LIVRE XII, CHAPITRE II
L'abbé de Rancé entrant au Chapitre, traversait les rangs de ses frères à genoux, les mains jointes sur leurs poitrines : il montait les degrés de son siège, puis priait un instant, et lorsqu'il ouvrait la bouche, sa parole tombait sur d'humbles cénobites convaincus d'avance, et façonnés à s'incliner comme des roseaux sous le souffle de ses lèvres. Alors, il n'y a pas entre lui et son auditoire de ces conflits, de ces duels à outrance qui donnent à l'art oratoire les proportions du drame ; il ne faut pas s'attendre à de grands mouvements, mais plutôt à un récit, à une exposition toujours claire et noble, quelquefois vive et pathétique, des devoirs des moines.
L'abbé de Rancé s'abandonnait assez volontiers à la verve du moment, mais il savait que l'esprit de l'homme a besoin d'être dirigé dans sa route, et que la règle qui lui épargne des écarts, le contraint pour le mieux servir, quand elle lui donne de salutaires entraves. Aussi a-t-il toujours un plan tiré ou du texte ou du sujet même de son discours.
On rencontre dans presque toutes ces Conférences des figures hardies qui sont une peinture vive des choses et qui frappent l'imagination. « Le moine véritablement humble, disait-il, est insurmontable à tous les vices, à toutes les tentations, à tous ses ennemis... Comment pourraient-ils l'entreprendre et le combattre avec succès ? C'est un athlète en qui il n'y a point de prise, qui a toute sa force dans son dépouillement et sa nudité (1). »
Il y a de ces regards qui vont jusqu'au fond de l'abîme du cœur et l'illuminent d'un jour effrayant : il dit, en parlant de certaines gens du monde, « qu'au lieu de se servir de leur raison pour s'instruire de leurs devoirs, pour s'éclairer dans les voies qu'ils doivent suivre pour aller à Dieu et au Ciel, ils en éteignent toutes les lumières, afin de s'abandonner avec plus de licence, dans cette nuit qu'ils se sont faite, à toutes sortes de dérèglements et d'excès (2). »
L'éloquence n'est pas pour lui le secret et l'art de combiner des mots, d'arrondir des périodes, de symétriser des phrases. Sa diction est simple et naturelle ; elle a souvent, sans effort, du tour et de la grâce. Il arrive quelquefois à cette force, à cette énergie qui distingue avec tant d'éclat le
Nicaise, quatre petits volumes d'Instructions , que notre Père ancien a faites en plusieurs occasions et sur différents sujets, qui sont à peine imprimées et que je n'ai pas encore non plus que vous. Je ne sais qui s'est donné la liberté de mettre à cet ouvrage le titre de Conférences ; il y a apparence que c'est le libraire qui a fait sur cela ce qu'il a voulu, et dans la crainte que le livre ne fût pas si bien vendu s'il portait le titre d'Instructions faites à des religieux, les homélies étant du goût de ce temps-ci. (Collection Nicaise, t. V, p. 151.)
(1) T. III, p. 242.
(2) T. IV, p. 115.
génie de Bossuet ; et c'est surtout dans l'usage et l'application qu'il fait des saintes Écritures. Après avoir montré qu'il est essentiel à la Providence de Dieu de s'étendre à tout, de telle sorte que rien ne lui échappe, il ajoute : « Dans le fond, qu'est-ce que l'univers tout entier auprès de l'infinité de Dieu ? Lui qui, selon le Prophète, a mesuré cette étendue des eaux si vaste, a pesé cette immense machine des cieux dans sa main, et qui soutient de trois doigts toute la masse de la terre, appendit tribus digitis molem terrœ; et c'est ce même Dieu qui nous a assuré qu'il ne tombait pas un seul oiseau sur la terre, ni un seul cheveu de nos têtes sans sa volonté (1) !»
Il parle ailleurs de ces grands du monde avides, insatiables, sans entrailles, qui regardent les pauvres comme une proie qui leur aurait été destinée, et qui dévorent le peuple de Dieu, comme s'ils mangeaient un morceau de pain, dévorant plebem sicut escam partis (2).
Il y a de temps en temps de ces jets d'éloquence avec une progression de grandes idées qui se suivent, s'engendrent, s'appellent et s'enchaînent, et puis, le trait final, comme dans Pascal et Bossuet. Ainsi, après avoir parlé de l'instabilité des choses humaines, de la force invincible des événements, il ajoute : « L'expérience ne nous fait que trop connaître que toute la puissance de la terre n'est qu'une véritable faiblesse, et nous voyons tous les jours qu'un homme qui commande à plusieurs royaumes ne peut pas modérer le mouvement d'une artère qui bat plus vite qu'il ne voudrait, ni ôter un grain de sable d'une place où il ne peut être sans lui causer de la douleur (3). »
Après une chaleureuse exhortation adressée à ses frères, il s'écrie : « Faites votre salut dans la crainte et le tremblement, selon la parole du Saint-Esprit, cum metu et tremore. Travaillez en sorte que votre vocation ait tout le succès et toute la bénédiction que vous en avez espérée. Quelle infortune et quel malheur, mes Frères, je vous parle à tous, de faire inutilement de si grands pas, de quitter la terre sans trouver le Ciel, et de perdre et le monde et Dieu tout ensemble (4) ! »
Après avoir parlé en termes de feu des suites terribles des mauvais exemples, il finit ainsi :
« Un religieux scandaleux détruit par sa conversation la piété de ses Frères, lorsqu'ils en ont, et les empêche de l'acquérir s'ils n'en ont point; il imprime dans leurs âmes des inclinations semblables aux siennes; il
(1) T. IV, p. 88.
(2) T. IV, p. 72.
(4) T. III, p. 353.
répand dans leurs cœurs le poison dont le sien est rempli ; il corrompt ceux avec qui il communique; sa vue est mortelle comme celle du basilic; il tue ceux qui le regardent (1). »
Il emprunte ses comparaisons à la nature, telle qu'elle était à la Trappe : aux ruisseaux tantôt limpides, tantôt limoneux ; aux terrains marécageux qu'il fallait traverser en courant ; aux prairies émaillées et parfumées et qui cachaient tant de serpents; enfin à la fleur des champs et des jardins. Les nombreux étangs du monastère étaient remplis de plantes pulpeuses, traînantes, dont on ne voyait presque rien à la surface; plusieurs imprudents y avaient trouvé la mort en s'y baignant en été. L'abbé de Rancé tire de là une frappante similitude ; il s'exprime ainsi :
« Pour vous faire connaître tout d'un coup le danger des distractions volontaires, je vous dirai qu'on peut comparer ces sortes de pensées à ces herbes qui naissent dans les étangs; ceux qui s'y baignent, quand ils les rencontrent, à moins qu'ils ne les connaissent par expérience, n'y trouvent nulle résistance, mais au contraire de la mollesse et de la flexibilité; ils les négligent, et ne pensent ni à les éviter ni à s'en tirer. Cependant, elles entrelacent les membres insensiblement, elles embarrassent le corps, elles lient les pieds, les mains , de sorte qu'elles leur ôtent tout mouvement; enfin elles les abîment dans le fond de l'eau, comme s'ils étaient chargés d'un fardeau d'une pesanteur infinie (2). »
Ses comparaisons sont ordinairement justes et assez bien rendues; en voici un exemple :
« Un fleuve, dit-il, court au travers d'un grand pays; tant qu'il demeure resserré entre ses bords, il peut porter des barques chargées de marchandises, de vivres et de divers rafraîchissements qui font la commodité et l'abondance des lieux et villes où il passe; mais, s'il arrive qu'il se fasse une brèche aux levées qui le retiennent, il quitte son lit naturel, qui devient sec et aride; il se répand dans les campagnes, il y fait des abîmes par son impétuosité, il emporte et les arbres et les racines, il couvre et de pierres et de sable les plaines les plus fécondes, il les rend stériles, et, lorsqu'il revient dans son cours ordinaire, il y rapporte toutes les saletés, toutes les ordures des terres qu'il avait inondées (3). »
Il n'était pas difficile de faire l'application de la comparaison à ces moines qui franchissent les barrières de leurs cloîtres, se répandent dansle monde qu'ils scandalisent et qu'ils ravagent par leurs mauvais exemples, et dont
(1) T. III, p. 394.
(3) T. IV, p. 102.