II
appris à marcher. En lisant les saints Pères de la vie monastique en Orient, pour son édification, il s'aperçut que les Instructions de saint Dorothée (1), l'un d'eux, n'étaient presque pas connues; cela venait probablement de ce que les deux traductions, latine et française, qu'on en avait alors, étaient très défectueuses (2). Gomme il croyait ces Instructions singulièrement propres à raviver dans l'âme des solitaires l'amour de la pénitence et des humiliations, il s'occupa de les traduire en français sur le texte même. Avec la connaissance qu'il avait de la langue grecque, la besogne fut facile et rapide (3).
Nous n'avions pas la vie de ce pieux ascète : l'abbé de Rancé la reconstitua à l'aide de notes prises çà et là , et, pour ainsi dire, de débris épars. On peut la lire, telle qu'il l'a écrite, en tête de sa traduction. Nous apprenons qu'il vivait sous les empereurs Anastase, Justin et Justinien. Il avait passé sa jeunesse dans le monde , et s'était livré à l'étude des sciences avec une incroyable ardeur.
« Lorsque je commençai, dit-il, à m'appliquer à l'étude, j'y trouvai d'abord tant de peine, que, quand je prenais mon livre, il me semblait que j'allais toucher un serpent; mais, ayant combattu cette opposition avec persévérance, Dieu m'assista, et j'acquis une telle disposition dans les lettres, que le goût que j'avais pour la lecture faisait que j'oubliais le manger, le boire et le dormir.
« Il ne m'était pas possible de donner le moindre soin à ce qui regardait ma nourriture; mais j'avais un serviteur affectionné qui m'apprêtait ce que je voulais. Ainsi, je prenais ce qu'il m'avait préparé, et je me penchais de temps en temps sur mon livre, qui était à côté de moi. La nuit étant venue, je me retirais, et portais avec moi une lampe pour continuer à lire jusqu'à minuit, et je ne connaissais point d'autre plaisir que celui de l'étude. »
Heureux le jeune homme dont le cœur est ainsi épris des charmes de la science! Heureux celui qui peut traverser ainsi les moments les plus périlleux de la vie, et qui, à l'époque de la plus grande effervescence des passions, ne connaît, comme le jeune Dorothée, point d'autre plaisir que celui de l'étude !
(1) Tou oawo îlarpcç yjjuuov Aoporsou Ai&xcxaXiai, euna interpretaliene Hilarioms Veronei, monachi Benedictini, recognita et emendata in bac edit. Paris, 1622. (Bibliotheca Veterum Patrum [Margar. de la Bigne], 1. 1, grœco-lat., pars 2a, 1624.)
(2 Journal des Savants, luDdi 2 décembre 1686, t. V, p. 289.
(3) C'est à tort que d'Arnaudin, dans sa Vie de Dom Pierre Le Nain, attribue cet ouvrage à ce dernier.