LIVRE XII, CHAPITRE V
dire à l'abbé de Rancé de conserver sa santé qui était précieuse à l'Église, et de prier pour lui (1).
Le frère Chanvier savait avec quelle impatience il était attendu à la Trappe, et il se mit en route pour revenir en France en toute hâte. Il passa par les États de Toscane, et en trouva, dit Maupeou, tous les passages gardés par ordre du grand-duc Cosme III qui l'attendait à Pise et voulait lui parler. Ce prince avait vu l'abbé de Rancé à Florence, à l'époque du voyage qu'il avait fait à Rome, et il ne l'avait jamais oublié (2). Il avait chargé son envoyé à la cour de Versailles de le visiter de sa part (3). Quoiqu'il en reçût souvent des lettres, et qu'il lui écrivît lui-même de temps en temps, il était bien aise d'apprendre de ses nouvelles par une personne de sa maison. Il lui fit donc une foule de questions tantôt sur les religieux delà Trappe, tantôt sur l'ancien abbé, mais revenant toujours à ce dernier dont il ne pouvait se lasser de parler. Il parut très affligé, lorsqu'on lui dit l'état de souffrance et de langueur dans lequel il était tombé. Pour montrer l'intérêt qu'il prenait à la conservation de ses jours, il fit remplir une petite cassette de divers remèdes de sa fonderie, avec un mémoire sur leur emploi et une lettre très affectueuse (4). Cela fait, il offrit au bon Frère de l'argent, un carrosse et des chevaux pour continuer sa route jusqu'aux Alpes, et parce moyen il fut assez promptement de retour au monastère.
Introduit aussitôt vers l'abbé de Rancé, il lui remit une lettre du cardinal secrétaire, par laquelle cette Eminence lui annonçait que le Pape lui envoyait des médailles pour tous ses religieux, avec indulgence plénière à l'article de la mort, lui donnait sa bénédiction apostolique et à sa communauté, et le conjurait d'avoir soin de sa santé et de prier pour sa personne. A ces mots le saint réformateur jeta un grand soupir en s'écriant : « Hé! qui suis-je? moi malheureux pécheur, pour que le vicaire de Jésus-Christ se recommande à mes prières ? Qui suis-je, sinon un malheureux avorton qui devrait être en horreur et en oubli à tous les hommes? » En entendant parler ainsi ce vénérable vieillard, huit ou dix religieux qui étaient alors dans sa cellule, ne purent s'empêcher de pleurer, étonnés, confondus de tant d'humilité (5).
(1) Maupeou, t. II, p. 307; — Le Nain, t. I, p. Br,7.
(2) Maupeou, t. II, p. 309.
(3) Nous avons quelques lettres où il est question de cette visite. Dans l'une, l'abbé de Rancé dit : « J'ai trouvé dans M. l'envoyé du Grand-Duc tout le bien que vous me mandez. J'ai admiré la bonté de Dieu d'avoir prévenu un homme de sa sorte de dispositions si chrétiennes... Il nous a donné des marques de sa piété pendant le peu de temps qu'il a été ici; on ne peut rien voir de plus édifiant. » (Biblioth. hnp., Résidu Saint-Germain, t. VIII.)
(4) Le Nain, t. II, p. 3G8; — Maupeou, t. II, p. 309.
(5) Le Nain, t. I, p. 308.
Les Bulles furent presque aussitôt fulminées, et la cérémonie de la prise de possession fixée au cinq avril suivant. On croyait que tout s'y passerait paisiblement; mais on fut bien surpris lorsque Ton vit deux religieux qui voulaient le rétablissement de l'abbé démissionnaire, se lever pour protester.
L'Official de Séez qui présidait, représenta que de pareilles oppositions devaient se faire en cour de Rome, avant l'obtention des Bulles, et que sans s'informer si elles étaient fondées ou non, on était en droit de passer outre. Cet incident fit un grand éclat dans le monde, et les ennemis de l'abbé de Rancé et de la Trappe s'en réjouirent (1).
Dom Gervaise n'avait pas fait encore complètement son sacrifice. Pour ne pas assister à la cérémonie, il s'était retiré à l'infirmerie. Il conservait toujours au fond de son âme un reste de mécontentement et d'aigreur qui se trahissait dans toute sa conduite. Il avait retenu quelques pièces concernant le temporel de la maison, qu'il ne voulait pas rendre; on fut obligé de les lui arracher, pour ainsi dire. Il s'était fait préparer, dès le mois de janvier, une petite cellule au bout du dortoir, le logement qu'il occupait étant celui du Révérend Père abbé. Lorsqu'il fallut sortir, il demanda un délai qui fut suivi de plusieurs autres. Les remises ne finissant plus, comme on ne voulait pas agir en rigueur et par force envers lui, voici ce qu'on imagina : on fit changer la serrure, et un jour, au sortir de l'office du matin, croyant rentrer chez lui, il trouva porte close. Au lieu de se retirer humblement dans sa cellule comme le dernier des Frères, il s'imagina, devant une pareille mesure, qu'il n'avait plus qu'un parti à prendre, celui de sortir à l'instant même du monastère.
Comme, par sa démission, il s'était réservé cent écus de pension, il en donna aussitôt une décharge en forme, et rendit son contrat, ne voulant rien emporter que son froc. Il alla dire adieu à l'abbé de Rancé et prendre congé de lui, et il raconte qu'ils furent longtemps à se tenir embrassés, sans pouvoir se parler que des yeux, versant l'un et l'autre beaucoup de larmes, qui montraient combien cette séparation leur était douloureuse (2).
Il fut suivi de deux religieux, le prieur et le procureur (3), qui lui avaient promis de ne le quitter jamais, quelque part qu'il allât; mais ils se virent bientôt forcés de l'abandonner et de se réfugier à Septfons. Pour lui, il
(1) On peut voir, dans le Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine, comment cette aventure fut exagérée et travestie (année 1698). — Voir Marsoll., t. II, p. 290, et Maupeou, t. II, p. 312.
(2) Jugement critique, p. 550.
(3) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, année 1699.