‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 304 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE PREMIER

homme écrasé sous un fardeau dont on a chargé ses épaules, et qui n'a plus que quelques pas à faire pour en être délivré (1).

Il arriva un jour qu'on le changea mal à propos au commencement d'une sueur qui aurait pu lui être salutaire, et, comme le Frère servant lui en témoignait sa peine, il répondit avec un visage gai et d'un air sérieux: «Quand cette sueur aurait été ma guérison, de combien de temps m'aurait-elle prolongé la vie, de dix, vingt et trente ans? Et qu'est-ce que tout cela pour un homme qui a de la foi? »

Il avait une conviction si profonde du néant du monde, de toutes ses grandeurs, de ses distinctions, que cette pensée ranimait contre luimême, et qu'il se reprochait par de continuelles apostrophes son indignité, son insuffisance, son incapacité, pour soutenir la charge qu'on lui avait imposée. Étendu sur sa paillasse, il se raillait de son autorité éphémère : « 0 abbé! s'écriait-il, bel abbé! abbé de trois jours!... » Et prenant un crucifix qu'il avait toujours près de lui : « Vous seul, disait-il en s'adressant à Jésus-Christ, êtes le véritable abbé; je vous remets la marque de la juridiction qu'il vous a plu de me donner sur ce monastère : à vous seul appartient la gloire, l'empire et la direction des âmes: Tibi soli honor et imperium sempiternum. »

Comme il s'aperçut que ses derniers moments approchaient, il demanda à être mis sur la paille. II dit qu'il s'était dépguillé entièrement de tous ses droits et de tous ses pouvoirs, et qu'il ne s'était réservé que celui de tracer la croix de cendre sur laquelle il devait mourir. Quand il fallut la faire, il se leva, sans être aidé de personne, et, après l'avoir faite, il se recoucha. Puis, lorsqu'il vit que le temps était arrivé, il descendit de son lit, s'en alla d'un pas ferme et s'étendit sur la paille, comme une hostie qui n'attend plus que le moment de son immolation. Ce fut alors qu'il fit cette confession générale qu'il avait tant désirée. Il l'accompagna d'une piété, d'une componction si extraordinaire, qu'il n'y eut personne qui n'enviât son état, et qu'elle ne remplit d'édification. Aussitôt, ayant élevé les mains et les yeux au Ciel , d'un ton de voix fort et assuré, comme s'il eût été dans une santé parfaite, il dit : «Je vous remercie, mon Dieu et mon Sauveur Jésus-Christ, de ce que vous me faites mourir sur le trône de la paille et de la cendre!... »

Il continua cette action de grâces durant un demi-quart d'heure, disant les choses du monde les plus touchantes et avec tant de piété et de ferveur, que tous ceux qui l'écoutaient en versaient des larmes. Il demeura

(1) Mort du R. P. Dom Zozirae, abbé de la Trappe, p. 171 et 192 des Relations in-12. Paris, Michallet, 1702.

plus de deux grandes heures sur la paille, priant sans cesse et exhortant ses frères qui l'entouraient à observer fidèlement la Règle. Il leur donna ensuite sa bénédiction.

L'ancien abbé, de son côté, était très gravement malade, et dans l'impuissance de sortir de son lit et de faire un seul pas. On lui donnait de temps en temps des nouvelles de l'état de son successeur; mais il n'est pas possible d'exprimer les regrets, le chagrin amer qu'il eut de ne pouvoir le visiter et le consoler. Les tourments du nouvel abbé n'étaient pas moins affreux de se voir ainsi éloigné de son Père chéri. ïl lui envoya un religieux pour lui dire qu'il avait un grand regret de mourir sans pouvoir l'embrasser ; qu'il regardait ce malheur comme une punition due à ses péchés et comme un châtiment du peu d'usage qu'il avait fait du bonheur de sa présence; mais que , n'ayant plus que quelques instants à vivre, il le priait, avant que d'aller paraître au jugement de Jésus-Christ, de le bénir encore une fois et de demander à Dieu qu'il pût trouver grâce auprès de lui. Il ajouta que c'était avec une confiance entière qu'il répétait ces paroles : « Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur (1). »

Ce religieux, étant revenu , l'assura que le Père abbé ancien lui donnait sa bénédiction, et qu'il demandait à Dieu pour lui toutes les grâces dont il avait besoin ; qu'il était désolé que son mal, qui était d'une violence extrême, l'eût empêché d'aller l'assister en personne; mais qu'il ne cessait de lui être présent par la pensée, la plus tendre affection et les prières dont il l'accompagnerait jusqu'au tribunal du souverain Juge.

Ces paroles étaient pour l'abbé Zozime un gage de miséricorde et de salut; il les recueillit avec bonheur; et, comme s'il les eût attendues pour partir, il voulut qu'on lui récitât les prières de l'agonie, auxquelles il répondit avec une connaissance libre et entière. Il tomba ensuite dans un assoupissement qui dura environ un quart d'heure, pendant lequel on lut les litanies des Saints, quelques Antiennes de la Sainte-Vierge. Ce fut au milieu de ces prières qu'il rendit son âme à Dieu, dans une tranquillité profonde, le 3 mars 1696.

Quelques minutes avant d'expirer, il avait demandé à ses frères une dernière grâce : c'était que, dans le cas où on croirait son corps digne de la sépulture ecclésiastique, on le déposât dans la fosse que l'ancien abbé s'était préparée au pied de la croix du cimetière.

On pense bien que ce dernier ne put assister à la cérémonie de l'inhumation. Mais quelques jours après, comme ses douleurs étaient moins vives,

(1) Relation de la vie et de la mort de D. Zozime, p. 190, in-18.

il alla, ou plutôt il se traîna au cimetière, appuyé sur deux religieux. Là, il s'agenouilla sur la fosse toute fraîche, et y pria, en pleurant, pendant un demi-quart d'heure; lorsqu'il se releva, il dit ces paroles de Job : « Le Seigneur nous l'avait donné , le Seigneur nous l'a enlevé : que son

saint Nom soit béni! » Et cette fosse, occupée par un autre, il l'avait

creusée pour lui-même, de ses propres mains, ipse sibi foderat (1).

Il écrivait alors à l'abbé Nicaise : « Le religieux que le roi avait eu la bonté de m'accorder pour successeur vient de mourir. Dieu nous l'a retiré, et, quelque sensible que nous ait été cette perte , nous l'avons reçue comme nous venant de sa main; nous devons aimer et adorer toutes ses volontés. Il n'en a point, comme vous savez, qui ne soient très justes et très saintes (2). »

L'abbé de Rancé était arrivé à cette limite suprême de la vie, au-delà de laquelle, selon l'expression du roi-prophète, il n'y a plus que peine et affliction, labor et dolor; où l'on voit tomber chaque jour ses amis autour de soi, les uns après les autres, en attendant que l'on tombe soi-même le lendemain à côté d'eux. Toutes les lettres qui lui arrivaient alors étaient des messagères de la mort.

Nul ne s'était plus empressé auprès du roi pour la nomination de l'abbé défunt, que l'archevêque de Paris. Ce prélat était doux, spirituel, et d'une grande politesse. Ce n'était pas pour l'abbé de Rancé un de ces amis chaleureux et dévoués toujours prêts à se lancer sur la brèche, quand il s'agit de défendre ou de servir leurs amis ; c'était cependant encore un ami, mais qui ne se déclarait que quand il n'y avait rien à craindre ou peu de chose à faire. L'amitié de l'abbé de Rancé pour lui avait été bien autrement vive, profonde, active, n'ayant jamais reculé devant rien. On l'avait bien vu à l'assemblée du clergé de 1656.

Ce dernier écrivait, le 12 août, à M. Gerbais : « J'apprends dans ce moment même une nouvelle qui me cause une extrême douleur, c'est la mort du pauvre Mgr l'archevêque. Vous savez ce qu'il était pour moi. C'est une perte dont je porterai la mémoire jusque dans le tombeau. Je prie Jésus-Christ, qui est tout-puissant et tout miséricordieux, de lui donner le repos des saints (3). »

Mer de Harlay était mort presque subitement dans sa maison de campagne de Conflans, à soixante-dix ans. Il était de l'âge de l'abbé de Rancé, et avait passé une grande partie de sa jeunesse avec lui dans le monde.

(1) C'est ce que dit Mb* de Sôez dans son livre : Imago D. A. J. de Rancé, p. 74.

(2) Gollect. Nicaise. t. V, lett. 154.

(3) Collect. Gerbais, Arsenal, 375.

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