LIVRE Vil, CHAPITRE IX
service, et il avait l'assurance que le roi couronnerait dignement celte longue carrière militaire (1).
Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui , qu'il reçut les visites de ses amis : M. le commandeur de Laval vint un des premiers; c'était un chevalier de Malte, honnête homme, sincère et cordial, qui demeurait au château de Gournay, à trois lieues de la Trappe. Il ne manqua pas de s'informer près de lui de l'état de ce monastère, et surtout de son illustre abbé. Le commandeur répondit assez froidement qu'il ne le connaissait pas; et, afin de couper court à toute autre question à ce sujet, il l'engagea à venir passer quelque temps avec lui pour dissiper sa tristesse et ses ennuis (2). « Je ne restai que peu de jours au château de Gournay, dit M. de Saint-Louis; je fus bientôt fatigué des compagnies, qui me devenaient à charge, aussi bien que du lit et de la bonne chère. Je me levai un jour de grand matin : je remerciai le commandeur, et, l'embrassant, je lui dis que M. l'abbé de Rancé ayant déjà demandé plusieurs fois de mes nouvelles, je me croyais obligé d'aller lui faire visite.
« J'arrivai à la Trappe , et j'avais à peine mis pied à terre qu'il me vint joindre. Ses manières me charmèrent, et ses conseils ne contribuèrent pas peu à me soulager. Pendant deux jours que je restai avec lui, il me donna presque tout le temps que les offices, auxquels il ne manquait jamais, et les soins de sa maison lui laissaient de libre. M. Maisne, séculier retiré, venait me prendre de temps en temps pour me faire voir l'abbaye et ses alentours. Étant sorti avec lui, il me montra , au bout de l'enclos, le logis abbatial que M. l'abbé avait fait construire, afin que si, dans la suite, le monastère retournait en commende, cela ne donnât aucune atteinte à la régularité qu'il avait rétablie.
« La vue de ce bâtiment, continue M. de Saint-Louis, me fit ouvrir les yeux : Dieu me parla au cœur; et je répondis à M. Maisne, qui m'avait dit le dessein de M. l'abbé en le construisant : « Il ne l'habitera jamais; sa cellule lui tient trop au cœur pour la quitter. Cette maison n'est propre, Monsieur, qu'à un officier qui serait obligé de quitter le service pour des incommodités qu'il y aurait reçues, ou à un homme lassé de la cour, qui voudrait s'en retirer pour penser à son salut. »
« M. de Rancé vint à nous dans ce moment. M. Maisne, en l'approchant, lui dit la pensée qui m'était venue. La joie qu'il en eut parut sur son visage ; s'adressant à moi, il me dit : « Monsieur, on me l'a déjà demandée,
(1) Le Nain (t. II, p. 400) dit quelques mots de M. de Saint-Louis, mais sans détails, parce que les documents lui manquaient.
(2) Manuscrit précité, à la Biblioth. Méjane,à Aix. (Extrait de M. Rouard, Rihlioth.)
et je n'ai pu me résoudre à l'accorder. » Je lui répondis : « Je ne sais pas pourquoi cela m'est venu dans l'esprit; mais, si vous vouliez me le permettre, j'y ferais accommoder un appartement? — Non pas, me dit-il, en m'embrassant de la manière du monde la plus obligeante; mais j'aurais soin de vous le faire préparer. » M. Maisne, qui entend parfaitement à mettre toutes choses en leur place, et à pratiquer, selon les lieux et les personnes, tout ce qui peut être commode, prit la parole et offrit de s'en charger. Je lui donnai soixante écus d'or pour commencer les travaux, et le priai d'en prendre soin. Je quittai le sieur abbé beaucoup plus content et plus tranquille que je n'étais venu. »
M. de Saint-Louis demeura encore en province trois ou quatre mois; le roi fit une trêve de vingt années avec ses ennemis, ce qui ne contribua pas peu à le fortifier dans les résolutions qu'il avait prises (1). Il se rendit à Paris, où il fit une confession générale, dans l'espoir, comme il l'a dit, que le souverain médecin des âmes et des corps, voyant qu'il voulait tout de bon se réconcilier avec lui, lui rendrait la santé de l'un et de l'autre. Il ne songea plus, ensuite, qu'à régler ses affaires et à trouver les moyens d'obtenir de Sa Majesté la permission de vendre son régiment (2). Il entra en négociation avec M. de Saint-Pouange et M. de Louvois; ce qui dura cinq ou six mois.
Il revint à la Trappe, et fut charmé des réparations et de l'air de propreté de la maison abbatiale, et il envoya aussitôt chez lui pour faire venir les meubles dont il avait besoin. Ainsi , il se vit en peu de jours dans l'état après lequel il avait tant soupiré : c'est-à-dire, qu'il était dans la solitude et près de l'abbé de Rancé , sans lui être à charge.
Le maréchal de Bellefonds étant venu à la Trappe dans cet intervalle, ne manqua pas de l'entretenir et de louer fort sa résolution; et, après être resté quelques jours en solitude avec lui , il partit pour Chambord, où la cour était alors. Sa Majesté, qui savait tout ce qui s'était passé, lui demanda des nouvelles du nouveau reclus. Il répondit: «Sire, c'est un officier hors d'état de servir Votre Majesté. » Le roi témoigna combien il en était peiné.
Lorsque M. de Saint-Louis sut que sa demande était agréée , il partit aussitôt, et alla d'abord remercier M. de Louvois, qui lui dit : «Allez, Monsieur, le roi vous permet de vendre votre régiment; Sa Majesté ne vous a point oublié : elle vous a nommé brigadier, et vous conserverez
(1) Cette trêve de vingt ans fut rompue par la guerre de 1688.
(2) Saint-Simon dit : « Il vendit son régiment au fils aîné de Villacerf, pour lequel on le fit Royal-Anjou, et qui fut tué à sa tête. »