II
594 HISTOIRE DE l'ARBÉ DE RANGÉ.
ils rapportent les vices et les immondices dans leur solitude, lorsqu'ils y reviennent.
Jamais on n'a proclamé plus haut, avec des expressions plus effrayantes et plus terribles, les dangers de la volonté propre dans un moine :
« Ecoutez, mes Frères. Si vous demeuriez dans un lieu où il y eût une bête farouche, et que vous fussiez exposés à sa fureur, pour peu que vous lui desserrassiez ses chaînes et que vous lui donnassiez de nourriture et de liberté, n'est-il pas vrai que, bien loin de la mettre dans cet état où vous auriez tout à craindre, vous la chargeriez de fers , vous l'accableriez de nouveaux liens? » La volonté propre était ce tigre et ce lion!
Des beautés de premier ordre étincellent çà et là, mais à trop de distance l'une de l'autre, dans ces Instructions de l'abbé de Rancé. On voit qu'il était capable de mieux faire. On regrette que, par humilité, il n'ait pas pris un ton plus élevé, qui, en obligeant son talent à des efforts heureux, aurait doublé ses forces. Mais son style, jusque dans sa simplicité, est, en général, pur, noble et imposant. On y remarque quelquefois une mâle vigueur, dont le nerf constitue l'agrément et le mérite. Le fini et la précision lui manquent, parce qu'il ne prend ordinairement que la fleur des sujets. Il atteint très rarement à la sublimité de Bossuet; il a bien moins de profondeur que Nicole ; il est loin d'être aussi didactique et entraînant que Bourdaloue.