pèlerinage comme une des plus grandes consolations que la Providence pût lui accorder, et comme la meilleure préparation à la mort qu'il attendait tous les jours, « Je ne puis vous accompagner, écrivait-il à M. Gerbais..., j'ai pensé mourir ces joursci; mais Dieu ne m'a pas trouvé digne de paraître devant lui. Je ne lui demande que de souffrir avec patience, amour et joie, si cela pouvait être, les maux qu'il m'envoye, qui sont des marques qu'il me donne dans sa miséricorde infinie; c'est ce que je prie M. l'abbé de la Trappe avec sa communauté de m'obtenir du Seigneur. Faites-lui bien, s'il vous plaît, des amitiés respectueuses de ma part; recommandez-moi bien à lui, et quand vous serez dans le monastère, je vous demande votre messe pour moi dans la chapelle de Sainte-Marie-Égyptienne. Je suis bien hardi de vous charger comme cela, mais vous m'aimez et je vous honore. Recommandez-moi encore aux prières de M. Maisne, mon bon ami (3). » Telles furent les dernières paroles ou plutôt les derniers soupirs que M. de Fieubet jeta vers la sainte solitude où il était venu tant de fois et avec tant de fruit et de bonheur.

M. Gerbais avec ses compagnons fut de nouveau très édifié et très touché de ce qu'il vit et entendit à la Trappe. L'abbé de Rancé ne manqua pas de lui parler de ses peines, et il le chargea de sa défense près de M. de

(1) Nous avons eu sous les yeux une copie de cette lettre.

(2) Très lié avec l'abbé de Rancé et Bossu 3t, qui restait rue Cassette, en face les Filles du Saint-Sacrement.

(3) Correspondance citée plus haut (Arsenal, 375).

420 HISTOIRE DE l'âBBÉ DE RANGÉ.

Citeaux, dès qu'il serait de retour à Paris, et il le fit avec beaucoup d'empressement. « Il faut, lui écrivait l'abbé de Rancé, avoir autant de charité que vous en avez, pour penser de nous ce que vous en pensez et pour en parler comme vous faites. Je vois bien qu'il n'a pas tenu à vous que M. de Cîteaux n'ait eu de notre monastère, et même de ma personne et de ma conduite des sentiments avantageux... Vous pouvez l'assurer que je ne manque point de donner aux malades des bouillons et des potages à la viande, lorsque les maladies m'y obligent ; que Dom Arsène peut lui en rendre témoignage, puisqu'il en a mangé lui-même. Je ne voudrais pas que mes frères vécussent dans la mollesse ou dans l'impénitence, mais je ne voudrais pas aussi ne leur pas donner les soulagements qui sont nécessaires et que la Règle me permet de leur accorder. »

M. de Cîteaux répondit à M. Gerbais, que bien loin d'ajouter foi à toutes ces calomnies, il avait pour l'abbé de la Trappe une telle estime, que s'il n'avait point été si âgé et si infirme, il l'aurait déjà fait son vicaire général dans tout l'Ordre et le confident de ses secrets (1).

On accusait l'abbé de Rancé, dans la lettre dont nous avons parlé, de négliger la direction de ses religieux et le gouvernement de sa maison pour s'occuper de sa vaste correspondance avec les étrangers. Il pria M. Gerbais de dire à M. de Cîteaux que, hors le temps des offices, il était tout entier à ses frères, que son cabinet leur était toujours ouvert, qu'ils ■y entraient et en sortaient les uns après les autres, sans interruption.

On lui reprochait encore de se laisser conduire par son secrétaire, M. Maisne, homme politique et chaud, et d'être trop souvent avec lui : « Il est si peu vrai, répondait-il, qu'il se mêle de quoi que ce soit, et que je l'entretienne, à l'exclusion de mes religieux, qu'au contraire lorsque j'écris, qui est précisément le temps du travail, ceux qui ont affaire à moi, même ceux qui n'en ont point, me viennent trouver, et je n'écris pas une seule lettre que je ne sois interrompu; et je puis vous dire que je l'ai été plus de dix fois, depuis que j'ai commencé celle-ci : voilà la vérité pure (2). »

Cependant les récits mensongers dont nous venons de parler allaient toujours se grossissant dans le monde. L'abbé de Rancé en fut effrayé ; il tremblait que ces bruits ne pénétrassent enfin à la Trappe, malgré les forêts qui l'environnaient, malgré les hautes murailles qui en fermaient toutes les issues. Il n'avait pas moins peur qu'à force de les entendre répéter, les étrangers ne finissent par y ajouter foi (3).

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, p. 337.

(2) Correspond, inédite de l'abbé de Rancé avec M. Gerbais.

(3) Il reçut plus de trente lettres de différents endroits, des provinces les plus éloignées, par lesquelles on lui mandait que la Trappe était soulevée contre lui, etc. (Lettre à l'abbé Gerbais, 20 décembre.)

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