LIVRE X, CHAPITRE VII
Vierge Marie, Sauveur du monde, parla grâce et pour l'amour duquel nous avons renoncé au siècle, à ses biens, à ses fortunes, à ses plaisirs et ses vanités, et choisi pour nos demeures ces solitudes écartées..., nous vous conjurons de présenter à votre Père ce renouvellement des engagements que nous avons pris au pied de vos autels, dans ce jour de bénédiction où nous célébrons l'Exaltation de votre sainte croix qui est la figure et le modèle de la vie que nous devons mener sur la terre , puisque les Saints qui ont parlé et agi par votre esprit ont regardé notre état comme un crucifiement véritable. »
Après avoir rappelé les vœux qu'ils avaient faits le jour de leur profession, ils ajoutaient : «Nous renouvelons, Seigneur, ces engagements que nous avons pris à votre service , avec d'autant plus d'ardeur et de zèle que nous y sommes portés par la conjoncture présente et la situation où se trouve le monde, par les plaies si profondes dont il a plu à Dieu de l'affliger, et par l'obligation que nous avons d'implorer sa miséricorde pour le soutien de son Eglise qui est si cruellement persécutée par la fureur de ses ennemis, pour la prospérité de l'Etat, et particulièrement pour la conservation de la personne du roi qui, par une fermeté et une magnanimité dont on n'a point encore vu d'exemple , protège seul la foi et la religion catholique contre presque toutes les puissances de l'Europe unies ensemble pour la détruire par la conjuration la plus animée et la plus violente qui fût jamais. Heureux si , par la grandeur de nos pénitences et de nos austérités, nous pouvions abréger nos jours en défendant auprès de Dieu une cause si juste et si sainte, pendant que tant de millions d'hommes périssent pour elle par le fer et par le feu... »
Ils protestaient, en finissant, que, malgré la corruption des temps, le mauvais exemple de ceux qui avaient abandonné la voie qui leur avait été tracée, malgré les mauvais desseins des hommes , la conspiration des démons , ils voulaient garder leurs saintes Règles jusqu'à leur dernier soupir.
Tous vinrent ensuite les uns après les autres, en commençant par l'abbé de Rancé, signer, en face du sanctuaire, cet acle solennel.
C'était l'usage , dans la cérémonie du renouvellement des vœux, qu'immédiatement après, l'abbé récitât la prière qu'on appelait : Désir de la so- Utude, et qu'il avait composée pour ce grand jour. C'était moins une prière qu'un soupir profondément mélancolique vers de nouvelles Thébaïdes, une aspiration ardente de l'infini, un cri de douleur et d'espérance jeté vers les régions éternelles. « Qui me donnera des ailes comme une colombe, et je m'envolerai en quelque lieu si éloigné du monde, et si séparé de toute
créature, que je n'aurai plus de rapport avec lui ni de commerce avec elle. Je cherche quelque chose qui n'est pas de ce monde et qui ne se trouve point parmi les choses créées. L'idée que j'en ai conçue m'en donne de l'amour, l'amour m'en donne du désir; mais ce désir ne produit que des soupirs , et il me semble que plus mon cœur s'élève vers cet objet, plus cet objet se hausse et s'éloigne de mon cœur. Il n'en est pas de même des créatures, elles me suivent partout, elles m'importunent, elles se présentent sans cesse à mes yeux , et par mes yeux elles entrent dans mon esprit , elles le partagent et y portent avec elles l'inquiétude et la dissipation.
« Fermons les yeux, ô mon âme, à toutes ces choses, et tenons-nous si loin d'elles que nous ne puissions ni les voir ni en être vues.... Seigneur, sans vous toutes nos résolutions sont faibles et inutiles. Confirmez donc en moi ce que vous y opérez aujourd'hui... Menez-moi, Seigneur, dans cette solitude sacrée dans laquelle vous parlez au cœur de ceux qui vous aiment, apprenez au mien la science de vous plaire ; faites qu'il trouve dans ces demeures écartées où je me suis caché, comme les oiseaux sauvages dans les fentes des rochers inaccessibles , ce profond repos et cette sûreté parfaite que vous ne refusez point à ceux qui ont tout quitté pour vous suivre dans le désert (1)... »
Toutes ces scènes, ces discours, ces hommes ne sont pas de ce temps ni de ce siècle : ce sont des débris, des survivants attardés de ces fortes générations monastiques d'Orient, au milieu desquelles les Basile, les Grégoire, les Ephrem chantaient dans un langage divin le bonheur de la solitude chrétienne, le bonheur d'être seul avec Dieu , bonheur, hélas î peut-être maintenant perdu !
L'acte du renouvellement des vœux fut envoyé à l'abbé de Cîteaux avec une lettre dans laquelle l'abbé de Rancé, après lui avoir rappelé ce qu'on lui avait écrit et les bruits qui avaient couru , lui annonçait qu'il avait cru devoir en avertir ses religieux et leur proposer cette manifestation :
« Ils vous l'adressent, ajoutait-il , pour vous rendre compte de leurs dispositions comme à leur supérieur et à leur Père , étant persuadés que vous aurez de la joie de les voir dans des sentiments entièrement opposés à ce qu'on leur impute. Mais, pour apporter un remède qui ne soit pas inutile à un mal si étendu et si général, on a jugé qu'il fallait donner copie de
(1) Désir de la Solitude, composé par le R. P. abbé de la Trappe, au renouvellement des vœux. (Il y en a un exemplaire imprimé dans un Recueil de Lettres et Opuscules de l'abbé de Rancé, in-12 : c'est le véritable; et un autre, manuscrit, Biblioth. Impér., fonds de POrat., n° 226, qui est tout difiérent.)
l'acte, afin que la déclaration ne fût pas ignorée de ceux qui avaient pu se laisser tromper, ou qui pourraient l'être à l'avenir par l'artifice des médisants. Il y a des temps , Mon Révérendissime Père, où Dieu veut que ceux qui sont à lui et qui font profession de se taire parlent et s'expliquent; et c'est particulièrement lorsqu'on attaque son nom , qu'on ravit une gloire qui lui est due , qu'on veut ruiner ses ouvrages et qu'on prive son Église du culte qui lui appartient. Il est évident que c'est le dessein de ceux qui publient que des personnes consacrées à Jésus-Christ , qui lui offrent un sacrifice continuel de mortifications intérieures et extérieures , étant dans la voie étroite où il les avait appelées et dans laquelle la main de sa miséricorde les soutient depuis si longtemps, pensent à la quitter pour suivre une vie plus molle, plus sensuelle et plus relâchée, ce qui ne pourrait être considéré que comme une désertion scandaleuse. Et pour comble de calomnie, on veut et l'on assure qu'il y a de la division dans notre communauté ; cependant la vérité est qu'il n'y en a point où l'intelligence , la concorde et la charité soient plus entières (i). »
L'abbé de Rancé connaissait trop bien l'affection sincère et le dévouement de Mme de Guise envers sa maison , pour ne pas l'informer de ce qui venait de se passer. Il lui adressa une copie de l'acte de rénovation des vœux. La princesse l'envoya à M*T l'archevêque de Paris , afin qu'il s'en servît comme d'une pièce de conviction pour confondre les calomniateurs et rassurer les gens de bien (2).
M. de Cîteaux fit à l'abbé de Rancé et aux moines de la Trappe la réponse la plus bienveillante, la plus honorable et la plus encourageante qui se puisse imaginer. Il disait que des religieux s'étant engagés par vœux librement et volontairement faits après une année d'épreuve, ne pouvaient raisonnablement se plaindre de l'austérité de la vie qu'ils avaient embrassée, ni chercher à s'en délivrer sans crime et péril de leur salut; qu'il aurait lui-même du scrupule de permettre à un religieux de la Trappe de descendre à une vie plus mitigée, s'il n'était convaincu par l'évidence de la nécessité de le dispenser; qu'il approuvait la conduite du Père abbé, qu'il était plein de vénération pour sa personne, et qu'aucune autorité séculière ni régulière ne lui ferait jamais perdre l'attachement et l'estime qu'il avait pour lui.
Cette lettre toucha l'abbé de Rancé jusqu'au fond du cœur. Il s'empressa de communiquer sa joie à tous ses amis : « Il a eu la bonté , écrit-il à M. Gerbais , de me répondre de la manière du monde la plus obligeante et
(1) Manuscrit de Septfons , cah. XII, p. 91. % Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 345.
la plus digne de lui. Il me témoigne qu'il est persuadé de ce que je lui demande, et même qu'il a lu avec plaisir les marques de la persévérance et du zèle de nos religieux. Il joint à cela des instructions très charitables qui conviennent parfaitement à la qualité qu'il a à mon égard de supérieur et de Père, et que j'ai reçues avec tout le respect que je lui dois. .. Je vous avoue qu'il m'a écrit avec tant de cordialité et d'ouverture qu'il n'y a point de paroles dans sa lettre qui n'aient fait sur moi des impressions profondes (1). »
Cette fois encore la Providence se déclarait visiblement pour l'abbé de Rancé. Les auteurs de cette infernale machination avaient voulu le perdre dans l'esprit du roi et dans l'opinion de l'abbé de Citeaux , et voici que le roi et l'abbé de Citeaux proclament qu'il a bien mérité et de la religion et de l'ordre monastique; ses ennemis se trouvent ainsi pris dans leurs propres pièges.
Quoiqu'il y eût un grand nombre de copies manuscrites de l'acte du renouvellement des vœux , la justification était loin d'être aussi répandue que la diffamation. Les amis de la Trappe le comprirent bien : M&r l'évêque de Séez la fit imprimer en secret , et il y en eut bientôt des exemplaires partout (2). Le public donna gain de cause à l'abbé de Rancé. Les auteurs des lettres et des libelles ne furent point déconcertés : ils attaquèrent dans un nouveau pamphlet (3) l'acte même auquel on attribuait ce revirement de l'opinion. « D'où ces religieux , disait-on, qui ne parlent à personne et qui n'ont aucun commerce avec le monde ont-ils su ce qu'on y raconte de leur maison ? Ou M. l'abbé leur fait dire qu'ils savent ce qu'ils ne savent pas, ou c'est lui qui leur a appris ces nouvelles contrairement à ses Règles.»
Il n'était pas difficile de se disculper sur ce premier article : il y a des moments de nécessité suprême où les lois et les règles n'obligent plus. On attaque indignement la réputation de l'abbé de Rancé et celle de ses religieux ; on représente sa maison comme un foyer d'insubordination et de désordre; s'il avait laissé prévaloir ces calomnies, c'en était fait de la Trappe , elle était perdue et avec elle la salutaire influence de ses bons exemples.
« L'abbé , ajoutait-on , soutient qu'il est faux que plusieurs religieux aient quitté ou désiré quitter la Trappe. Or le fait est certain, puisque les Frères Armand Climaque et Arsène sont partis. »
(1) Correspond, inéd. de l'abbé Gerbaîs avec l'abbé de Rancé (Arsenal). Lettre du 20 décembre.
(2) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 20.
(3) Ce pamphlet était intitulé : Remarques sur la nouvelle Copie du renouvellement des vœux de la Trappe (8 pages manuscrites).