LIVRE VU, CHAPITRE VI. M
duit des délicatesses contraires à la sobriété et à la frugalité , qui énervent la rigueur de la vie érémitique (1). »
L'abbé de Rancé invoquait aussi le témoignage du célèbre Chartreux Lansperge qui, au commencement du XVIe siècle, dans un sermon prononcé au Chapitre de son Ordre , s'écriait avec un douloureux accent : « Considérez , mes très chers Pères , combien la crainte de Dieu est affaiblie parmi nous! Chacun connaît sa maison et sa province : combien y en a-t-il, je vous prie, dans chaque monastère, de qui on puisse dire, avec vérité, qu'ils sont des hommes simples, droits, craignant Dieu et se détournant de tout mal?.... Pleurez, mes Pères, sur vos enfants, en qui la crainte de Dieu est ou entièrement éteinte, ou au moins refroidie. Pleurez, dis-je, de ce qu'il y a souvent parmi nous des disputes, des murmures, des envies, des jalousies et quelquefois même des animosités et des querelles. »
« Quelles réflexions, disait en finissant l'abbé de Rancé, ne pourrait-on point faire sur les changements arrivés à la Grande-Chartreuse? Ces lieux affreux où les saints s'étaient retirés, comme entre des remparts inaccessibles; ces lieux qui faisaient des impressions profondes sur les âmes les plus dures, que l'on ne pouvait voir sans être rempli d'une sainte horreur; ces rochers escarpés qui s'entrepassant les uns les autres, semblaient avoir été mis par la divine Providence comme autant de barrières et de boulevards pour en défendre l'entrée, et que l'on ne pouvait entreprendre de forcer sans périr : les voies en ont été ouvertes!....
« Je m'en tiens là, Monseigneur, et je pense qu'il n'est pas nécessaire d'en dire davantage pour faire voir que je ne suis pas si blâmable que l'on a voulu faire croire que je Tétais, soit dans mes intentions, soit dans les choses que j'ai imputées. S'il y avait quelque chose, Monseigneur, dans ce que j'ai l'honneur de vous écrire que vous trouvassiez à reprendre, je consens qu'il soit effacé ; vous savez que la soumission que j'ai pour vos sentiments ne saurait être plus grande qu'elle est. »
Cette lettre n'était adressée qu'au seul évêque de Grenoble; il la communiqua à d'autres prélats et à quelques amis : tous pensèrent qu'il ne fallait pas lui donner de la publicité. L'abbé de Rancé fut bien de cet avis, mais il y en eut bientôt trop de copies pour qu'il fût possible d'en arrêter la circulation. Il en tomba une entre les mains de Dom Le Masson, qui voulut y répondre dans un écrit qui fut imprimé avec ce titre : Explication de quelques anciens statuts de V Ordre des Chartreux , avec des
(1) Fleury, ffitt ecd., t. XVII, p. »;ss
éclaircissements donnés sur le sujet d'un libelle qui a été composé contre eux, et qui s'est divulgué secrètement (1).
« C'était un livre préparé, dit Goujet, pour faire du bruit dans le monde contre M. l'abbé de la Trappe; mais l'auteur ayant été obligé de pressentir le goût de la cour, on n'y put approuver son dessein; son livre fut disgracié, et il fallut se résoudre à en faire un secret d'Ordre et de quelques amis particuliers (2). »
Il se contenta de l'adresser aux prieurs des Chartreuses de France, avec cette lettre :
« J'avais ouï dire que M. de la Trappe avait composé un libelle contre nous, depuis quelques années, qu'il voulait faire imprimer, et j'avais su aussi que des personnes de piété de ses amis l'en avaient dissuadé; mais j'apprends aujourd'hui, d'une manière à n'en point douter, que ce libelle a été divulgué en manuscrit sous le manteau , puisqu'une personne d'un
rare mérite m'en a envoyé une copie Je vous transmets ce que j'ai
écrit sur ce sujet Je vous recommande de garder cet imprimé, comme
n'étant fait que pour l'usage de chacune de nos maisons. Nous sommes dans ces temps dangereux que l'Apôtre a prophétisés : c'est pourquoi veillons sur nos troupeaux et sur nous-mêmes; prions et gardons-nous des nouveautés, pour belles qu'elles soient en apparence. »
Dom Le Masson établissait ensuite et développait sa thèse. Il remontait d'abord à l'origine de la discussion, il en donnait les causes; mais on voyait bien que ce qui le tenait le plus au cœur, c'était que plusieurs religieux Chartreux manifestaient le désir d'aller à la Trappe (3). L'abbé de Rancé avait correspondu avec eux; on avait ses lettres. Il rapporte ensuite les textes cités dans les Devoirs monastiques; il les met en regard des Constitutions de Dom Guigues, et donne ses observations. Il reconnaît, cependant, que l'abstinence au pain, à l'eau et au sel, le lundi, le mercredi et le vendredi , est primitive ; mais que cela n'a duré que fort peu de temps: l'expérience ayant fait connaître que le grand office, le chant, la solitude, les veilles et les autres exercices demandaient nécessairement quelque soutien de nourriture. On a adouci cette abstinence.
L'abbé de Rancé soutenait que le travail prescrit aux anciens Chartreux depuis Tierce jusqu'à Sexte en hiver, et depuis Prime jusqu'à Tierce en été, et, dans l'après-diner, depuis None jusqu'à Vêpres, devait com-
(1) A la Correrie, par André Galle, de Grenoble (sans date). Nous n'avons pu retrouver cette pièce qu'à la Bibliothèque Impériale.
(2) Biblioth. des auteurs ecclés. du XVIII9 siècle, t. I, p. 461.
(3) Simon, Biblioth. critique, t. I, p. 478 et 479.