LIVRE X, CHAPITRE XIV
bien qu'il n'y en avait point alors dans la maison. Ils convinrent ensemble de donner chacun la leur sans en rien dire.
0 stratagèmes, ô ruses sublimes de la charité! Il n'y a que les saints qui aiment ainsi leurs frères et se dépouillent à ce point pour eux.
Dom Bernard n'avait point attendu, comme tant d'autres, le midi ou le soir de sa vie pour donner à Dieu un cœur flétri; c'était dès l'aurore, dès le matin, a matutino, qu'il l'avait aimé, et il l'avait servi depuis avec une inviolable fidélité. Et, cependant, il n'ouvrait la bouche que pour s'humilier et se confondre; il n'osait presque lever les yeux vers le Ciel, et se regardait comme un criminel toujours prêt à comparaître devant son juge. Il prenait les disciplines jusqu'au sang, portait des cilices à pointes de fer, passait les hivers sans feu , travaillait au milieu des neiges , exposé au vent de bise le plus piquant, avec des mains ulcérées par la rigueur du froid. La nature était tellement assujettie en lui, qu'elle n'avait pas même la liberté de se plaindre. Quel exemple , quelle leçon pour les pécheurs !
Il y avait quatorze ans qu'il était à la Trappe, lorsqu'il ressentit un affaiblissement général de ses forces, qui annonçait une prochaine dissolution. Mais, dans l'appréhension qu'on ne lui donnât quelque soulagement, on ne l'entendit jamais se plaindre, et quand il souffrait le plus, c'était alors qu'il s'efforçait de chanter au chœur de sa plus grosse voix, et de travailler de ses mains plus fort qu'à l'ordinaire. Quand la toux et la pâleur de son visage le trahissant, on lui demandait ce qu'il avait, il répondait en souriant : qu'un religieux qui était en état de travailler et de chanter, ne pouvait passer pour malade, et il détournait la conversation.
Cependant il désirait mourir comme saint Paul, pour être plus tôt avec Jésus-Christ. Les Trappistes donnaient à leurs frères agonisants des commissions pour le Ciel , comme nous en donnons à ceux de nos amis qui vont en voyage. Dom Bernard assistait aux derniers moments du Frère Dosithée; il le pria de demander à Dieu une grâce, celle de le tirer bientôt lui-même de cette vallée de larmes : la grâce fut demandée et obtenue; car, trois semaines après, Dom Bernard se trouva dans une défaillance si entière pendant l'oraison du matin, qu'il fut obligé de sortir du chœur et de se retirer à l'infirmerie. C'était un lundi : le vendredi, au soir, il vint à l'église pour y recevoir, en présence de la communauté, l'Ëxtrême-Onction et le saint Viatique des mains du Père abbé. Le lendemain , après midi , on retendit sur la paille et sur la cendre, comme une hostie qui allait être immolée. Il passa toute la nuit et le jour suivant, l'esprit et le cœur remplis de Dieu, lançant de temps en temps de tendres regards sur son crucifix, et le baisant amoureusement. « Comment, s'écriait-il, n'espère-
476 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
rais-je pas en Celui que je vois ici attaché pour moi!... Quelle apparence y a-t-il que Celui qui a versé pour mon salut jusqu'à la dernière goutte de son sang, qui m'a comblé pendant ma vie de tant de grâces, veuille m'abandonner au moment où j'ai le plus besoin de son assistance!... Il est trop bon, et quoique je ne sois qu'un misérable pécheur, j'espère qu'il me fera miséricorde. »
L'amour de la régularité le suivit jusque sur la paille. Car le dimanche au soir, veille de sa mort, le religieux qu'on avait laissé auprès de lui pendant Complies, lui ayant adressé quelques paroles de consolation, il le pria de cesser, lui disant que c'était le temps du grand silence.
Sur les trois heures du matin , il tomba dans une si grande faiblesse, qu'on crut devoir appeler le Père abbé, qui vint aussitôt, et le trouva dans la dernière extrémité. « Courage, mon Père, lui dit-il, voici Jésus- Christ qui vient vous délivrer de tous vos maux! » Il répondit : « Je l'espère et je l'attends avec une ferme confiance. » Le Père abbé lui ayant touché le pouls, et ne lui en trouvant plus, fit réciter les prières des agonisants, auxquelles il répondit. Il rendit le dernier soupir à quatre heures du matin, après s'être lui-même fermé les yeux de ses propres mains, n'ayant fait que baisser la tête et pousser un petit soupir, avec lequel il remit son âme entre les mains de son Dieu. Il fut enterré dans le cimetière des convers, auprès de ce Frère Dosithée qui l'avait si bien servi dans le Ciel. On mit cette épitaphe sur sa fosse : Ici repose Dom Bernard Mullet, chéri de Dieu et des hommes, et dont la mémoire est en bénédiction.
Voilà un exemple d'un bon curé, pénitent à la Trappe; nous l'avons choisi , parce qu'il nous a le plus frappé. Mais combien d'autres ne pourrions-nous pas citer? On nous demandera pourquoi tous ces saints prêtres, qui auraient pu travailler si fructueusement au salut des âmes dans leurs paroisses, allaient ainsi ensevelir et perdre leur vie à la Trappe? Nous répondrons : il est écrit : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous ! » Or, pour que nous ne périssions pas , il faut que la somme des pénitences soit en proportion du nombre des désordres et des crimes. Lorsque la masse des pénitences communes diminue, la Providence suscite des victimes extraordinaires d'expiation qui se chargent librement, parle principe de la charité et du dévouement, de faire le contrepoids dans la balance de l'éternelle justice. Alors les expiateurs sont des sauveurs ; il ne faut plus demander ce qu'ils font, mais plutôt ce que ferait le monde sans eux. Un vertueux prêtre se retire à la Trappe , pour y faire ce qu'on y fait, c'est-à-dire s'y crucifier avec Jésus-Christ dans les macérations; son évêque en trouvera cent autres pour le remplacer dans sa paroisse. Mais où trouverez-vous de ces hosties volontaires qui s'égorgent et s'immolent au