LIVRE XII, CHAPITRE PREMIER
chargé de visiter sa maison. Elle le prit tout autrement, et regardant comme un affront fait à sa dignité d'être visitée par un prieur, elle ne voulut pas le recevoir, de sorte qu'il fut obligé de s'en revenir à la Trappe sans avoir fait de visite. Il aurait pu afficher à la porte du monastère une sentence d'excommunication, conformément aux constitutions de l'Ordre; mais comme on lui avait recommandé, en partant, d'agir avec toute la douceur et la modération possible, il reçut cet affront sans témoigner aucun ressentiment (1).
Ceci se passait dans les premiers jours d'avril. Environ un mois après, le 12 mai, l'abbé de la Trappe reçut une lettre du cardinal de Bouillon, qui était à Rome pour les affaires du Quiétisme, et dont la nièce, Mme d'Auvergne, était prieure des Clairets :
« Je ne doute pas, disait-il, que vu cette lettre que j'ai jugé vous devoir écrire, vous ne donniez une entière liberté à Mme l'abbesse des Clairets, aussi bien qu'à ma nièce, prieure de cette maison, de se choisir tels confesseurs qu'elles jugeront à propos, sans être obligées d'en prendre dans l'abbaye de la Trappe, où il y a peu de prêtres, à la réserve de ceux qui ont passé des autres Ordres dans cette solitude, non pas pour la plupart, comme vous, Mon Révérend Père, pour passer d'une vie parfaite et régulière, à une plus parfaite et plus régulière, mais d'une vie dissolue à une vie pénitente, ce qui les rend peu propres à entendre les confessions des autres, principalement celles des religieuses. Je me sers de cette occasion pour vous assurer, Mon Révérend Père, que je suis persuadé que, par vos soins, cette sainte solitude continue d'être le modèle de la vie monastique sur le même pied que l'a mise votre saint prédécesseur, à qui je vous prie de présenter mes compliments ; je conserve pour lui une entière vénération dont je me ferai toujours plaisir de lui donner des marques en toute occasion (2). »
Cette lettre renfermait presque autant de faussetés et d'inexactitudes que de mots. Quoique M&r de Bouillon fût ambassadeur à Rome et cardinal, il n'avait pas le droit d'enjoindre, comme il semble le faire, à l'abbé de la Trappe, de renoncer à la conduite des Clairets, et de rompre ainsi de sa propre autorité les liens sacrés et légitimes qui unissaient deux monastères. Il était faux qu'il n'y eût que peu de prêtres à la Trappe : on y en comptait alors quarante, dont dix étaient docteurs en théologie ou bacheliers. Quand tous ces prêtres auraient été des pénitents, ce n'était point
(1) Jugement critique, p. 443.
(2) Id., p. 445.
une raison pour qu'ils ne pussent être confesseurs ; car autrement il faudrait dire que saint Pierre, saint Augustin, saint Norbert et tant d'autres n'auraient jamais dû se mêler de la direction des consciences. Le cardinal de Bouillon ne savait-il pas qu'il n'y a d'innocents dans ce monde que les enfants qui meurent après leur baptême; que nous sommes tous plus ou moins pécheurs, tous des tombés, et que la Providence veut que ceux qui ont eu la force de se relever les premiers, tendent la main aux autres?
Le nouvel abbé et le Révérend Père ancien, après la lecture de cette étrange lettre, délibérèrent quelque temps sur ce qu'ils avaient à faire, et demandèrent à Dieu ses lumières pour agir selon sa volonté. Après deux jours, ils convinrent qu'il fallait renoncer entièrement à la conduite des Clairets plutôt que de se laisser prévenir par un Bref de Rome, qu'on obtiendrait facilement par le crédit du cardinal, et remettre immédiatement la maison entre les mains de l'abbé de Clairvaux, le premier chef de la filiation. Mais comme ce droit de juridiction de la Trappe sur lés Clairets, était un de ceux qui ne peuvent être cédés que du consentement de la communauté, on assembla le Chapitre pour avoir les sentiments. L'abbé n'eut pas plutôt exposé de quoi il s'agissait que, de soixante-dix religieux de chœur, il n'y en eut qu'un seul qui ne fut pas d'avis d'abandonner cette maison. L'acte de renonciation en fut dressé et signé de tous les Frères, même de l'abbé de Rancé ; et quoiqu'il y eût plus de quatre ans qu'il n'eût formé une seule lettre sur le papier, cependant, pour marquer son adhésion, il voulut signer de la main gauche, ne pouvant se servir de la droite (i).
Cette décision, selon toutes les prévisions, devait être accueillie avec joie par l'abbessedes Clairets; mais au contraire, comme si l'abbé de la Trappe lui eût fait la dernière des injures en renonçant à la direction de son monastère, elle affecta un grand mécontentement, jeta les hauts cris et porta ses plaintes jusqu'au trône du roi. Le Père de la Chaise manda aux évêques de Séez et de Chartres de régler cette affaire. Ces deux prélats y mirent le plus grand zèle ; mais malgré leurs louables efforts, ils ne purent réussir, au moins pour le moment (2).
On était dans le fort de cette affaire, lorsqu'un accident faillit enlever subitement le nouvel abbé de la Trappe. Épuisé de travaux, brisé d'ennuis et de peines, il tomba évanoui dans l'église, comme on était à la fin des Vêpres, le premier jour de juin. Il fallut l'emportera l'infirmerie, et comme
(1) Jugement critique, p. 448.
(2) Id., p. 453.