‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 37 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE VU

grandeur de leur groupe et de l'ensemble. Telle fut Anne de Gonzague de Glèves, que le génie de Bossuet a immortalisée en la touchant seulement,

Elle était fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, et de Catherine de Lorraine (1). Destinée à l'état religieux, elle avait été élevée, dès sa plus tendre enfance, dans le monastère de Faremoustier (2). Elle y goûta les premières douceurs de la piété; mais elle vit le monde, et elle en fut vue: bientôt elle sentit qu'elle plaisait, et on sait le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées.

Le prince Edouard, fils de cet électeur palatin Frédéric, qui avait été un moment roi de Bohême (3) , demanda sa main ; « et cette noble alliance, où, de tous côtés, on ne trouvait que des rois, flatta la fierté de la jeune princesse. Elle se montra alors au monde avec tous les avantages que la beauté, le rang, la naissance, les agréments de l'esprit, le charme du commerce le plus enchanteur semblaient réunir pour la livrer à tous les genres de séduction. Elle s'y laissa aller, et son état paraissait d'autant plus désespéré, que ses réflexions sur la religion l'avaient conduite à l'incrédulité la plus entière et la plus absolue (4). »

De toutes les femmes célèbres qui jouèrent un rôle pendant la minorité de Louis XIV, la princesse Palatine est, sans contredit, la seule qui ait montré un grand caractère, et qui eut l'estime et la confiance de tous les partis (5).

Après la mort de son époux, vers l'an 1663, elle se retira en France pour toujours, et maria sa seconde fille, Anne, avec le fils du grand Condé (6). Elle reparut à la cour, où elle avait été autrefois l'objet des hommages les plus empressés et les plus flatteurs ; mais elle eut le regret amer de s'y voir délaissée. Hélas! il y a des idoles qu'on n'encense qu'une fois, et elle fut de ce nombre. C'est ce qui contribua beaucoup à la dégoûter du monde, sans, toutefois, la décider à faire le dernier pas. La conversion de MmcdeLongucville, son amie, l'avait fort touchée; mais elle remettait sans cesse la sienne. Dieu la poursuivait , et elle fuyait toujours (7).

(1) Fille aînée de Charles, duc de Mayenne.

(2) Elle y avait une tante.

(3) Les Bohémiens révoltés lui offrirent la couronne en 1015; mais, l'année après, vaincu par les Impériaux dans une bataille donnée près de Prague, il perdit non seulement la Bohème, mais ses propres Etats, et se vit forcé de chercher une retraite dans les Pays-Bas.

(4) C'est ce qu'elle a raconté elle-même.

(5) De Bausset, Hist. de Bossuet, p. 381 et 384.

(6) Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien ; ce mariage eut lieu le 11 décembre 1603.

(7) C'est ce qui paraît dans ses récits.

Dans ses doules, ses combats et ses tourments, elle sentit le besoin d'un guide éclairé, qui connût bien les voies par lesquelles on revient au Seigneur. Elle s'adressa à l'abbé de Rancé, qui lui tint un langage qu'elle comprit. Ce fut à lui qu'elle ouvrit sa conscience et son cœur(l). La grâce agit bientôt sur elle par les moyens les plus étranges : elle eut pendant son sommeil des visions mystérieuses qui lui inspirèrent de salutaires frayeurs. Dans sa jeunesse, elle avait eu aussi quelques aventures vraiment extraordinaires. Elle en parla à son directeur de la Trappe pour avoir son avis : celui-ci fit une obligation à sa pénitente de les écrire et de les lui envoyer. Voici son propre récit :

« Revenant toute jeune de Montivilliers avec ma sœur Rénédicte, abbesse d'Avenai, nous passâmes à Magny, et, étant arrivées à l'hôtellerie, il vint une tourière de la part de la supérieure des Annonciades , me prier de vouloir bien l'aller voir, ce que je refusai, sur l'obligation où nous étions de partir le lendemain; et quelque instance qu'elle m'en pût faire, je m'excusai toujours.

« Mais, la nuit, ma sœur étant tombée malade, nous fûmes contraintes de différer notre départ; ainsi, n'ayant rien à faire dans cette hôtellerie, je fus, l'après-diner, voir cette supérieure, laquelle me mena dans une petite chambre de sa maison, et me dit qu'étant en prière, il y avait environ six semaines, la Mère de Dieu lui avait apparu, tenant une jeune fille habillée de deuil (2) , et qu'elle lui avait dit que c'était une jeune princesse qui passerait ici dans peu de temps : « Donnez-lui l'habit de mon Ordre; car, un jour, elle fondera une maison en mon honneur. » Ensuite, cette supérieure ouvrit un tiroir d'une table, et me montra un scapulaire, une ceinture et un chapelet pareil à celui qu'on donne aux novices de cet Ordre , en me disant qu'elle avait préparé tout cela pour moi, et qu'il fallait me mettre en état de le recevoir.

« Ce discours me surprit; mais elle me le fit avec une telle autorité, que je n'osai refuser de lui obéir, dans l'assurance qu'elle me donna que c'était la volonté de Dieu et de la Sainte-Vierge : de sorte que le lendemain, après m'être confessée et avoir communié , l'on bénit cet habit et l'on me le donna publiquement dans l'église en présence de tout le monde. Depuis, j'ai conservé ce scapulaire et cette ceinture, et j'ai toujours eu dans l'esprit cette aventure si extraordinaire, qui m'a toujours donné quelque inquiétude en plusieurs occasions de ma vie. »

(1) Ceci se passait de 1670 à 1672.

(2) C'était le deuil de son père, mort au mois d'octobre 1637; Montivilliers et Avenai étaient deux monastères de femmes, le premier au diocèse de Rouen, et le second au diocèse de Reims.

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