LIVRE VII, CHAPITRE XII
Touché de Dieu , et convaincu de la vanité des choses du monde , il se retira du côté de Gaze et d'Ascalon , dans la Palestine, au monastère de Saint-Siride , dont l'abbé Jean était supérieur , et où se trouvaient saint Barsanuphe et-le jeune Dosithée, fils d'un lieutenant de l'empereur. Il fut chargé de recevoir les hôtes, et, ensuite, de soigner les malades.
Il eut au début des épreuves terribles , et un jour, entre autres, il fut jeté dans d'affreuses peines d'esprit, qu'il raconte ainsi :
« Je me trouvai dans un abattement et une extrémité si étrange, qu'il s'en fallait peu qu'elle ne me donnât la mort. Cette tentation fut très cruelle, et, à la vérité , de peu de durée , mais pleine de ténèbres. Cependant, Dieu ne manqua pas de soutenir par sa grâce une âme que personne ne pouvait plus consoler.
« Étant un jour abattu devant lui, et le conjurant de me secourir dans l'excès de ma tristesse, tout d'un coup , regardant dans le fond de l'église, j'aperçus un homme qui avait l'air et l'apparence d'un évêque , et qui entrait dans le sanctuaire. Je n'étais point accoutumé d'aborder les hôtes qui venaient au monastère, sans nécessité ou sans un commandement exprès : mais, comme si quelque chose m'eût attiré, je le suivis. Il s'arrêta quelque peu, ayant les mains élevées au Ciel; et moi, me tenant derrière lui, je priais Dieu avec beaucoup de crainte; car cette aventure, si surprenante, m'avait rempli de frayeur.
« Après qu'il eut achevé son oraison, il se retourna et vint à moi; et, à mesure qu'il approchait, je sentais diminuer ma tristesse et mon appréhension. Comme il fut devant moi, il étendit sa main, et, me touchant la poitrine de ses doigts, il me dit ces paroles : « J'ai attendu le Seigneur avec patience, et il a jeté ses regards sur moi: il a exaucé ma prière, il m'a retiré de cet abîme de douleur dans lequel j'étais plongé, il a affermi mes pieds sur la pierre , et a mis dans ma bouche un cantique de louange. » Il répéta ces versets par trois fois, me touchant la poitrine comme j'ai dit, et, ensuite, il se retira; et, dans le moment, mon cœur fut pénétré de lumière, de joie, de consolation et de douceur, et je me trouvai un homme tout nouveau. Je courus aussitôt à lui pour le joindre; mais ce fut inutilement, car il disparut, et depuis ce temps, par la miséricorde de Dieu, je n'ai ressenti aucune agitation, ni tristesse, ni crainte. »
Saint Dorothée a composé des Instructions chrétiennes, au nombre de vingt et une, que l'on peut lire dans la traduction dont il est question (1). Il y parle de l'abondance du cœur, dont il suit plutôt les inspirations que
(!) Nous eu avoua compté vingt-trois dans le texte grec.
les règles de l'art. Sa manière d'écrire est pleine d'onction, d'une noble simplicité, avec je ne sais quel charme de candeur, de vérité, de grâce ingénue. Il s'exhale de ces pages un doux parfum d'antiquité. Toutes ces Instructions sont accompagnées d'exemples touchants qui les confirment. Il les emprunte à ce monde à part, ce monde du désert, ce monde évanoui, où la foi vive et brûlante opérait des merveilles. Voici ce qu'il rapporte au sujet de l'obéissance : « Lorsque je demeurais dans le monastère de Saint-Siride, il y vint des contrées d'Ascalon un religieux envoyé de son supérieur, qui était un vieillard d'une vertu rare. Il avait ordre de retourner clans le môme jour, vers le coucher du soleil. Il survint une tempête furieuse, accompagnée d'orage et de tonnerre, avec une pluie si abondante, que le torrent , qui
était proche le monastère, se grossit et inonda tout le pays
« Cet obstacle n'empêcha pas ce religieux de vouloir s'en retourner, pour obéir : nous le conjurâmes d'en perdre la pensée, et nous lui représentâmes qu'il ne pouvait pas éviter d'être submergé dans les flots. Enfin, voyant que nos prières ne pouvaient rien gagner sur son esprit, nous nous résolûmes de l'accompagner jusqu'au torrent, dans l'espoir qu'il n'aurait pas plus tôt vu le débordement, qu'il se déterminerait de lui-même à retourner sur ses pas.
« Étant donc arrivé sur le bord, il se dépouilla de ses vêtements, et, ne retenant que son scapulaire pour se couvrir, il fit un paquet du reste, le mit sur sa tête, et se jeta dans l'eau qui courait avec une violence et une rapidité si extraordinaire, qu'on ne pouvait la regarder sans effroi. Mais, comme nous tremblions de frayeur qu'il ne fût englouti, nous le vîmes tout d'un coup de l'autre côté, où, s'étant revêtu de ses habits,^ il se mit à genoux pour nous demander notre bénédiction; et, après l'avoir reçue, il continua son chemin, et s'en alla promptement à son monastère, nous laissant dans l'admiration de la puissance et des merveilles de l'obéissance. »
Ce religieux obéissant, qui, confiant en la protection du Ciel, franchit un torrent furieux, et s'agenouille sur l'autre rive pour demander la bénédiction de ses Frères, nous offre une des scènes les plus touchantes et les plus sublimes que l'antiquité chrétienne nous fournisse: elle est digne du pinceau d'un grand peintre.
Dans la onzième Instruction, après avoir montré qu'il faut résister à ses passions, avant qu'elles aient dégénéré en mauvaises habitudes, il élevait la voix , et s'écriait :
« Écoutez une histoire, qui est digne de nos larmes et de nos gémisse-