LIVRE VIF, CHAPITRE VIII
Ce fut l'opinion du président Bouhier, si bon juge en ces matières (1). Ça été aussi celle de Prosper Marchand, protestant, réfugié en Hollande, l'un des hommes de l'Europe les plus versés dans la bibliographie, et qui devait être bien informé (2). Bayle, l'abbé d'Olivet (3), les auteurs du Dictionnaire Historique (4), l'ont également partagée.
Ce libelliste, ce calomniateur audacieux avait le rang de ministre dans l'Église réformée, quoiqu'il n'eût pas alors vingt-cinq ans (5). Son instruction avait été très soignée par son père, qui, peut-être, lui prêta, pour dénigrer Tabbé de Rancé, la plume dont il s'était servi lui-même pour attaquer et critiquer Bossuet (6). Cette satire n'est pas la seule qu'il ait publiée traîtreusement dans l'ombre, comme nous l'avons dit plus haut.
L'abbé d'Olivet , qui le voyait tous les soirs chez l'abbé Fraguier, a dit de lui : « Jamais homme ne fut plus arrogant et plus timide ; sa famille était originaire de Layrac, aussi avait-il toute la vivacité et toute la forfanterie d'un Gascon. Il prenait le parti, dans les disputes, de se tenir clos et couvert; c'est ce qu'il fit pour l'Avis aux Réfugiés, que Bayle fit imprimer de son aveu, mais avec parole de nele point nommer et de lui garder inviolablement le secret (7). »
Il y avait dans le pamphlet en question, quelque chose de si odieux et de si déloyal, que les protestants modérés crurent devoir le désapprouver. Ils disaient, dans leur Journal de la République des Lettres, « que la dévotion de l'abbé de Rancé était si bien établie: dans l'opinion de tout le monde, qu'il ne fallait pas craindre que la médisance d'un censeur, de quelque esprit qu'elle fût assaisonnée, diminuât l'admiration que l'on avait pour lui; que, s'il avait eu dans le monde les vues et les passions qu'on lui prêtait, il ne se serait jamais élevé dans le désert à une pareille hauteur (8). »
Les contemporains de Daniel de Larroque, ses coreligionnaires, ses amis mêmes, lui ont attribué le libelle imprimé à Cologne contre l'abbé
(1) 11 a écrit sur un exemplaire qui lui appartenait : « Ce livre est ordinairement attribué à Daniel de Larroque. » (Chardon de laRochette, Met. de crit., t. III, p. 278.)
(2) « Ce petit livre, dit-il, est de la fanon de M. Larroque fils. » (Note 22 de laCVI" des Lettres choisies de Bayle, t. II, p. 391 et 392.)
(3) Lettre de l'abbé d'Oliv. au président Bouhier, fi juillet 1738, réimprimée dans les Opuscules litt. du môme abbé. Amsterdam, 17G7, in-12.
(4) Art. Larroque, t. V, p. 108.
(5) « Il a été reçu, écrivait Bayle, nov. 1683, dans l'un des derniers synodes.» {Lett, choisies, t. I, p. 166.)
(C) Matthieu de Larroque publia en 1083 un livre intitulé : Réponse au livre de M. de Meaux, De la communion sous les deux espèces; in-12.
(7) Voir l'abbé d'Olivet, lettre précitée.
(8) Numéro de juin 1G85.
gg HISTOIRE DE l'aMJÉ DE RANCÉ.
de Rancé; il n'a ni réclamé ni protesté en aucune manière, donc c'est lui
oui en est l'auteur.
Ainsi ce coup de traître et de lâche venait de la main d un ennemi de l'Église '• il était visible que c'était elle et ses institutions qu'on avait voulu frapper en frappant l'abbé de Rancé. En effet les cathobques comme nous l'avons déjà dit, opposaient aux protestants 1 Institut de la Trappe, qui rappelait la vie des premiers solitaires et des premiers
c\\ retiens
On se ressouvient que l'abbé Nicaise et l'évêque de Grenoble avaient envoyé à Genève des exemplaires du livre des Devoirs monastiques ; plusieurs Genevois l'avaient lu, et cette lecture les avait vivement impressionnés M. de Barillon, ambassadeur en Angleterre, après 1 avoir communiqué à plusieurs grands personnages, écrivait de Londres : que la vie de la Trappe et la piété sincère de ses religieux touchaient plus les Anglais que tous les discours dont on se servait pour les convertir (1)
On se rappelle qu'Arnauld, dans son Apologie du Clergé de France et des catholiques d'Angleterre, avait objecté aux anglicans les merveilles de la pénitence de la Trappe, comme une des preuves les plus frappantes « que ce n'était que dans le catholicisme que l'on retrouvait les vestiges de 1 antique christianisme. » Enfin, Bossuet avait dit, dans son approbation, «que les hérétiques seraient confondus, en voyant une s. solide explication des Institutions monastiques. » -, , ,
Sans doute , on avait eu raison de jeter le livre de l'abbé de Rancé aux protestants comme une sorte de défi. Ils ne pouvaient en attaquer sérieusement la doctrine, puisée aux plus pures sources; mais .1 fallait a tout prix le faire tomber, et, à leurs yeux, le meilleur moyen était de perdre l'aateur dans l'opinion publique. ., w
Un jour de la fin du mois de juin de celte année, comme 1 abbé de Rancé se préparait à dire la messe, on lui apporta ce pamphlet. On lui en lut quelques lignes; il jeta les yeux sur le reste , et il en vit assez pour corn- Lie que tout ce que la satire avait de plus méchant, de plus mordant, Sus sarcastique, avait été épuisé pour le ridiculiser et l'avihr aux yeux
"fne pouvait, dit-il, m'apporter rien qui fût plus propre pour me disposer à dire la messe : car plus on me déchire et on me traite avec injustice, plus je sens mon cœur attendri pour ceux qui ttennenU mon égard cette conduite; plus je me sens porté à leur pardonner e à pue. pour eux, et plus j'ai de confiance que Dieu me fera m.ser.corde (2). »
(1) Relut, de la Trappe, p. 128.
(2) Maupeou, Vie de l'abbé de Rance, t. II, 1. VI, p. «>••