LIVRE XII, CHAPITRE VI
et, comme un nuage sombre, il passait et repassait sans cesse sur son âme. En parlant des égarements des pécheurs, il disait : « C'est là, Seigneur, une image de ma vie passée; car qu'ai-je fait autre chose de ma raison, depuis que je suis au monde, qu'un méchant usage? Je me suis suivi partout, au lieu de m'attacher à vos volontés, qui ne m'ont été que trop déclarées par les mouvements secrets que vous avez formés dans mon cœur, ou par les instructions que j'ai trouvées dans vos divines Ecritures, ou par les exemples de quelques saintes âmes que vous m'avez fait connaître. J'ai abandonné vos voies, Seigneur; je m'en suis fait de particulières, et j'ai eu l'audace et la témérité de les suivre (i). »
En traçant cet effrayant tableau des tortures qu'endurent ceux qui veulent rompre les liens qui les attachent au monde et à ses plaisirs, il écrivait sa propre histoire. « Cet esprit du siècle, Seigneur, qui est si opposé au vôtre, nous possède, nous y sommes entièrement abandonnés; ses amusements nous charment, nous enchantent, nous en faisons nos délices, nous sommes séduits et captivés par des bagatelles, nous sommes ensorcelés par des niaiseries Il faut cependant rompre avec les créatures, il
faut s'en séparer et se repentir de cette faiblesse et de cette facilité avec laquelle nous nous sommes laissé séduire. Cette séparation est un divorce, un déchirement qui ne se peut faire sans combat et sans violence. Il faut user, pour ainsi dire, du fer et du feu pour détruire ces liaisons si étroites et si profondes ; ou bien nous passerions et finirions nos vies dans une servitude malheureuse, qui nous rendrait les esclaves de la mort, et il nous arriverait les mêmes choses qu'à ces captifs qui se tourmentent pour se délivrer de leurs chaînes, et qui, succombant à la douleur qu'ils se font à eux-mêmes, rendent leurs efforts inutiles et meurent dans leur captivité &). »
Pendant sa cruelle maladie, durant ces longues et pénibles heures de l'infirmerie, il revenait sans cesse dans ses méditations sur la loi de la souffrance imposée au genre humain. Il voyait le calice de la douleur passer de main en main à tous les pécheurs, c'est-à-dire à tous les hommes , du trône à la chaumière. Tous y buvaient, les uns avec répugnance et dégoût, les autres avec plaisir et à longs traits, nonobstant son amertume (3). Les terreurs de la mort, la frayeur des jugements de Dieu, envahissaient son âme quelquefois et comme malgré lui. A l'occasion de la malédiction du figuier, il disait : « Seigneur, vous donnez à cet arbre votre
(1) T. II, p. 688.
(9) T. III, p. 97.
malédiction et la mort tout ensemble, parce que, cherchant du fruit, vous n'y en trouvez point, quoique ce ne fût pas la saison d'en avoir. Quelle instruction, Seigneur! Combien de personnes, sans le savoir, sont frappées d'un semblable malheur, puisqu'il n'y a point d'hiver pour les enfants de Dieu, c'est-à-dire pour les chrétiens, et qu'ils sont obligés de porter des fruits dans tous les temps : les pécheurs des fruits de pénitence, et les innocents des fruits de charité et de justice; et cependant la stérilité est presque partout. Seigneur, vous percez mes chairs de votre crainte par l'exemple de ce malheureux figuier (1). »
Il s'attachait de préférence, dans l'Evangile, aux passages qui lui rappelaient l'immense bonté du Sauveur Jésus pour les pécheurs. Il se plaisait à les développer; il y ranimait, il y fortifiait ses espérances. Le retour et le pardon de la Madeleine touchaient son cœur, et c'est avec joie et bonheur qu'il s'écriait : « Allez, heureuse pécheresse, attachez-vous à votre Sauveur, suivez la passion sainte qui vous transporte, comptez pour rien le sentiment de ceux qui vous condamnent; les hommes ne voient goutte; toutes leurs lumières ne sont que ténèbres; ils ne jugent jamais par leur propre esprit qu'ils ne le fassent avec fausseté ou avec incertitude (2). »
Il y a dans presque toutes ces pages, écrites sous l'impression d'une douleur poignante, teintes du sang qui s'échappait des plaies de ses mains, interrompues et reprises cent fois, il y a, non des plaintes, mais des gémissements profonds. On y rencontre des chapitres tout entiers où chaque phrase est un soupir, chaque mot une larme. Cependant, c'est l'espoir, c'est la confiance qui l'emporte à la fin, et, malgré les souffrances atroces qui brisent ses os, qui semblent déchirer ses chairs, il répète avec l'accent de la foi et les sentiments du chrétien résigné : « Il faudrait plusieurs cœurs, Seigneur, pour -sentir la compassion que vous avez eue de mes misères. Et quelles marques plus claires pouviez-vous me donner de la miséricorde que vous aviez pour moi ! Quel moyen plus certain et plus assuré pour refermer ces blessures, pour guérir ces maux et ces diverses maladies dont il vous a plu de me visiter sur la fin de mes jours? Je ne vous demanderai point de diminuer et d'adoucir les plaies différentes dont mon corps est percé, mais seulement d'augmenter ma patience, et de ne pas permettre qu'il m'échappe dans mes douleurs un mouvement, une parole, un signe, une action qui ne soit pas digne de cette profonde reconnaissance que je vous dois. Trouvez bon que je vous dise comme votre Prophète : Ne m'abandonnez pas, Seigneur, au déclin de ma vie, lorsque mes forces s'affai-
(1) T. II, p. 673.
(2) P. 102, 103 et 104.