‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 390 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE VI

jusqu'à la décrépitude, il y aurait chaque jour quelque chose de nouveau à apprendre (1).

Le matin donc, bien avant l'aurore, lorsqu'il avait fini son office et ses prières, comme la main droite était horriblement ulcérée et que la gauche était souvent engourdie et paralysée, le Frère qui le servait ouvrait sur sa table devant lui, à l'endroit qu'il indiquait, le volume des Evangiles. Il avait l'habitude, avant de commencer sa lecture, de faire la belle prière de saint Augustin : « Rien de la terre, Seigneur, n'est l'objet de mes vœux ; mon désir s'élance par delà : les impies m'ont raconté leur ivresse ; mais qu'est-ce auprès de votre loi, ô mon Dieu ? 0 Père! regardez et voyez ; que, sous l'œil propice de votre miséricorde, je frappe à la porte de vos paroles saintes, et que la grâce m'ouvre leur sanctuaire. Donnez-moi ce que j'aime ; votre voix est mon amour, elle m'est plus douce que le charme des voluptés; qu'elle soit ma joie et mes chastes délices à jamais, Sint ca~ stœ cleliciœ meœ, Scripturœ tuœ (2). »

Il ne voulait point de commentaires, mais le texte tout nu, dans sa pureté, tel qu'il a jailli de sa source, c'est-à-dire de la bouche du Christ. Il s'efforçait d'en acquérir l'intelligence, comme il l'a enseigné lui-même, plus par la componction du cœur que par le travail de l'esprit ; par les soupirs que. par les raisonnements ; par les gémissements que par les longues investigalions; parle don des larmes que par la science des lettres: enfin par la contemplation des choses du Ciel que par la considération de celles de la terre, Suspiriis potiusquam argumentis, gemitibus quant argumentatwnibus, gratia lacrymarum quant scientia litterarum, etc. (3).

C'était là qu'il puisait la vie de son âme, c'est-à-dire des consolations dans ses peines, la patience dans ses maux, la foi dans les promesses futures, l'espérance des biens immortels. Il se frayait à travers le Verbe divin le chemin qui mène à la patrie; il sentait comme un souffle de bénédiction qui emportait son âme vers le Ciel.

Lorsque le Frère qui le servait revenait, près de lui, après un temps donné, il lui dictait ses réflexions, et il continua ainsi pendant près de deux ans. Les feuilles s'ajoutant chaque jour aux feuilles, il y eut bien lof de quoi faire un grand livre, qui fut publié, comme tous les autres, par obéissance. Approuvé par M. Blampignon le 8 août, il parut à la fin d'oc-

(1) S. Augustin, 2. Epis t. ad Volus., cité dans la Rép. au Traite des Etudes monast., p. 409, in-4».

(2) Confessions, 1. II, c. 2.

(3) Hug. a S. Vid., cité dans la Rép. au Traité des Etudes monast., p. 83.

tobre, en quatre tomes, sous ce titre : Réflexions morales sur les quatre Evangiles, par leR. P. ancien abbé de la Trappe (1).

On lit dans la Préface : « L'auteur de ces Réflexions ne s'était pas proposé de les donner au public ; il n'avait eu en vue que sa propre consolation dans l'état d'infirmité où il est depuis plusieurs années. Il ne s'est même attaché qu'aux endroits de l'Evangile dont il a cru retirer le plus de fruit et d'utilité. Son dessein ayant été connu de quelques-uns de ses amis, distingués par leur doctrine et leur piété, ils ont jugé qu'il ne devait pas s'assujettir à la restriction qu'il s'était imposée, et lui ont persuadé qu'il ne ferait rien qui ne fût selon l'ordre de Dieu en mettant au jour cet ouvrage, ne doutant point qu'il ne pût servir aux gens du monde comme à ceux qui vivent dans la retraite. »

Le livre de l'abbé de Rancé devait refléter les couleurs de son âme. Arrivé au terme d'une course longue et pénible, il tournait ses regards en arrière et songeait à toutes les peines et à tous les dangers de la route. Dans aucun de ses ouvrages, il n'a eu des retours aussi fréquents et aussi douloureux sur lui-même. Il choisissait d'abord un texte des Evangiles, qu'il méditait quelque temps en silence afin de s'en pénétrer; ensuite son âme, remplie comme d'un feu divin, s'exhalait en aspirations, en soupirs, en élans enflammés, en prières. Il finissait par des réflexions pieuses et morales. En voici un exemple :

Texte : Jugum enim meum suave est et onus meum levé (Math., n, 30).

« Vous nous dites, Seigneur, que votre joug est doux et que le fardeau dont vous chargez ceux qui vous servent est léger ; c'est-à-dire que la condition de ceux qui vous appartiennent n'a rien que d'aimable, et que ceux qui l'ont embrassée n'y trouvent ni dureté ni amertume; mais le moyen, Seigneur, que cette déclaration puisse s'accommoder avec le commandement que vous faites à tous ceux qui veulent vous suivre, lorsque vous dites que celui qui veut venir après vous doit porter sa croix...

« Permettez-moi, Seigneur, d'en dire quelques raisons et de m'élever au-dessus de mon impuissance, pour désabuser ceux qui se font un monstre d'une chose qui devrait emporter et posséder le sentiment de tous les cœurs. »

Il développait ensuite sa pensée. Il faut avouer qu'il la délaie trop, et qu'elle perd en force ce qu'elle gagne en étendue. Ici, plus encore qu'ailleurs, il manque de concision.

Le souvenir de ses fautes était toujours devant lui depuis trente-six ans,

(1) Paris, Muguet, 1699. — Nous nous sommes servi de l'exemplaire de la Bibliothèque Impériale.

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