LIVRE X, CHAPITRE IX
de l'office, il allait se revêtir d'un cilice ou prendre la discipline ; il venait ensuite à l'église servir deux messes, ce qu'il faisait avec tant de modestie, de piété , et dans un recueillement si profond qu'on ne le pouvait voir sans en être très touché. Cet homme sait qu'il a reçu les ordres sacrés, qu'il est tout à la fois prêtre, diacre, sous-diacre, minoré, clerc; mais il se croit indigne d'en exercer les fonctions : il ne veut plus être autre chose dans l'Eglise que simple enfant de chœur.
Le Père abbé crut qu'il n'y avait personne dans la communauté qui fût plus capable d'édifier les étrangers qui venaient à la Trappe, et il lui confia le soin de recevoir les hôtes. Quand il était obligé de les entretenir, il ne leur parlait que de l'éternité, du jugement dernier, des peines de l'enfer; ce qu'il faisait d'un air si touchant, avec des paroles si vives, si enflammées, que les pécheurs les plus endurcis en étaient attendris.
Trois gentilshommes passant à cinq ou six lieues de la Trappe , se détournèrent par curiosité pour visiter cette maison. L'abbé Beugnier les reçut en se prosternant à leurs pieds. Ces gens qui ne s'attendaient pas à une telle réception lui dirent assez brusquement qu'ils n'avaient point de temps à perdre, et qu'il leur fit voir de suite le monastère. Il les conduisit à l'église, et se mettant à genoux derrière eux, il demanda à Dieu de les bénir. Sa prière , quoique courte, fut aussitôt suivie d'un torrent de larmes. Ces gentilshommes s'en aperçurent; cette charité si extraordinaire les émut , et ils demandèrent à rester deux jours à la maison.
L'abbé Beugnier les allait voir de temps en temps pour les presser de penser à leur salut et d'apaiser la colère de Dieu par la pénitence. Il accompagnait ses paroles de tant de soupirs et de larmes que ces Messieurs tout interdits s'entreregardaient les uns les autres , sans pouvoir se dire une parole. Il leur disait des choses si conformes à l'état où ils se trouvaient, qu'ils crurent qu'il pénétrait les plus secrètes pensées de leurs cœurs. Ils lui firent même l'aveu de leurs égarements. « Mais, ajoutaientils, nous sommes jeunes, nous avons le temps de nous convertir. » Il leur représenta alors l'incertitude de la vie'; il leur montra la mort étendant déjà sa main pour les frapper; mais ce fut en vain qu'il leur parla dans ce moment. En les quittant, avant de leur ouvrir la porte, il se prosterna encore à leurs pieds , et leur dit , tout baigné de larmes : « Je vous conjure, mes Frères, par la charité de Jésus-Christ, de ne le plus offenser; oui, mes Frères, ne péchez plus. » Ils se jetèrent à leur tour à ses pieds pour lui demander pardon, se recommander à ses prières, lui promettant de changer de vie. On a su depuis qu'ils avaient été fidèles à leurs promesses.
Ainsi , ce prêtre qui prêchait autrefois avec tant d'éloquence, mais dont la voix stérile se perdait comme un vain bruit sous les voûtes des églises.
maintenant pauvre , humilié , pénitent, prêche avec ses larmes, et ses larmes tombent sur des cœurs aussi durs que le bronze , les amollissent et les transforment.
Il tomba dans une langueur inquiétante : on s'aperçut qu'il ne mangeait point et qu'il tremblait de temps en temps de tout son corps. Le Père abbé lui prit le bras et lui trouva beaucoup de fièvre. Alors il fut forcé de lui avouer qu'il était en cet état depuis trois mois, qu'il avait un grand dégoût et sentait de piquantes douleurs au dos. On fit visiter le point douloureux, et on y trouva un gros abcès qu'on lui perça; l'incision était très profonde. Il la souffrit cependant avec tant de constance qu'il n'interrompit pas même sa conversation avec le Père prieur qui était présent.
Quand le chirurgien eut fini, il le remercia d'un air si doux, si tendre, que cet homme eut de la peine à retenir ses larmes. Il se mit ensuite à genoux devant le Père abbé pour le prier de ne lui accorder aucun soulagement et de ne le dispenser d'aucune régularité. Le Père abbé répondit qu'il y penserait, mais qu'en attendant il ne vînt point h Vêpres que Ton sonnait alors. Cet ordre le chagrina : il répliqua que s'il avait cru qu'une bagatelle comme celle-là Veut privé du bonheur d'aller à Vêpres , il l'aurait prié de n'y point penser.
0 Dieu! quels hommes! quelle nouvelle génération de saints dans ce désert! Quoi! une incision d'une pareille profondeur dans les chairs vives, c'est une bagatelle! Que lui faut-il donc pour souffrir? Il lui faut le Calvaire, le Calvaire tout entier, et il l'aura!
On était à la veille de Noël ; le Père abbé l'étant venu voir après les Vêpres , il s'écria en le voyant : Ah ! mon Père , quel bonheur d'être uni à Jésus-Christ et d'être aimé de lui! Il est bien aimable dans sa crèche , mais je l'aime encore mieux sur sa croix ! « Tenez-lui donc compagnie sur sa croix, lui dit le Père abbé; pour nous, nous irons l'adorer cette nuit dans sa crèche. Cependant je vous défends de venir à Matines. » Il obéit ; mais comme le Père abbé n'avait parlé que de Matines, il vint au chœur assister à la messe de minuit et à Laudes , chantant avec autant d'allégresse et de force que s'il eût été en pleine santé.
Il soupirait sans cesse après d'autres maux , comme on soupire sans cesse dans le monde après de nouveaux plaisirs. Dieu l'exauça au bout de quatre mois : il lui survint un autre abcès à la cuisse aussi gros que le premier; il fut réduit à ne pouvoir plus marcher; il ne laissa pas de se traîner encore quelque temps à l'église; mais, enfin, il fallut céder aux ordres du Père abbé et rester à l'infirmerie. Quinze jours après, on lui ouvrit ce second abcès; l'opération fut longue : on fit plusieurs incisions avec divers instruments , ce qu'il supporta avec autant de patience que la première