‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 281 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE IX

fois. Il demanda au Père abbé si tout ce qu'on venait de lui faire souffrir avancerait son bonheur. Le Père abbé lui répondit que ce n'était pas dans l'intention d'abréger ses jours, mais seulement dans le dessein de le guérir. Il entra aussitôt dans' un grand recueillement, les yeux immobiles et élevés vers le Ciel, avec un visage serein qui marquait sa paix, sa joie, sa consolation. Quelques instants après , il s'écria comme transporté : Je n'ai encore que deux plaies, et mon Seigneur en avait cinq !

Durant tout Je cours de ses infirmités, il montra toujours un visage gai, content , plein d'une douceur aimable qui charmait tous ceux qui l'approchaient. Il ne demandait ni ne désirait jamais le moindre soulagement, pas même de l'eau pour rafraîchir sa bouche et sa langue brûlantes. L'infirmier lui demandant quelquefois pourquoi, peu satisfait des douleurs qu'il éprouvait, il en recherchait sans cesse de nouvelles, il lui répondait : Ah ! mon Frère, qui ne sait pas souffrir ne sait pas aimer Dieu !

Un soir, le Père abbé croyant le moment suprême peu éloigné , lui administra les derniers sacrements et le fit mettre sur la paille et la cendre. On s'attendait à une dernière crise qui d'un instant à l'autre devait l'emporter. Lui seul assurait tous les autres qu'il avait encore bien d'autres choses à souffrir avant de sortir de ce monde , ce qui n'arriverait que le jour où Jésus-Christ monta au Ciel. Comme il y avait encore huit jours jusqu'à l'Ascension, le Père abbé crut qu'il rêvait. Le chirurgien qui était présent, observant la marche de la maladie et sentant les battements de l'artère , dit. à l'oreille du Père abbé qu'il ne passerait pas la nuit : ses convulsions et ses défaillances en faisaient juger ainsi.

Afin de n'être pas surpris, on assembla la communauté pour lui réciter les prières des agonisants. Lorsqu'elles furent achevées, il remercia tous ses Frères de leurs services, de leurs bons exemples, de leurs prières. Sur la demande du Père abbé, il leur adressa quelques mots d'édification qu'il finit par ces paroles : « Soyez persuadés que de tous les plaisirs que l'on peut goûter en ce monde, il n'y en a point de plus grand que celui de souffrir quelque chose pour l'amour de Jésus-Christ. »

Il est donc vrai qu'il y a un bonheur caché dans la souffrance chrétienne. Sainte Thérèse le savait bien, elle qui s'écriait dans ses élans d'amour divins : Ou souffrir, Seigneur, ou mourir !

Les religieux se retirèrent; cinq ou six seulement restèrent près de lui pour voir la fin d'une vie si sainte, d'une patience si prodigieuse, comme on ne descend de la montagne, à la fin d'une belle soirée d'été, qu'après avoir vu le soleil dépouillé de ses rayons disparaître enfin avec une imposante majesté.

La nuit fut moins mauvaise qu'on ne s'y attendait. Le Père abbé qui ne

croyait pas le retrouver en vie le lendemain matin, fut très surpris lorsqu'on lui dit que Dom Beugnicr n'était pas mort et même qu'il se trouvait mieux. Alors il l'engagea à se remettre sur son lit, mais il le pria instamment de le laisser sur la paille, ce qu'on lui accorda. Il y reprit tous ses exercices ordinaires, son bréviaire, ses lectures, ses oraisons et même son travail, sans autre nourriture que quelques cuillerées de bouillon. Il demeura en cet état sept jours et sept nuits dans une méditation continuelle de l'éternité. Il avait toujours la même voix et lar même présence d'esprit. Les chirurgiens crurent que la nature faisait un suprême effort et qu'il fallait l'aider. Ils voulurent hasarder de lui percer un troisième abcès qui s'était formé sous le second. Le Père abbé eut beaucoup de peine à consentir à cette opération , la croyant inutile ; mais eux ayant insisté, il se retira, n'ayant pas le courage d'y assister. Au lieu d'un abcès, on en trouva encore deux autres sur lesquels il fallut travailler en même temps. Il n'est pas possible d'exprimer les longues et cruelles douleurs que ce pauvre agonisant souffrit cette journée , ni la force et la tranquillité de son âme.

Le Père abbé le vint voir quelques moments après l'opération; il le trouva avec un visage riant et tenant son crucifix entre ses bras. Dès qu'il l'eut aperçu, il s'écria : Tout est consommé , Mon Révérend Père Je n'attends plus que Jésus- Christ , j'ai cinq plaies comme lui! C'était la veille de l'Ascension, le lendemain à midi il était mort.

Ce prêtre a souffert un instant à la Trappe; mais avec les divines consolations, avec beaucoup de dignité et de grandeur; il s'y est réhabilité et transformé en un homme nouveau. Ailleurs, il aurait cent fois plus souffert, car qui pourrait dire ce qu'on souffre dans la boue , l'ignominie et le désespoir? A la Trappe, sur sa paille, sur sa croix de cendre, avec ses cinq plaies, c'est un martyr, un saint, un autre Christ , aller Christus. Et il est averti d'avance qu'il montera le même jour que lui au Ciel !

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