‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 48 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE IX

roi , demander un asile pour eux , un garçon et un cheval , et souvent pour deux garçons et deux chevaux, cum duobus equis et duobus garcionibus. Les moines les recevaient, les logeaient, les entretenaient, et acquittaient de la sorte la dette de la patrie (1).

Combien aussi d'officiers chrétiens, conduits par la foi seule, se réfugiaient spontanément dans les cloîtres! Ils avaient servi le roi de la terre, ils voulaient avoir le temps de servir le roi du Ciel; ils avaient combattu et vaincu les ennemis de leur i ays sur vingt champs de bataille, ils sentaient le besoin de se vaincre eux-mêmes; ils avaient gagné au prix de leur sang les honneurs et les décorations périssables de ce monde, ils aspiraient à gagner au prix de leurs larmes les honneurs du Ciel, les décorations éternelles. Ils ne faisaient que changer de milice , et passer, pour ainsi dire, d'un régiment dans un autre; car il y a du soldat dans le moine, plus qu'on ne pense.

M. de Saint-Louis, celui-là même qui avait offert ses services à l'abbé de Rancé le jour de sa prise de possession , fut le premier capitaine français qui vint à la Trappe. « C'était, dit Saint-Simon, un gentilhomme de bonne noblesse, qui avait passé une grande partie de sa vie à la guerre, jusqu'à être brigadier de cavalerie avec un beau et bon régiment. Il était fort connu et fort estimé du roi, sous qui il avait servi plusieurs campagnes avec beaucoup de distinction. Le roi, se promenant un jour à Marly, s'étendit sur lui avec éloge, sur ses actions, sous ses yeux, à la guerre de Hollande, et cela en présence du duc de Tresme, de Cavoye et d'Harcourt Les généraux en faisaient beaucoup de cas, et M. de Turenne l'aimait plus qu'aucun autre C'était, en un mot, un de ces preux

militaires, pleins d'honneur, de courage et de droiture, qui la mettent à tout sans s'écarter jamais, avec une fidélité jamais démentie, à qui le cœur et le bon sens servent d'esprit et de lumière avec plus de succès que l'esprit et la lumière n'en donnent à beaucoup de gens ; d'une droiture, d'une franchise, d'une vérité et d'une fidélité admirables (2). »

Depuis son premier voyage à la Trappe, en 1662, il n'avait cessé de s'informer de cette maison, et les nouvelles édifiantes qu'il en apprenait lui inspiraient le désir de la revoir. Dix ou douze années, néanmoins, se passèrent sans qu'il pût avoir cette consolation. En 1674, ayant été obligé d'aller en province lever des recrues pour son régiment, il resta quelques jours dans son pays, entre le Perche et le comté d'Évreux, et de là il se

(l) C'est ce que nous avons lu dans l'excellent ouvrage du P. Thomassin, la Discipline de l'Eglise, t. III, p. 45. Cet usage ne fut jamais général. ' Mémoires de Saint-Simon, i. II, p. 223, et t. III, p. ST.

rendit à la Trappe (1). II demanda au religieux, qui vint en silence le recevoir, en se jetant à ses pieds, s'il pourrait avoir l'honneur de voir M. l'abbé. Le religieux répondit que, présentement, il ne voyait personne. Cette réponse le contrista ; mais il crut devoir insister, et le pria d'aller dire son nom. Il le vit revenir avec un air gai et content, et M. l'abbé arriva presque aussitôt. Après s'être prosterné devant lui et l'avoir ensuite embrassé, il l'assura que sa solitude, quelque profonde qu'elle fût, ne s'étendrait jamais jusqu'à lui, et qu'il le verrait toujours avec un nouveau plaisir.

Il le mena sous les cloîtres pour lui faire voir sa communauté, qui n'était encore que de vingt ou vingt-cinq religieux. Ils faisaient alors leur lecture. «Nous passâmes au milieu d'eux, dit M. de Saint-Louis, sans qu'aucun levât les yeux pour nous regarder. Mon étonnement fut extrême, et ce changement merveilleux m'édifia tout à fait; car je crus voir plutôt des anges que des hommes, tant leur modestie et leur recueillement

étaient grands Je quittai cette maison, ravi de ce que j'avais vu, et,

mes affaires étant finies en province, je m'en retournai à mon régiment. Je ne poussai pas plus loin mes réflexions, et je ne prévoyais pas que ces premières semences de la miséricorde de Dieu sur moi porteraient leurs fruits, lorsque les moments en seraient arrivés : ni l'admiration où j'étais de ce que cette caverne de voleurs était devenue la retraite d'autant de saints, ni les grands exemples de M. l'abbé ne furent pas capables de m'ouvrir les yeux et de me faire rentrer en moi-même (2). Je demeurai longtemps encore dans les mêmes dispositions; et quoique la vertu ait toujours eu pour moi de grands charmes, toute mon ambition était d'acquérir de la réputation et de passer pour un bon officier et un homme d'ordre. »

Dieu, qui avait d'autres vues sur lui et qui le voulait ailleurs, lui jeta sur sa route des obstacles et des entraves. « Il eut, dit Saint-Simon, un œil crevé du bout d'une houssine en châtiant son cheval : la fluxion gagna l'autre œil , qu'il fut en danger de perdre. » L'avis des médecins fut qu'il devait quitter momentanément l'armée et prendre quelque repos dans son pays. Entré à douze ans sous les drapeaux, il comptait quarante ans de

(1) Tout cela est extrait aussi fidèlement que possible du Manuscrit inédit de la Bibliothèque d'Aix, intitulé : Récit de la conduite dont Dieu s'est servi pour opérer ma conversion et me mettre entre les mains du R. P. abbé de la Trappe [par M. de Saint- Louis].

(2) Saint-Simon (Mémoires, t. II, p. 338) dit que ce ne fut que longtemps après que la grâce fut plus forte et l'emporta.

Page 1