LIVRE VII, CHAIW.E VI
pieuse solitude, n'avait voulu que lui ménager un tombeau dans la terre des saints. Comme la sagesse ne se mesure point par le nombre des années, mais par les vertus, il était à la dix-neuvième année de son âge, plus que centenaire par les mérites et mûr pour le Ciel, et il mourut, d'une mort précieuse devant le Seigneur, le 43 avril 1687.
Gomme nous venons déjà de le dire, la parole de l'abbé de Rancé était une parole de vie et de salut qui portait partout avec elle des fruits de bénédiction. On ressentait son influence jusque sous la lettre morte; on se laissait séduire et entraîner, comme malgré soi; c'est ce qui arriva à l'abbé Nicaise, qui, depuis cinq ou six ans, correspondait avec lui. L'affection passa de la personne à la maison : il eut quelque envie de s'y retirer. Il n'aurait pas voulu encore se dépouiller de tout et se jeter ainsi nu dans le gouffre; il demandait seulement un gite, un asile sur la lisière du désert et du monde. Il ne crut pas devoir s'en ouvrir à l'abbé de Rancé, qu'il savait ennemi des demi-mesures, quand il s'agissait des religieux et des prêtres. Il en écrivit à M. Maisne, qui lui répondit :
« Si vous avez toujours l'idée de venir ici , je vais vous faire une planche qui doit être, à mon gré, une grande tentation pour vous, pour peu que vos dispositions soient telles que vous le dites. Il y a à la porte de la Trappe, qui sépare la première cour de la deuxième, et qui est le nec plus ultra des femmes, une chapelle très jolie, nien boisée et garnie de tous les ornements nécessaires. Ce bénéfice est d'autant plus souhaitable, qu'il n'y a qu'un titre sans revenus aucuns , si ce n'est le pain de la Trappe , la communion avec les saints qui l'habitent, l'assistance à toutes les heures de leur office (selon la dévotion), une place quelquefois à leur réfectoire, quelques communications avec le saint Bernard de nos jours, l'exemple, enfin, d'une communauté où il y a un peu plus d'ordre, de paix et de
charité que dans votre Chapitre Il y aurait moyen de pratiquer un
petit trou pour s'y loger, avec un coin de terre à bêcher Ne témoignez point, je vous prié, que je vous ai fait cette ouverture; car, à moins d'un ami tel que vous êtes, je sais l'opposition que cette entrée rencontrerait (1). »
Il est probable que l'abbé Nicaise aurait saisi cette planche qu'on lui jetait, et qu'il aurait sacrifié sa stalle de chanoine et ses riches émoluments à une pauvre cellule dans le voisinage de la Trappe. Mais il en fui détourné par un procès qu'il se crut obligé d'aller soutenir au Crand-Con-
'1, Celte lettre inédite de M. Maisne ^e trouve dans La grande Collection de celles de l'abbé Nicaise, t. V, Biblioth. Impér,
seil, à Paris, sur les instances pressantes de ses parents et de ses amis (1). Il y resta près de sept ans. « Je profitai de ce séjour, dit-il, pour renouveler mes connaissances anciennes; j'en fis de nouvelles avec les savants; je visitai les bibliothèques, et continuai fort agréablement mon commerce avec tous mes amis de Hollande, d'Angleterre, d'Italie, d'Allemagne, ayant dans Paris des occasions de les entretenir de ce qui se passait de plus considérable dans les lettres (2). »
Ce fut de Paris, et après les fêtes de Pâques de cette année, que l'abbé Nicaise partit pour la Trappe (3). Il espérait d'abord être accompagné du Père Boccone, qui voulait voir de ses yeux les merveilles de cette maison; mais ce célèbre naturaliste lui ayant fait défaut, il s'adressa à M. Félibien, de Chartres, qui ne put être de la partie, malgré la grande envie qu'il en avait; car on sait qu'il était fort dévoué. M. Ouvrard, chanoine de Tours, autre ami commun, voulut bien les remplacer; mais à condition qu'on ne ferait qu'une courte apparition, et qu'on reviendrait aussitôt. Ce M. Ouvrard était un digne ecclésiastique, très versé dans les belleslettres, la philosophie, la théologie, les mathématiques, et surtout dans la musique sacrée; auteur de plusieurs ouvrages estimés, et l'un des anciens habitués du château de Véretz (4).
L'abbé Nicaise fut vivement contrarié de ne pas rester plus longtemps; mais, pour ne pas se séparer de son compagnon de voyage, il repartit avec lui, après un séjour de vingt-quatre heures seulement. L'accueil avait été si cordial et si gracieux, qu'il écrivit à l'abbé de Rancé aussitôt après son retour, pour le remercier et lui dire ses impressions; il en reçut cette réponse :
« J'eusse bien souhaité, Monsieur, que M. Ouvrard n'eût pas été si pressé de s'en retourner, et que nous eussions eu la consolation de vous retenir davantage dans notre désert. La joie que nous eûmes de vous y voir fut bien courte, et j'ai peine à croire, quoique vous nous ayez pu dire, que vous trouviez du temps pour y faire un second voyage. J'attribue
(1) Même Collection, lett. 19 et 20.
(2) Voir l'année et le vol. des Nouvelles de la République des Lettres, que nous avons cité plus haut.
(3) L'abbé de Rancé lui écrivait quelque temps auparavant : « Nous aurons la consolation de vous en dire davantage , si vous nous faites l'honneur de nous venir voir après Pâques, comme vous nous le promettez. » (Gollect. Nicaise, t. V, lett. 23.)
(4) Il avait composé les deux vers suivants pour son épitaphe :
Dum vixi, divina mihi laus unica cura,
Post obitum, sit laus divina mihi unica mer ces.
Mon soin fut ici-bas de louer le Seigneur; Que ce soin dans le ciel fasse tout mon bonheur!