LIVRE XI, CHAPITRE XVI
« Le plus grand de tous les malheurs estîcelui de sortir de ce monde, et de laisser l'œuvre de Dieu imparfaite, c'est-à-dire son propre salut, puisqu'on n'y revient point pour l'achever, et que la perte en est irréparable (1). »
« Les excès dans lesquels nous voyons les autres, nous avertissent de n'en pas commettre de semblables, et l'on ne doit pas moins trouver d'instructions dans les méchants exemples que dans les bons (2). »
«. Un homme mortel ne peut rien désirer de plus avantageux qu'une mort heureuse, puisqu'il ne vit que pour mourir (3). »
L'abbé de Rancé veut émouvoir; il sait bien que ce n'est point avec de la finesse affectée, des phrases courtes et sautillantes, des périodes à facettes, en un mot, que ce n'est point avec de l'esprit qu'on touche le cœur ; il connaît mieux l'âme humaine, ses leviers et ses secrets. Il aspire à l'énergie de la pensée, à la force des choses plus qu'à celle des mots, il a le goût du vrai et du beau, et il ne veut pas du trait vain et brillant. Il est quelques-unes de ses maximes dont on ne peut rien retrancher sans couper dans le vif: il concentre son idée pour lui donner plus d'énergie, lancer le trait avec plus de force par le ressort d'un plus petit nombre de paroles. Alors il se distingue par l'abondance dans la brièveté, selon l'expression de Quintilien, tum copia tum-brevitate admirabilis ; en voici quelques exemples :
« Que fait cet homme qui amasse des richesses, sinon de serrer ses liens et de fortifier les murs de sa prison ? »
« Grandeur sur grandeur par rapport à l'éternité, est obstacle sur obstacle, et rien de plus. »
« L'estime des hommes ne sert de rien, elle ne fait que nous abuser et nous séduire. Car nous ne sommes précisément que ce que nous sommes au jugement de Jésus-Christ. »
« Le cloître est une prison qui fait des coupables aussi bien de ceux qui ont conservé l'innocence que de ceux qui l'ont perdue (4). »
Souvent il semble qu'on pourrait lui reprocher d'étendre trop sa phrase et de reproduire la môme pensée en d'autres termes, mais quelquefois c'est pour enfoncer le trait plus avant, et lui donner le temps de produire tout son effet ; ce qu'un écrivain appelait avec l'imagination pittoresque
(1) Maximes, ire partie, p. 254.
(2) Id., 1" partie, p. 27.
(S) Id., 1" partie, p. 92.
(4) Id., 2* partie, p. 27, 184, 200, 166, 226.
de l'antiquité, s'appesantir sur le coup, en retenant le glaive dans la plaie, sistere moram in vulnere.
Plusieurs de ces maximes sont rendues par des comparaisons empruntées à la nature, aux tempêtes, à la mer et à la navigation : « Les eaux ne sont jamais plus pures et plus claires que dans leur source ; et il faut que celui qui veut avoir la vérité dans sa pureté et sans aucun mélange, remonte aux origines et aux principes. »
« Il en est de la vertu comme des grands arbres, qui jettent des racines plus profondes, et s'affermissent davantage, lorsqu'ils sont battus par la violence des vents. »
« Un monastère relâché est un vaisseau percé qui fait eau de toutes parts : chacun doit essayer comme il peut de se tirer du naufrage ; et quand la Providence lui a mis une planche dans la main, il faut qu'il croie que son salut y est attaché, et que de la quitter, c'est se perdre. »
« Le mieux que l'on puisse faire est de se consoler en Dieu de la misère de nos temps ; et comme il n'y a plus de grands vaisseaux, où ceux qui voulaient autrefois servir Dieu se retiraient en foule, il faut se jeter dans des esquifs ou dans des barques, quelque petites qu'elles soient, pour sauver sa vie et assurer sa navigation (1). »
Certaines de ces maximes sont pour la profondeur du sens moral au niveau de tout ce que nos plus grands moralistes ont écrit de plus parfait.
« C'est par le poids des bonnes actions, que les gens de bien peuvent opprimer ceux qui les calomnient. »
« Pour conserver l'innocence, il faut se croire capable de commettre tous les péchés qu'on ne fait point. »
« Il ne faut jamais faire le mal pour quelque raison que ce puisse être, mais pour le bien il faut quelquefois s'en abstenir. »
« Les âmes qui ont le moins d'orgueil sont pour l'ordinaire celles qui se figurent en avoir davantage. »
« Les louanges sont de grandes instructions. Car rien n'apprend davantage à être ce qu'on doit être, que quand ceux qui nous louent disent de nous ce que nous ne sommes pas. »
« Celui qui peut dire du fond de son cœur : Je mourrai dans mon petit nid, in nidulo meo moriar, est bien heureux. »
En effet, qu'est-ce que l'ambition, les dignités, les honneurs, les gloires orageuses du monde, les sceptres et les couronnes que balayent les révolu-
(1) Maximes, Impartie, p. 9, 50, 228, 249.
(2) Id., p. 42, 74, 113, 150 (2e partie).