‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 388 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE V

erra pendant cinq ou six ans de monastère en monastère, composant des ouvrages où Ton retrouve son imagination et son caractère ; car le style c'est l'homme. Le premier' volume de son Histoire générale de la Réforme de Cîteaux en France, irrita contre lui les Bernardins qui obtinrent des ordres de la cour pour l'empêcher de continuer (1). « Comme il ne cessait, dit le duc de Saint-Simon, de vouloir retourner à la Trappe, essayer d'y troubler et d'y revenir abbé, cela m'engagea à la fin à obtenir une lettre de cachet qui lui défendit d'en approcher plus près de trente lieues (2). Il était alors à Paris, il fut arrêté comme il sortait du Luxembourg, puis conduit et renfermé à l'abbaye de Notre-Dame-du-Reclus, dans le diocèse de Troyes, où il mourut, en 1751, âgé de quatre-vingt-onze ans (3). »

Cet homme pouvait être un bon religieux, mais il ne convenait pas à la place qu'il occupa. Dans quelque cloître qu'il fût, il valait mille fois mieux pour lui avoir à y obéir dans le rang de simple moine, qu'à y commander avec la crosse d'abbé; car mêlant à son autorité la vivacité, l'aigreur et Famertume de son caractère, il devait provoquer des contradictions, éprouver des résistances. Cependant il se disait, et il était réellement animé du désir de bien faire. En changeant de lieu, il ne fit que changer de champ de bataille, parce que partout il se retrouvait avec lui-même, conséquemment en face de nouvelles luttes.

Mais, dira-t-on, comment l'abbé de Rancé qui avait tant de lumière et de discernement, a-t-il pu se tromper ainsi. Hélas ! Bossuet lui-même approuva fort ce choix? On ne peut pas exiger des supérieurs les plus éclairés et les plus sages, qu'ils connaissent les secrets des cœurs, et qu'ils sondent des abîmes qui ne sont connus que de Dieu seul. Oh! que l'homme est un étrange et impénétrable mystère. Combien il est peu semblable à lui-même, quelquefois dans un seul jour !

Saint-Étienne Harding, troisième abbé de Cîteaux, célèbre par sa piété et ses miracles, s'étant démis de son abbaye, quelque temps avant sa mort, les abbés de sa filiation, parmi lesquels était saint Bernard, de son consentement et avec son approbation, élurent pour son successeur un moine nommé Guy, qui était éminent en science, fort éloquent, d'un esprit très orné, et d'une vertu (autant qu'on en pouvait juger) supérieure encore à ces qualités. On fut néanmoins obligé de le déposer peu de temps après son élection ; et cependant ceux qui l'avaient élu, étaient presque tous des saints.

(1) Dict. hist., t. IV, p. 95.

(2) Mémoires, t. II, p. 222 et suiv.

(3) Dkt. hist., t. IV, p. 95.

Celui qui croirait que la Trappe dut être en révolution pendant tout ce temps, se tromperait assurément. A part quatre ou cinq religieux qui, par le rang qu'ils tenaient dans la maison, prirent part à ces démêlés, toute la communauté ne sut rien de ce qui se passait, et vécut dans le calme et la paix habituelle. Ce qui transpira au dehors ne lui fit rien perdre de sa réputation. On y venait toujours de tous les points de la France. M. du Charmel qui s'y trouvait à cette époque même, disait à son retour à Paris, que depuis Pâques jusqu'au mois de novembre, il s'était présenté plus de cent postulants qu'on avait été forcé de renvoyer, la plupart faute déplace (1).

Un peu plus tard, un autre pèlerin écrivait à un de ses amis : <» Le nombre des religieux consiste actuellement en quarante-huit profès de chœur, en trente Frères convers profès, vingt Frères donnés. J'ai appris qu'un jeune héritier présomptif de 40,000 livres de rente y avait pris l'habit, ainsi qu'un chanoine de la cathédrale d'Orléans. Jeudi dernier, je soupai à table d'hôte avec un prêtre arrivé de la Rochelle, et qui le lendemain fut admis aux exercices. La table d'hôte est toujours nombreuse. Le vendredi à diner nous étions huit. Le samedi matin nous étions six,dont trois étaient parisiens, venus séparément. Le portier se nomme le Frère Hélie, jadis capitaine de dragons, il a tout l'air d'un saint Bernard (2). »

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