‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 283 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE X

Il écrivait à cette époque : « J'ai été incommodé d'un érésipèle au visage, si fort et si violent qu'en huit jours je n'étais pas reconnaissable par l'inflammation et le changement de tout mon visage. Le mal s'est porté sur le bras gauche , où il s'est fait un abcès qui m'a causé et me cause bien des douleurs (1). » Un peu plus tard, M. Maisne mandait à M. l'abbé Gerbais : « Le Révérend Père abbé ne signe plus ses lettres depuis près de trois semaines que le rhumatisme et la fluxion s'est jetée sur la main droite, dont il souffre des douleurs continuelles qui lui causent la nuit une espèce de fièvre ; il l'a fort enflée. L'opinion de ceux qui ont vu le mal est qu'il tient de la goutte , car il ne dort que très peu (2). »

« Malgré plusieurs ouvertures qu'on y fit, dit Le Nain, l'humeur pénétra jusqu'aux muscles et aux os. Ainsi , il n'y eut plus dans cette main ni mouvement ni action; elle devint toute contrefaite et d'une grosseur fort extraordinaire (3). » Une toux insupportable lui déchirait la poitrine. Il était souvent en proie à de violentes coliques occasionnées par une hernie qu'il s'était faite en travaillant dans les champs. Il avait aux jambes des douleurs rhumatismales et des enflures aux pieds. Joignez à cela un dégoût général de toute nourriture. Il n'en prenait aucune qu'avec des soulèvements de cœur, et il se contentait ordinairement d'une once de pain avec un peu de beurre, matin et soir. De là des épuisements, des insomnies qui l'avaient réduit à une si grande faiblesse qu'il se sentait vivre et mourir tout à la fois presque à chaque instant. Son visage était un peu abattu, mais la vivacité de sa foi, mais son âme toujours forte et agissante apparaissaient à travers cet accablement de la nature. Jamais martyr n'eut un plus long supplice, jamais martyr ne donna un plus grand exemple de patience.

Il lui en avait beaucoup coûté de ne plus pouvoir, à cause de ses incommodités, assister à certains exercices ; mais ce fut le comble de la douleur, quand il fallut se séparer de ses chers enfants et s'arracher à la vie commune pour se retirer à l'infirmerie. Ce fut l'autel du dernier sacrifice : il y monta vers la mi-novembre de cette année, y resta six ans , et n'en descendit qu'à l'instant de sa mort (4).

Il traitait son corps avec beaucoup de dureté. L'abbé de Citeaux, le Chapitre de l'Ordre, plusieurs évêques l'ayant obligé, en vertu de la sainte obéissance , de prendre quelques soulagements, il crut pouvoir manger un

(1) Bibliotb. împ., Suppl. franc., n<> 1526.

(2) Arsenal, Bibliotb., MS., n° 375.

(4) Maupeou, Vie de M. V abbé de la Trappe, t. Il, p. 183 et 184.

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peu de grosse viande; mais ce n'était pas, hélas! sans quelques remords, et il disait au Frère convers qui la lui apportait qu'il en répondrait au jugement de Dieu. Il répétait même souvent à ceux qui le pressaient sur cela : « Vous serez cause que je mourrai dans l'impénitence ! » Et un jour que le Frère qui le servait le pressait un peu, le saint homme se tournant vers un religieux qui était présent , lui dit en parlant de ce Frère : « Voilà mon persécuteur ! » Ce qui affligeait le plus son âme, c'était la crainte qu'il avait de donner du scandale à ses Frères et de perdre le mérite de sa longue pénitence. Toutefois, il se rassura un peu à cette occasion (1).

Dom Le Nain lisant les Mémoires de M. de Tillemont , son frère (2), était tombé justement sur l'exemple d'un illustre solitaire d'Orient, qui, étant malade dans sa vieillesse , éprouvait une grande répugnance à accepter quelques soulagements, dans la crainte de perdre les fruits de ses austérités. Sur cela, les plus éclairés d'entre les Pères qui vivaient dans le désert étaient entrés en conférence et avaient décidé que ce vieillard, en prenant ces adoucissements , ne faillirait ni à son devoir ni à son passé, s'il ne le faisait que malgré lui et par la seule nécessité. On lut cette histoire à l'abbé de Rancé; et comme elle semblait faite exprès pour lui, elle calma quelque temps ses scrupules. Quoiqu'il ne pût plus se servir de samain droite, il ne réclamait qu'avec beaucoup de retenue et de discrétion l'assistance de ses Frères qui cependant regardaient comme un bonheur et un honneur insigne de le servir. Sa modestie allait si loin que souvent il souffrait longtemps la soif, n'osant leur demander à boire dans la crainte de les déranger. Lorsqu'on lui avait donné quelque chose , il en témoignait aussitôt sa reconnaissance par une inclination de tête et en se découvrant (3) . Au milieu des douleurs les plus vives et les plus aiguës, on ne lui entendait rien dire à ceux qui le plaignaient, sinon que ses péchés en méritaient bien davantage, qu'il devait satisfaire à la justice divine, qu'il les conjurait de demander à Dieu pour lui la patience et non la fin de ses peines. Il avait fait tracer en gros caractères, vis-à-vis de sa chaise, sur le mur de sa cellule, ces paroles du Prophète : Delicta juventutis meœ et ignorantias meas ne memineris, Domine; Seigneur, oubliez les péchés et les égarements de ma jeunesse (4).

Le poids de la supériorité qui lui avait toujours tant pesé lui devint plus lourd et plus insupportable que jamais. Ne pouvant plus être le compagnon

(1) Marsoil., Vie de Vabbé de la Trappe, t. II, p. 255.

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