II
vais compter sur un jour de bon; vos prières et votre secours me mettent en chemin de devenir homme de bien; et je vous puis même assurer que si jamais j'y parviens, c'est à vous seul que j'en aurai l'obligation. » Après une correspondance de sept ou huit mois, les progrès furent si grands et si rapides, que ce ne fut pas seulement un homme de bien, mais un pieux chrétien, un militaire dévot dans la haute acception de ce mot : « Depuis votre dernière lettre, mandait-il à l'abbé de Rancé le 3 août 1699, je n'ai pas discontinué de me confesser tous les huit jours pour l'ordinaire, quoique je me trouve à la guerre ou en voyage, et j'ai communié très souvent. Vos avis, Monsieur, sont si bons et si salutaires, qu'on voit effectivement qu'il n'y a de bonheur solide que celui d'être bien avec son Dieu... Ne pouvant jouir de votre présence, je lis tous les jours vos lettres... Qu'on est heureux de vous connaître, et d'être sûr que vous vous souvenez, dans vos prières, des personnes qui vous honorent (1). »
M. le marquis de Ganges, pour avoir de la piété n'en avait pas moins de courage et de bravoure. Il ressemblait à nos anciens preux, qui tenaient l'épée aussi haut que la croix. L'armée avait alors beaucoup de pareils soldats. Après la prise de Namur, on trouva parmi les morts, sur le champ de bataille, des grenadiers qui portaient le cilice; cela ne les avait pas empêchés de se bien battre et de mourir pour la France et pour le roi.
L'abbé de Rancé avait fait pour les retraitants un règlement très sage et très détaillé, où tous les exercices étaient indiqués, depuis le commencement de la journée jusqu'à la fin. Il leur recommandait surtout le silence et le recueillement, les prières fréquentes, un examen sérieux de leur conscience, la douleur de leurs péchés, et une grande confiance dans les bontés infinies de Dieu. Quand ils avaient mis ordre aux affaires spirituelles, il voulait qu'ils songeassent à régler aussi le temporel. Il leur proposait lui-même de prendre la résolution, pendant la retraite, de payer leurs dettes, car beaucoup de gentilshommes en étaient alors chargés et accablés; de se contenter sur leurs tables d'un ordinaire frugal ; de n'avoir que des meubles, un train, un nombre de domestiques proportionnés à leur qualité et à leur fortune ; d'éviter les dépenses inutiles, pour que les aumônes fussent plus abondantes (2). L'abbé de Rancé pensait à tout, à l'âme et au corps, au temps et à l'éternité.
Ah ! qui dira toutes les grâces et les bénédictions que le Ciel versa sur tous ceux qui vinrent se recueillir dans ce petit coin de terre du Perche . Les enfants de l'abbé de Rancé, héritiers de sa charité, nous ouvrent au-
(1) Voir Le Nain, t. II, p. 405, etMaupeou, t. II, p. 159.
(2) Le Nain, t. II, p. 606.