LIVRE VJI, CHAPITRE VI
prendre les rudes labeurs des champs et des durs métiers. Dom Le Masson prétendait qu'il ne s'agissait que de transcrire des manuscrits, faire le petit ménage, cultiver le petit jardin.
Le sévère réformateur de la Trappe citait encore les premiers statuts qui défendaient aux Chartreux de rien posséder hors des limites de leur désert. Extra sui termiiios eremi, nihïl omnino possideant, id est non agros, nonvineas, non hortos, non ecclesias , non cœmeteria, etc.
« Il est constant, répondait Dom Le Masson , que nos monastères et même la Grande-Chartreuse possèdent des biens hors ce qui s'appelait
autrefois, dans l'Ordre, termes de possession Mais toute la justice et
toute la raison de cette différence doit rouler sur la nécessité où l'on a été d'avoir de quoi demeurer dans la retraite, sans être obligé de quêter et d'avoir recours au monde pour pouvoir s'entretenir et subsister. »
Dom Le Masson connaissait trop l'ancienne discipline de son Ordre ; il avait trop de franchise pour ne pas voir et avouer qu'il y avait bien quelque chose de vrai dans les assertions de l'abbé de Rancé, et voici ce qu'il ajoutait en finissant :
« J'oserai bien vous dire une chose avec confiance : que, s'il se trouve dans nos statuts d'à présent quelque chose de différent de nos anciens statuts, la meilleure partie de ce qui y est changé est convertie de bien en mieux, et l'autre plus petite partie a été proportionnée à la qualité des
temps et des hommes Mais je suis persuadé, et je prouverai sans peine
que si nos statuts, en l'état où ils sont «à présent, n'ont point quelque chose dans l'écorce qui paraisse si âpre que les anciens, ils ont quelque chose qui captive plus régulièrement la liberté et la volonté de l'homme animal sous le joug de l'obéissance (1). »
Que le lecteur juge maintenant si l'Institut des Chartreux a réellement conservé toute sa sévérité primitive : l'abbé de Rancé ne le pensait pas; et, de l'aveu même de son adversaire, ne scmble-t-il pas avoir raison? Mais ceci n'est pas capable de porter aucune atteinte à la haute et antique réputation de piété et de pénitence dont l'Ordre des Chartreux a toujours joui jusqu'à cette heure.
On remarque dans tous les Instituts monastiques trois phases bien
(1) L'Explication de quelques endroits des Statuts des Chartreux est un petit in- 4° qui doit avoir 166 pages. Les exemplaires qui finissent à la pape 122 ne sont pas complets. C'est un livre très rare. Pour avoir les Statuts de Dom Guigues dans toute leur pureté, nous avons voulu recourir à la plus ancienne édition, celle de Râle, 1510, de Jean Amerbach, Johannes Amerbochim. Nous nous sommes servi de l'exemplaire de la Ribliothèque de Dijon, l'un des plus beaux et des plus curieux que Ton puisse voir.
distinctes : la première, que nous appellerons l'âge héroïque, où il y a un essor, un élan si sublime, si céleste, qu'il paraît plus tenir de l'ange que de l'homme. Puis, après ce premier essai surhumain, pour ainsi dire, il s'établit insensiblement une régularité plus en rapport avec la faiblesse de notre nature et la masse de la communauté : c'est ce qui doit durer; c'est dans ce milieu que la congrégation aura plus ou moins longtemps le mouvement et la vie, jusqu'au moment de la décadence et de la ruine. Quoique l'Ordre se maintienne dans ce sage tempérament dont nous venons de parler, on peut toujours dire, même à de bons religieux: « Vous n'allez vas aussi loin que vos Pères; » c'est ce que l'abbé de Rancé ne cessait de répéter dans son monastère, et ce qu'il était en droit de dire aux Chartreux.
Ces discussions, qui eurent un certain retentissement dans leur temps, eurent la fin qu'elles devaient avoir entre personnes de piété et de sagesse : l'abbé de Rancé ne voulut pas répliquer à la thèse de Dom Le Masson : « Pour satisfaire à ce que vous me mandez touchant les Chartreux, écrit-il à un de ses amis, je vous dirai que je n'ai pas eu la moindre envie de
répondre à ce que leur général a publié contre moi Je n'ai pas même
voulu le lire; ils peuvent s'assurer que je garderai sur leur sujet un éternel silence. » Il fut fidèle à cette résolution si généreuse : les esprits se calmèrent; il y eut une réconciliation franche et sincère, et les deux Ordres n'ont cessé de marcher depuis, en se donnant la main, dans les plus rudes voies de la pénitence, pour l'édification du monde. Ils sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a deux cents ans : deux pierres précieuses , brillant d'un éclat incomparable dans le diadème de l'Église de Jésus-Christ.