‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 79 sur 445 · LIVRE Vil, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAPITRE XIV

Tidée que vous avez de ce que vous avez vu ici, à votre charité toute pure et à la prévention dans laquelle vous pouviez être à notre égard, et je me rends assez de justice pour croire que nous ne méritons pas l'opinion que vous en avez (1). »

L'abbé de Rancé se ressouvenait encore, longtemps après, de cette visite trop rapide, par la faute du chanoine de Tours, et il disait en forme de doux reproche : « Je suis toujours un peu fâché contre M. Ouvrard, et je suis souvent empêché sur cela, lorsque je vois venir le coucher du soleil (2).»

L'abbé Nicaise fut sollicité par ses amis de faire la relation de son voyage. Il recueillit ses souvenirs et les jeta sur quelques feuilles qu'il envoya à M. Maisne et à l'abbé de Rancé, pour avoir leur avis. M. Maisne répondit le premier, afin de protester contre la part qui lui était faite (3).

L'abbé de Rancé réclama, de son côté, contre des appréciations qui lui semblaient reposer sur des observations trop rapides et trop superficielles pour être justes. « Je crains bien, lui disait-il, que le récit que Ton vous a prié de faire de votre voyage en ce pays-ci , ne soit pas aussi exact ni peut-être même aussi sincère qu'il devrait être. Je vous dis cela sans accuser votre probité; car je m'assure que la bonté dont vous êtes prévenu sur notre sujet y aura eu la principale part, et qu'elle vous aura fait voir les choses autrement que vous ne les auriez vues, si vous aviez été plus indifférent à notre égard que vous ne l'êtes pas. C'est le vice des plus honnêtes gens d'être moins sincères, parce qu'ils aiment trop et qu'ils sont trop charitables (4). »

L'abbé Nicaise dut comprendre que son manuscrit n'était pas agréable

(1) Collect. Nicaise, t. V, lett. 24.

(2) ld., Ibid., p. 217.

(3) « A quoi songez- vous, mon très cher Monsieur (permettez-moi de vous parler ainsi), lorsque vous pensez à moi dans la Relation que vous avez faite et que vous m'y comprenez pour quelque chose? Je vous supplie, au nom de Dieu et très sincèrement, d'effacer cet endroit de votre ouvrage... Quelle figure pouvez-vous donner à un homme qui n'en a point? Dans quelle place me pouvez-vous mettre parmi un sujet aussi régulier? Sera-ce de solitaire? Vous savez bien que je n'en ai que le nom. Je vois bien qu'ayant du paysage à mettre dans votre tableau , vous pourrez m'y faire entrer et jouer le personnage de quelque animal, puisque sicut jumentum factus sum; mais quand je pense qu'il n'y a point d'animal au monde qui n'ait toujours fait la volonté de Dieu et que je l'ai si souvent transgressée, je ne mérite point du tout d'en représenter aucun, si ce n'est celui de quelque misérable insecte ou araignée, par le talent que j'ai de convertir le meilleur air en poison, et de gâter, par une odeur de mort, les parfums les plus précieux. J'aurais mille choses, ce me semble, à vous dire sur ce sujet; mais en voilà plus qu'il n'en faut pour vous obliger à avoir quelque égard à la très humble prière que je vous fais » (Collect. Nicaise, t. V, lettre attribuée faussement par Gonod à l'abbé de Rancé.)

(4) Collect. Nicaise, lett. 25.

120 HISTOIRE DE l'AHBÉ DE HANCÉ.

à la Trappe; niais il lui en coûtait trop de le sacrifier, et il insista. M. Maisnc fut chargé de lui exprimer nettement ce qu'on pensait.

« Si vous vouliez en croire les habitants de ce désert, lui dit-il, ce serait de supprimer entièrement tout ce qui les intéresse dans votre Relation; et, si j'avais moi-même déféré à leurs sentiments, je ne vous l'aurais point renvoyée : mais je l'ai considérée comme un dépôt, dont je me suis cru obligé de vous rendre compte (1).

« Voici une partie de leurs raisons : on saura que vous nous honorez de votre amitié (et vous le faites connaître assez clairement); que vous êtes venu ici, par conséquent, avec des yeux favorables, et que, n'y étant demeuré que vingt-quatre heures, nous n'avons eu garde de ne pas ménager la rencontre d'un homme d'esprit et d'un ami tout ensemble, pour l'engager à cet ouvrage : car nous avons des jaloux et des envieux. »

Outre ces raisons générales, il y en avait une autre non moins grave : on reprochait à l'abbé de Rancé de n'être pas fâché qu'il fût question de lui et de son œuvre dans le monde ; et ne pas s'opposer, quand on le pouvait, à des publications aussi amicales et aussi flatteuses que celles de l'abbé Nicaise, c'eût été autoriser ces bruits. Il y avait déjà une relation de la Trappe, imprimée vers l'an 1671 ; c'était celle de M. André Félibiendes-Avaux (2). Un ecclésiastique, qui était resté l'année précédente (1686), cinq ou six jours, dans ce monastère, en avait composé une seconde, sans consulter personne; il l'avait remise à un libraire, et Ton s'attendait chaque jour à la voir paraître. Si bien que celle de l'abbé Nicaise étant publiée presque en même temps, « il semblerait, disait M. Maisne, que nous aurions assemblé nos amis pour les exciter à parler de nous, et le monde se fatigue à moins (3). » M. Nicaise fut donc forcé de renoncer à sa Relation, au moins pour le moment. Elle ne fut publiée que plus tard, avec des modifications et sous le voile de l'anonyme (4).

Bossuet, précepteur du Dauphin , avait souvent fait prier dans le désert de la Trappe pour cet enfant, destiné, "selon toutes les prévisions humaines, à porter la plus belle des couronnes de la terre. Les précepteurs

(1) Collect. Nicaise, t. V. Lettre faussement attribuée par Gonod à l'abbé de Rancé.

(2) Sous ce titre : Description de l'abbaye de la Trappe, — A Madame la duchesse de Liancourt; — commençant par ces mots : « Ce n'est pas sans raison que je crains de ne pas contenter entièrement votre pieuse curiosité... » Paris, in-12, 1671, 1682, 1689.

(3) Lettre de M. Maisne. (Collect. Nicaise, t. V.)

(4) Celle qu'on lui attribue serait, paraît-il, à la suite de la Description de M. Félibien, dans le t. IV des Relations. On la retrouve encore avec la précédente dans un petit vol. in-12, intitulé : Relation contenant la Description de l'abbaye de la Trappe. Paris, Florent. Delaulne, 1703.

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