CHAPITRE XVI
L'abbé de Rancé publie son livre intitulé : Maximes chrétiennes ; comparaison avec les Maximes morales de La Rochefoucauld (1697).
Nous avons dit que quelques religieux de la Trappe, au sortir des Conférences de l'abbé de Rancé, se hâtaient de jeter sur le papier les passages les plus frappants qu'ils avaient retenus. Ils en ajoutaient d'autres détachés de ses ouvrages, et ils les relisaient souvent pour s'édifier et se ranimer. Nous avons vu, il y a quelques années, un de ces recueils imprimé frauduleusement avec des altérations et des additions. Depuis ce moment, l'abbé de Rancé avait senti le besoin de lui opposer une autre collection véritable et authentique. Il s'en occupa pendant quelques mois à l'infirmerie, et au commencement d'août de cette année, son travail était achevé.
Les approbations des supérieurs de l'Ordre, de M. Blampignon, de Bossuet étaient très élogieuses (1), celle de Msr de Paris l'était encore plus. Ce grand prélat semblait avoir hérité des sentiments de son prédécesseur pour l'abbé de Rancé. Il l'avait visité à la Trappe ; il approuvait ses principes, ses règles de direction et appréciait beaucoup ses ouvrages. Après s'être fait lire pendant ses repas la Réponse au traité des Etudes monastiques, il avait conclu solennellement, ainsi que l'écrivait M. Pclhestre à D. Mabillon, que M. de la Trappe avait le bon de son côté (2). A la pre-
(1) Voir ces approbations au commencement du volume.
(2) Lettre de Pelhestre à Mabillon. (Résidu Saint-Germain, t. VIII, n° 1235, Bibl. Imp.)
mière occasion qui se présentait, il s'exprimait publiquement sur lui, sur sa maison et sur son nouveau livre en termes on ne peut plus flatteurs :
« Ces maximes, disait-il, méritent le nom qu'elles portent : on y voit partout l'esprit de Jésus-Christ. C'est un extrait de ce qu'il y a de plus parfait dans son Évangile. L'auteur le médite et le pratique depuis longtemps avec tant de fruit et d'édification, qu'il ne faut pas s'étonner qu'il l'entende mieux qu'un autre, puisque c'est en l'observant fidèlement qu'on en obtient l'intelligence. C'est de la main de ce saint abbé qui a fait revivre dans notre siècle l'ancienne ferveur et la première pureté de l'état monastique, que devait sortir cet ouvrage, où l'on voit les règles de la perfection chrétienne si bien établies et expliquées d'une manière si vive et si noble. C'est dans ce désert, où l'on goûte Dieu si purement, et où l'on trouve l'Évangile vivant dans les saints religieux qui l'habitent, que devait être formé ce recueil de maximes si capables de faire connaître et aimer la religion aux esprits les plus aveugles et aux cœurs les plus endurcis. »
Msr de Noailles ne s'était pas encore engagé dans ces luttes malheureuses qui empoisonnèrent la plus grande partie de sa vie. Il méritait par sa science et sa vertu l'éminente dignité à laquelle il venait d'être élevé. Il était alors très considéré dans son diocèse et en grande faveur à la cour. Louis XIV avait dit aux courtisans après sa nomination : * Si j'avais connu un homme plus digne de cette place, l'évêque de Chalons ne l'aurait pas eue. » C'était un puissant auxiliaire que la Providence venait de susciter à la Trappe, et nous verrons combien il lui fut utile.
Le livre dont nous parlons fut achevé d'imprimer à la fin d'octobre : l'abbé de Rancé écrivait le 3 de ce mois à l'abbé Nicaise : « Vous aurez les Maximes bientôt, elles paraîtront aux premiers jours (1). »
On donne le nom de maximes à certaines pensées morales capables de saisir l'âme et de frapper l'esprit, exprimées en style concis, rapide, vif et piquant. Celles de l'abbé de Rancé ont un cachet à part. Comme il veut instruire, il vise surtout à la clarté des mots et des choses. On n'y retrouve point ces nuages qu'élève souvent autour de l'idée cette folle prétention qui ne trouve que des ténèbres en cherchant la profondeur. Qu'y a-t-il de plus net, de plus limpide, de plus clair que ceci:
« Il vaut beaucoup mieux parler à Dieu que de parler de lui. Il n'y a que la piété toute seule qui puisse faire que nous trouvions de la consolation à lui parler, et l'amour-propre peut aisément nous faire trouver de la satisfaction à parler de lui (2). »
(1) Collect. Nicaise, lett. Î04, t. V.
(2) Maximes, p. 597 (l'e partie).