LIVRE XII, CHAPITRE VII
accablante de son désœuvrement. Il était bien aise aussi de voir l'abbé de Rancé, dont son cousin, milord Perth, lui avait parlé de manière à piquer sa curiosité. Ils arrivèrent après cinq jours de marche : le religieux était brisé de fatigue, et Robert aussi frais que s'il fût sorti de sa chambre, quoiqu'il eût été jusqu'alors si délicat et si efféminé qu'il ne voulait voyager qu'en carrosse, ne pouvant pas même souffrir la secousse du cheval.
Il demanda à parler à l'abbé de Rancé, qui ne le reçut qu'à cause de Milord Perth. Après quelques instants d'entretien, il eut bientôt deviné tout ce qui se passait dans la nuit orageuse de cette âme. Il lui parla avec force de Dieu, du monde et de l'éternité. Il est des plaies qui ne peuvent se guérir que par le feu : la parole brûlante de l'abbé de Rancé passa comme un fer rouge à travers ce cœur malade, gangrené, et y réveilla la sensibilité, la douleur du remords. Il voulut assister aux offices de la chapelle : il en fut émerveillé. Mais rien ne fit plus d'impression sur lui que le baiser de paix que les Frères se donnent mutuellement, lorsqu'ils approchent de la table sainte; à cette vue, l'esprit de Dieu se saisit de lui; il fut transporté. C'est alors qu'il crut entendre une voix secrète qui lui disait : « C'est ici le lieu de ton repos. » Il prit dans ce moment même la résolution de n'en jamais sortir, quoi qu'il dût lui en coûter, et, par un changement aussi prompt qu'extraordinaire, il devint tout à coup un autre homme. II demanda à entrer dans la vie commune, et il fut de suite au niveau des plus parfaits.
Mais si l'on était surpris de voir ce jeune postulant courir dans la carrière de la pénitence avec cette légèreté que Dieu donne à ceux dont il a élargi le cœur, on n'était pas moins étonné d'y voir marcher son compagnon de voyage d'un pas timide et languissant. Cette langueur fut bientôt suivie du dégoût, et le dégoût du désir de se retirer. Il lui fallait un complice de sa désertion, qui en diminuât la honte en la partageant. Il jeta naturellement les yeux sur le jeune Robert, son compagnon de voyage. Ne pouvant lui parler, il écrivit ce billet effrayant, qu'il lui glissa dans la main en passant près de lui : « Vous ne paraissez plus qu'un squelette, lui disaitil, vous avez déjà la mort peinte sur le visage; vous êtes si hâve et si décharné que je ne puis vous regarder sans compassion. Croyez-moi, sortons au plus tôt, et allons chercher ailleurs un genre de vie plus proportionné à la faiblesse de votre tempérament. »
Loin de répondre à ce billet et à deux autres encore plus pressants qu'il lui donna quelques jours après, il alla son train ordinaire, sans lui témoigner qu'il les eût lus. Alors ce malheureux religieux vit bien qu'il serait inutile de le presser davantage, et il s'en alla seul.
La fidélité de Robert fut mise quelques jours après à une épreuve plus
G24 HISTOIRE DE l'abbé de rangé.
rude encore. Il demandait l'habit de religion avec instance, sans pouvoir l'obtenir. Le Père abbé ne jugea point à propos de le lui donner sans l'assentiment de Milord Pcrth , qui avait écrit à l'abbé de Rancé qu'il ne consentirait jamais que son cousin s'engageât dans un genre de vie qui était évidemment au-dessus de ses forces (!):« Comment, disait-il, lui qui dans le monde, avec quatre copieux repas ne pouvait rassasier son appétit, se contentera-t-il de l'unique et chétif repas de la Trappe? Comment se lèvera-t-il à minuit, lui qui était si lâche qu'il se faisait porter à manger dans son lit, où le seul plaisir de dormir le retenait quelquefois jusqu'à deux heures après midi ? Comment reposera-t-il sur la paille, lui dont la délicatesse est si grande, qu'ayant un jour couché chez une personne de qualité de ses amis, dans un bon lit garni de plusieurs matelas de coton, il s'est beaucoup plaint le lendemain d'y avoir été trop durement ? Comment, avec une vie aussi plongée dans les sens, en embrasser une autre qui en est la mortification continuelle? Comment, en outre, avec un tempérament si fier, si inconstant, si impétueux, s'assujettir à une règle monastique ? » Il concluait à ce qu'on le renvoyât à son père.
On triomphe plus promptement des passions de son cœur que des défauts de son caractère. Aussitôt que le jeune Robert apprit le refus de son cousin, regardant ce refus comme une injure, la nature, qui était abattue mais qui n'était pas encore brisée, se releva, et il y eut une explosion de colère. Le maître des novices, scandalisé de cet emportement, était d'avis qu'on ne lui donnât pas l'habit. L'abbé de Rancé, qu'il consulta à ce sujet, lui répondit qu'il y avait dans la conversion de ce jeune homme des marques si visibles du doigt de Dieu, qu'on ne devait point douter que sa bonté, avec le temps, n'achevât son ouvrage; qu'il aimait sa profession, et qu'il fallait attribuer la faute qu'il venait de commettre à l'empressement qu'il avait de s'y engager. En effet, il n'y eut rien qu'il ne fit pour réparer le scandale qu'il avait pu donner, et on eut beau, par la suite, mettre sa patience à toutes sortes d'épreuves, le vieil homme était tellement mort en lui, que les coups qu'on lui portait n'atteignaient plus, pour ainsi dire, qu'un cadavre.
L'abbé de Rancé insista près de Milord Perth, qui donna enfin son consentement, et Robert Grême prit le saint habit, avec le nom de Frère Alexis, la veille de la Toussaint de cette année 1699.
La transformation fut complète à l'intérieur comme à l'extérieur. Rien n'égale l'ardeur avec laquelle il s'appliqua à détruire, jusque dans leurs dernières racines, les vices de son adolescence : d'abord la sensualité, en se
(1) Nous avons retrouvé plusieurs pièces sur Robert Grême.