‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 393 sur 445 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De la vie et de la mort du Frère Alexis (1699).

Dans les derniers jours d'août de cette année arriva à la Trappe un jeune gentilhomme écossais, né à Rostourne, près d'Edimbourg, de l'une des familles les plus considérables du pays; il s'appelait Robert Grême, et il était à peine âgé de vingt ans (2). Son père, connu sous le nom de colonel Grême, parce qu'il avait commandé un régiment de dragons dans les troupes du roi Jacques II, tenait par ses aïeux à la maison de Montrose, et était cousin du fameux marquis de ce nom , tandis que par sa mère il se rattachait à la noble famille de Perth, dignement représentée alors par Milord Perth, plus illustre encore par sa piété que par ses emplois de viceroi, grand chancelier d'Ecosse, et de gouverneur du prince de Galles.

La mère du jeune Robert, zélée protestante, l'éleva dans les principes de la Réforme; mais, malgré tous ses soins, elle ne put empêcher qu'il ne ressentît dès sa plus tendre enfance un penchant secret pour la religion catholique.

Il n'avait pas encore dix ans, qu'ayant su qu'on célébrait la messe dans le palais royal d'Edimbourg, il y courut et y assista avec une piété, une dévotion qui alarma bientôt tous ses parents. On employa tout pour l'en détourner, prières, caresses, menaces ; mais tout fut inutile. Son précepteur avait été chargé de ne le pas quitter un instant, mais il trouvait toujours le secret de tromper sa vigilance. Milord Perth, qui avait depuis peu

(1) T. IV, p. 35.

(2) Relation de la vie et de la mort de Frère Alexis, nommé dans le monde Robert Grême, gentilhomme écossais (dans le t. III des Relat. de In Trappe, p. 114).

622 HISTOIRE DK i/aRRÉ DE RANCÉ.

abjuré l'anglicanisme, charmé de voir tant de courage et de persévérance dans cet enfant, voulut cultiver de ses propres mains cette jeune fleur qui venait, pour ainsi dire, se transplanter d'elle-même dans le champ de l'Eglise. Il le demanda à ses parents, et l'obtint, non sans de grandes difficultés. Quatre ans après, il se vit forcé de l'abandonner à cause des révolutions qui éclatèrent en Angleterre. Comme il le connaissait d'un caractère aussi vif que son cœur était tendre, il tremblait que, s'il venait à quitter Dieu, il ne se portât au vice avec toute i'ardeur de l'amour qu'il avait eu pour la vertu. Il lui donna donc les plus sages avis, avec quelques bons livres pour le prémunir. Enfin, il fallut se séparer; ce ne fut pas sans répandre bien des larmes de part et d'autre.

Milord Perth sortit d'Ecosse et Robert rentra sous la tutelle de sa mère. Retiré avec elle chez un de ses oncles, qui était ministre protestant, il fit bientôt la funeste expérience de son inconstance et de sa faiblesse; et, dans la vérité, il n'était presque pas possible, sans un miracle de la grâce, qu'un enfant pût longtemps résister aux caresses et à l'autorité d'une mère, qui se faisait un mérite aussi bien qu'un devoir de corrompre sa foi. Elle y réussit, et, en retour, elle lui laissa faire tout ce qu'il voulut. Il entrait dans l'adolescence, c'est-à-dire dans l'âge le plus périlleux de la vie, et, abusant de la liberté qu'on lui laissait, il quitta ses parents et s'en alla par le monde, comme le prodigue, afin de se ruer sans honte et sans frein dans la débauche. Un abîme appelle un autre abîme : de la débauche il tomba dans l'impiété et jusque dans les plus bas fonds de l'incrédulité, dans l'athéisme pratique, ou dans l'indifférence pour toutes les religions; autant qu'il était en lui il se fit animal. Au fond du calice des voluptés humaines, il y a une lie amère qui souvent fait naître le dégoût; c'est ce que Robert éprouva à Londres, après quelques mois de saturnales et d'orgies. Il résolut de se rendre en France , afin d'y chercher de nouveaux plaisirs capables de raviver sa sensualité émoussée. Il y vint, en passant par Anvers et par la Flandre. A Bruges, touché de la grâce, il essaya de se relever de la boue et de l'ignominie ; mais à Nieuport, s'étant lié avec des officiers anglais, il retomba dans ses anciens désordres.

Milord Perth et son père, qui étaient à Saint-Germain avec le roi Jacques II, lui écrivirent les lettres les plus fortes et les plus touchantes pour l'attirer près d'eux ; mais il n'y vint qu'après de longues résistances. Il y vécut comme en Flandre, avec cette différence que, faisant semblant de professer la religion catholique à laquelle il ne croyait pas, il ajoutait à tous ses vices celui de l'hypocrisie. Toujours inquiet, toujours errant, il rencontra un jour un religieux anglais qui allait à la Trappe pour s'y fixer. Il consentit à faire route avec lui jusque-là, pour rompre la monotonie

Page 1