‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 373 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE PREMIER

il ne donnait plus aucun signe de vie, on fut longtemps qu'on le crut mort. A cette nouvelle, l'abbé de Rancé qui faisait sa collation accourut promptement à la chambre où on l'avait déposé : quand il le vit étendu sur une paillasse devant le feu sans aucun mouvement, il ne put s'empêcher de s'écrier: « Que je suis malheureux! en moins de deux ans voilà deux abbés que je perds ! » Puis se tournant vers un crucifix qui était sur la cheminée, « Seigneur, dit-il, que votre adorable volonté soit faite! » Tout infirme qu'il était, il se mit à genoux auprès du malade, et passant sous sa coule sa main gauche, la seule dont il eût l'usage, il trouva que son cœur battait encore. « Il n'est point mort, s'écria-t-il, qu'on apporte promptement de l'eau de mélisse. » Il lui en fit couler une cuillerée dans la bouche, et quelques moments après, la connaissance lui revint. L'abbé de Rancé ne le quitta que sur les dix heures du soir, lorsqu'il parut entièrement hors de danger (J).

L'abbé de la Trappe, Dom Armand François, avait à peine repris ses forces, après l'accident qui lui était arrivé, que deux réponses de Mme de Harlay, religieuse de la Visitation de Paris, adressées à M. Maisne, tombèrent par hasard entre ses mains. Les précautions qu'on avait prises pour qu'il ne les vît pas, lui avaient fait soupçonner qu'il y avait là quelque mystère, il les ouvrit, et quel ne fut pas son étonnement ? cette bonne religieuse écrivait : que son affliction avait été extrême, en apprenant la manière étrange dont l'abbé de Rancé était traité par son successeur, que depuis ce moment elle n'avait pu jouir d'aucun repos, qu'elle voulait savoir le plus tôt possible les moyens que l'on pourrait prendre pour délivrer ce saint homme d'une telle tyrannie qui criait vengeance au ciel et sur la terre (2).

Dom Armand François porta aussitôt ces lettres à l'abbé de Rancé et le pria de les lire. Dès qu'il eut fini, ne pouvant plus contenir son émotion, il envoya chercher son secrétaire et lui adressa les plus vifs reproches. Il répondit avec beaucoup de sang-froid qu'il n'y avait personne au monde pour qui il eût plus d'estime et de respect que pour l'abbé actuel de la Trappe, qu'il n'avait pu écrire ces choses, et que Mme de Harlay avait mal pris le sens de ses lettres. Aussitôt qu'il fut sorti, le nouvel abbé insista fortement pour que cet homme quittât le monastère où il ne pouvait plus rester sans en troubler la paix. L'abbé de Rancé répliqua qu'il n'avait pas la force de le lui signifier, qu'il fallait qu'il s'en chargeât lui-même. Ce fut le prieur qui le lendemain vint annoncer à M. Maisne qu'il eût à se retirer. Ce coup auquel il ne s'attendait pas, l'étourdit ; il ne savait d'abord à quoi se ré-

(1) Jugement critiqueyp. 462.

(2) Id.,p. 464.

soudre. Il connaissait toute la bonté, toute la tendresse du cœur de son maître, il vint dans sa cellule, se jeta à ses pieds, demanda pardon et laissa couler ses larmes.

L'abbé de Rancé se sentit attendri à la vue de ce vieillard qui avait tout quitté pour se retirer près de lui, qui s'était estimé heureux d'être son serviteur, qui lui avait donné plus de la moitié de sa vie, qui à cette heure en rentrant dans le monde n'y trouverait plus ni parents ni amis, pas même le foyer d'une chaumière pour s'y asseoir. Alors la voix de sa conscience se joignant à celle de son cœur, il se crut obligé de demander grâce pour lui, espérant que Dieu et le temps finiraient par calmer les esprits.

Ce fut à cette époque, c'est-à-dire vers la mi-juillet, que le roi d'Angleterre vint à la Trappe, comme il en avait chaque année l'habitude. Il était accompagné de lord Perth, de lord Hamilton, du prince de Galles son fils et de quelques gentilshommes irlandais qui partageaient son exil. Il y resta trois jours et vit plusieurs fois l'abbé de Rancé, avec lequel il eut de longs entretiens. Quoique ses ressources fussent assez modiques, il était généreux, et il n'aurait pas voulu être à charge à la maison ; aussi avait-il soin chaque fois de charger son économe de remettre au Père cellerier quelques pistoles. Ses gardes du corps achetèrent, moyennant six sous pièce, des croix et des cuillers de buis qu'ils rapportèrent à Saint-Germain (1)

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