‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 46 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE VIH

De pareils sacrifices sont la meilleure préparation au plus grand de tous les sacrifices, celui de la croix : lorsqu'on est ainsi réduit à l'état de victime, on est digne plus que jamais de monter à l'autel pour s'unir à la victime divine.

Il persévéra dans ces sublimes sentiments ; il écrivait plus tard : « Quand le libelle imprimé contre moi m'aurait fait tout le mal que son auteur a prétendu, je vous assure que je me serais dit à moi-même que j'en mérite bien davantage, et que je n'en aurais jamais eu contre lui un moment de chagrin. Dans la vérité, sa critique ne m'a ému ni touché : j'ai plus de compassion de son malheur, que d'envie de lui répondre; et, quand on me dira des injures, je n'oublierai jamais, s'il plaît à Dieu, que ma profession veut que je les souffre en patience, et que je prie pour ceux qui me les disent, parce qu'on ne peut attaquer injustement la réputation du prochain sans offenser son infinie bonté (1). » Il mandait à un de ses amis : «Le libelle est plein de faits dont il n'y en

a pas un seul qui ne soit faux L'auteur veut que j'aie été à Rome

pour me faire chef d'Ordre, et il invente quantité de choses semblables qui ne furent jamais (2). » Un jour, s'entretenant de ces calomnies avec quelqu'un, elles lui paraissaient si audacieuses et si noires, qu'il était étonné que la main qui les avait écrites n'eût pas été desséchée à l'instant même (3), et il ajoutait qu'il fallait demander à Dieu le pardon du coupable.

Les nombreux amis de l'abbé de Rancé furent indignés de la manière déloyale et infâme dont il venait d'être attaqué. Il reçut un grand nombre de lettres de sympathie et de condoléance des personnes les plus honorables et les plus distinguées du royaume. Dix ou douze évêques lui exprimèrent, en particulier, toute leur douleur et toute leur estime. Il serait trop long de les rapporter ici; nous ne citerons que celle de M*1 de Luçon : « J'ai lu avec mépris et indignation, lui dit-il, le livre imprimé à Cologne contre celui de la Vie monastique. Il est digne de mépris par sa faiblesse et par ses vains efforts; mais il mérite l'indignation de tous ceux qui aiment l'Église, qu'il a scandalisée par la médisance et la calomnie la plus noire qu'on puisse inventer. Je suis persuadé que vous êtes demeuré en paix au milieu de cette tempête, et que vous avez prié Dieu pour ceux qui tâchent de vous noircir par leurs calomnies. Il faut lui en laisser la justice : s'il ne la fait pas en ce monde, il la fera d'une manière bien plus terrible dans l'autre. »

Nul, certainement, ne dut être plus peiné que Rossuet; mais qu'aurait

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 234.

(2) Id., ibid., p. 233.

3) Portefeuille da R. P. Léon de Sainte-Catherine, p S.

pensé ce grand évoque, s'il eût pu prévoir que ceux qui venaient de jeter de la boue au froc de l'abbé de Rancé, en feraient autant à sa mitre? que ceux qui avaient voulu flétrir la vie de son ami par le roman ridicule de Mmc de Montbazon, s'efforceraient un jour de flétrir pareillement la sienne par la fable absurde de son mariage clandestin avec Mlle de Mauléon (1)? Il est de sales insectes qui ont l'instinct de choisir toujours les plus belles fleurs pour y déposer leurs ordures.

Plusieurs de ceux qui estimaient et aimaient l'abbé de Rancé auraient voulu le défendre par des écrits publics; il s'y opposa toujours fortement. Dans son désir, dans sa soif ardente d'être humilié, il était sans cesse aux aguets pour découvrir les justifications et les apologies, et les empêcher de paraître. Il avait assez à faire d'imposer silence à ses amis et de les contenir. Ses principes monastiques étaient ceux des saints, il n'avait rien à craindre pour eux; quant à sa personne, à l'exemple du Christ, il l'abandonnait, sans mot dire, à ceux qui la jugeaient d'une manière si indigne et si injuste. Au reste, l'injure qu'il avait reçue était de celles auxquelles on ne peut dignement répondre que par le mépris : aussi voulut-il, dans cette circonstance, s'envelopper, non de son manteau, comme le stoïcien du paganisme , et braver la fortune , mais s'agenouiller au pied de la croix dans l'humilité et l'abnégation, et laisser passer sur sa tête, sans se plaindre, cette bourrasque infernale. C'est ce qu'il fit avec la grâce divine; mais l'un de ses amis, malgré ses prières, malgré ses ordres, osa descendre pour lui dans l'arène.

Page 1