LIVRE VII, CHAPITRE VIT
Elle remarque, en outre, que cette supérieure lui écrivait de temps en temps pour lui donner de bons avis; mais elle les négligeait, parce qu'alors elle était tout enchantée des vanités du monde. Elle ajoute, ensuite, que, se trouvant à l'extrémité dans une maladie grave, elle avait fait vœu de fonder une maison de l'Annonciade, et qu'aussitôt après, elle s'était sentie presque entièrement guérie; que, toutes les fois qu'elle avait renoncé à ce vœu, elle était retombée malade.
« J'avais, dit-elle, perdu toutes les lumières de la foi, et j'étais dans un tel aveuglement, que, lorsqu'on parlait sérieusement en ma présence des vérités de la religion , je me sentais la même envie de rire que l'on sent ordinairement quand des personnes simples croient des choses impossibles et ridicules; et je disais souvent à mes amis que le plus grand de tous les miracles, à mon égard, serait celui de croire fermement le christianisme.
« J'étais néanmoins toujours persuadée qu'il y avait un premier Être. Dieu m'avait fait la grâce de n'en point douter, et de lui demander souvent la connaissance de la vérité, et même j'avais un certain désir de la connaître pour lui plaire. J'aurais donné toutes choses pour trouver la religion véritable, et pour en être persuadée, si elle l'était; car j'avais une horreur étrange de passer ma vie dans des erreurs et des chimères , telles que me paraissaient les plus saints mystères de notre religion (1).
« J'étais donc dans ce malheureux état, quand une nuit je songeai que, marchant seule dans une forêt, j'avais vu entrer un aveugle dans une petite loge. Je lui demandai s'il était aveugle de naissance , ou s'il l'était devenu ? Il me répondit qu'il était né aveugle. « Vous ne savez donc point, lui dis-je, ce que c'est que la lumière, qui est si belle et si agréable, ni ce que c'est que le soleil , qui est si éclatant et si beau? — Non , me répondit-il, je ne m'en puis rien imaginer, parce que, ne l'ayant jamais vu, je n'en puis former aucune idée; cependant, je ne laisse pas de croire que c'est quelque chose de très beau et de très agréable à voir. »
« Alors , il me sembla que cetpaveugle , changeant tout d'un coup de voix et me parlant avec autorité , me dit : « Cela doit bien vous apprendre qu'il y a des choses très excellentes et très admirables qui ne laissent pas
(1) Je ne sais sur quoi se fondent ceux qui racontent que, pour avoir une preuve visible et sans réplique de la vérité du christianisme, elle jeta dans un brasier ardent une parcelle de la vraie croix, qui fut respectée par le feu, en présence de plusieurs princes et princesses. Elle dit seulement dans son testament : « Je donne aux Pères Bénédictins de Saint-Germain-des-Prés ma croix de pierreries avec la sainte vraie croix que j'atteste avoir vue dans les flammes sans brûler. » Cette relique fait, dit-on, partie du trésor de Notre-Dame de Paris. — Voir YHist. de l'abb. de Saint- Gevmain-des-Vrcz., par Dom Bouillart, p. 278 et 280. Cette croix venait de Jean-Casimir, roi de Pologne, avec la signature de : Comnenus Manuel Imperator.
d'être fort croyables , quoiqu'on ne les puisse comprendre ni imaginer. »
« Et il me sembla que, faisant l'application de ces choses sur celles de l'autre vie et sur la religion , je me sentis en un moment si éclairée de la vérité, que, me trouvant transportée de joie, j'embrassai cet aveugle, et lui dis que je lui avais plus d'obligation qu'à personne du monde ; et il se répandit dans mon cœur une certaine ferveur et une foi si extraordinaire, qu'il serait impossible de l'exprimer.
« Je m'éveillai là-dessus , et me trouvai dans le même état où je m'étais vue dans mon songe : c'est-à-dire, un changement si grand en moi, que cela ne se peut imaginer. Je me levai avec précipitation ; mes actions étaient , ce me semble, mêlées d'une joie et d'une activité extraordinaire.
« Ayant trouvé les Confessions de saint Augustin, et lisant l'endroit où il parle de ces deux courtisans qui se convertirent chez un solitaire où ils avaient vu la vie de saint Antoine, je trouvai que cela me touchait jusqu'à répandre des larmes , et cette tendresse-là me prenait souvent dans toutes mes lectures.
« J'assistai à la messe dans un état bien différent de celui où j'avais accoutumé d'être. Il me semblait sentir la présence réelle de Notre-Seigneur, comme on sent les choses visibles dont on ne peut douter. Cette foi tendre et sensible me dura près de quatre ou cinq mois; et, par la grâce de Dieu , depuis ce temps-là, je ne doutai plus de la vérité de notre sainte religion. »
Elle ne différa pas davantage l'œuvre de sa conversion, qu'elle voulut commencer par de sérieuses réflexions sur toute sa vie. Elle employa trois mois à son examen de conscience. Mais des affaires de famille étant survenues, elle remit sa confession au retour d'un voyage qu'elle se crut obligée de faire. Qu'arriva-t-il? 11 lui survint une maladie affreuse, avec des syncopes effrayantes , qu'elle regarda comme un châtiment que Dieu lui infligeait pour la punir d'avoir si peu profité de ses grâces; elle s'imagina qu'elle en était abandonnée, et ellctomba dans une sorte de désespoir.
« Dans ce pitoyable état, dit-elle, je me considérais comme une personne réprouvée et presque sans espérance de salut, lorsqu'un jour, sur les cinq heures du matin , je m'endormis, et songeai que je voyais une poule suivie de plusieurs poussins, dont l'un, s'étant éloigné, venait sauter sur une grosse bête endormie, qui était couchée à plate-terre à la manière d'un chien. Je considérais ce petit animal qui lui sautait sur le dos; et je pensais en moi-même qu'il était bien hardi, et que, si le chien s'éveillait, il était perdu.
« En même temps, il me sembla que je voyais venir un autre chien fort