‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 284 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE X. s · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE X. s

des travaux de ses Frères , il crut qu'il ne devait plus en être le chef; d'ailleurs, il avait toujours cru qu'il fallait un intervalle, un répit entre la mort et les emplois pour avoir le temps de jeter un long et triste regard sur la vie, et reprendre haleine avant le grand voyage dont on ne revient jamais (1).

Mais que deviendrait son œuvre après lui? Ce que l'histoire monastique lui apprenait du sort des maisons les plus austères, dont on avait vu la ruine peu de temps après la mort des fondateurs ou des réformateurs, lui faisait tout craindre pour la sienne. Il méditait sans cesse sur les moyens d'empêcher le relâchement d'y pénétrer. On le trouvait souvent dans sa chambre, le livre fermé, profondément livré à ses réflexions. Lorsqu'on lui demandait à quoi il pensait avec une attention si extraordinaire, il répondait simplement qu'il songait à l'inconstance de l'esprit de l'homme , à son étrange faiblesse qui le faisait passer si promptement et avec tant de facilité de la ferveur au relâchement, de la vertu au vice ; que les Saints eux-mêmes, les Antoine, les Pacôme , les Benoît et les Bernard n'avaient pu empêcher que ce qu'ils avaient établi avec tant de peine par l'esprit de Dieu n'ait été bientôt renversé parla malice des hommes; que ce qui était arrivé après leur mort dans leurs monastères arriverait de même après la sienne; toutefois, que cela ne le dispensait pas de faire tout ce qu'il pourrait pour détourner un si grand malheur (2).

Dans cette incertitude , il s'adressa à quelques prélats de ses amis, plus particulièrement à Bossuet et à M§r l'évêque de Luçon. Ils lui répondirent que , dans le cas où il serait décidé sans retour à quitter la supériorité , il devait travailler à se faire donner, de son vivant, pour successeur, un abbé régulier choisi parmi ses Frères, qui se conduirait par ses conseils, pren drait peu à peu son esprit; de telle sorte que la maison passerait insensiblement, sans secousse, sans altération aucune de la discipline, entre les mains d'un autre lui-même (3).

Il goûta ces sages avis; mais la chose était bien délicate et bien difficile. Le roi avait toujours été très jaloux de ses privilèges, très ombrageux à l'endroit de son autorité : en lui insinuant ce qu'il avait à faire, on devait craindre de le blesser et de tout perdre. L'abbé de Rancé alors fit comme toujours , il se jeta aveuglément dans les bras de la Providence. Le 30 mai, sa démission fut rédigée , signée et envoyée à Mgr de Harlay , archevêque de Paris, le plus ancien de ses amis, avec une lettre au roi, par laquelle

(1) C'est ce que l*abbé de Rancé a très bien dit maintes fois.

(2) Maupeou, Vie de l'abbé de la Trappe, t. II, p. 186 et 187.

(3) Ibid., p. 185.

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