LIVRE X, CHAPITRE XIV
Dieu, lui accorda la permission tant désirée. Aussitôt l'abbé Mullet, transporté de joie, se jeta à ses pieds et lui demanda sa bénédiction d'adieu.
Dès qu'il fut de retour dans son presbytère, il se défit de tout ce qu'il avait de patrimoine et de meubles, et en ayant fait deux parts égales, il en distribua une aux pauvres de sa paroisse et donna l'autre à son frère pour l'aider à élever ses enfants. Il ne se réserva que trente sous pour venir d'Achiet à la Trappe, c'est-à-dire pour faire un voyage de près de soixante lieues.
Il est aisé de juger de tout ce qu'il eut à souffrir pendant un trajet si long qu'il fit à pied, ne se nourrissant que de pain et d'eau, pendant les plus grandes chaleurs de l'été ; car il se mit en route au commencement de juillet 1696. Il semblait que l'amour de la pénitence lui eût donné des ailes pour le faire courir avec la légèreté des cerfs. On eût dit qu'il allait à une fête.
Dès qu'il put apercevoir le clocher de la Trappe, il s'écria plein de joie : Voici le lieu de mon repos pour les siècles des siècles; je V habiterai parce que e l'ai choisi Puis s'adressant à Dieu par une fervente prière, il le supplia de ne pas rejeter le sacrifice qu'il allait lui faire de sa personne, et de lui accorder la grâce de le consommer. Il conjura aussi la sainte Vierge de vouloir bien lui conserver cette protection dont il avait si souvent ressenti les effets, et redoublant le pas, il arriva enfin heureusement au monastère. Après la prière, la lecture sainte et le baiser de paix, il déclara au Père hôtelier le motif de son voyage, ce qu'il fit avec des expressions si vives et si touchantes et avec tant de simplicité, que ce religieux, sans perdre de temps, courut aussitôt avertir le Père abbé, qu'un bon curé de l'Artois se présentait pour être novice, et qu'il espérait qu'il en serait content.
Le Père abbé (ancien) se fit aussitôt amener ce postulant, et après l'avoir entretenu quelques instants, il vit bien que c'était le Ciel qui le lui envoyait; aussi crut-il devoir le confier, sans plus tarder, au maître des novices: arrivé le jeudi 12 juillet, il fut admis le dimanche suivant aux exercices de la communauté.
Son courage ne reculait devant rien : il choisissait les travaux les plus rudes, il se jetait sur les plus lourds fardeaux. Si ses supérieurs lui faisaient des reproches de ne pas assez consulter ses forces, il répondait avec un sourire agréable, qu'il fallait que la bête marchât tant qu'elle pourrait aller; et faisant allusion à son nom de Mullet qu'il portait dans le monde: « Jamais mulet, disait-il, s'est-il plaint de la charge qu'on lui met sur le dos ou du chemin qu'on lui fait faire? Ne va-t-il pas partout où l'on veut, jusqu'à ce qu'il surcombe sous le faix ? J'espère bien aussi avec le secours
de Dieu en faire de même. » Et il le faisait comme il le disait, allant encore plus loin.
La modestie avec laquelle il assistait au chœur, révélait le profond respect qu'il avait pour les divins cantiques qu'il chantait. Son immobilité dans sa stalle le faisait paraître comme un ange en la présence de Dieu. Sa piété brillait bien davantage et se faisait bien mieux sentir lorsqu'il montait à l'autel pour y offrir l'agneau sans tache.
Sa charité pour ses frères était immense. Pendant les dix années qu'il eut le soin des Frères convers, il en donna des preuves si éclatantes, qu'il passait dans l'esprit de tous pour la douceur même. Il y eut alors une grande famine jointe à une fièvre pourprée qui enleva la dixième partie des habitants du royaume. Il ne se pouvait faire que la Trappe, le refuge ordinaire des pauvres, n'en fût assiégée par milliers. Dom Bernard, chargé des aumônes, les leur jetait les yeux fermés. Plusieurs de ces malheureux tombaient à la porte du monastère, atteints de la contagion. Il les abritait et les couchait le plus chaudement possible. Il tremblait qu'un seul d'entre eux mourût sans les derniers secours de la religion. Et quoiqu'il eût tout à craindre, exténué qu'il était par ses travaux et ses longs jeûnes, il allait nuit et jour, assisté d'un sacristain, leur administrer les sacrements et les aider à bien mourir.
Plusieurs convers succombèrent , victimes de leur dévouement : le mal gagna les religieux. Dom Bernard s'empressa de se rendre près du premier qui fut conduit à l'infirmerie. Ce bon Frère lui dit aussitôt qu'il craignait beaucoup que sa maladie ne fût le pourpre, parce qu'étant contagieux, il avait peur qu'on ne le visitât pas aussi souvent. Dom Bernard l'ayant prié de relever la manche de sa tunique et de lui montrer son bras, il le prit dans ses mains, le baisa et lécha tous les endroits où était le pourpre, en lui disant : « Voyez, mon Frère, si j'ai peur du pourpre, et s'il sera capable de m'empêcher de vous venir voir! »
Il arriva un jour que trois postulants se présentèrent au monastère : le Père abbé ordonna au religieux qui était chargé du vestiaire de leur préparer des couvertures; il lui répondit qu'il n'en avait qu'une, et c'était la sienne propre dont il voulait se dépouiller. Dom Bernard l'ayant entendu et deviné aussitôt , lui dit qu'il savait où il y en avait encore une autre qu'il pourrait lui donner. Ce religieux répartit qu'il la recevrait volontiers, pourvu que ce ne fût pas la sienne. Dom Bernard, qui ne voulait pas mentir ni découvrir sa pensée, changea de discours; mais, une demi-heure après, il alla le trouver au vestiaire avec sa couverture, l'assurant que, s'il ne la prenait , il l'empêcherait aussi de donner la sienne; car il savait