CHAPITRE XV
Le P. Mége, de la Congrégation de Saint-Maur, publie son Commentaire de la Règle de Satn<> Benoit; l'abbé de Rancé envoie à Bossuet le manuscrit de son Explication de la même Règle (1687-1688).
On disait dans le monde, depuis quelque temps, que les Bénédictins préparaient sur la Règle de Saint-Benoît un ouvrage qui devait être une réfutation du livre Des devoirs de la\ie monastique. L'abbé de Rancé, pour n'être pas pris au dépourvu, voulut recueillir ce qu'il avait écrit sur cette matière. On était au commencement du mois de juin : sa facilité était si grande, qu'en cinq mois il eut achevé son travail. Dom Eustache Picot , prieur de la Trappe, était alors assez gravement malade; il avait demandé à Dieu la grâce de ne pas mourir avant d'en voir la fin. Le jour même qu'il partit de ce monde, 5 septembre 1687, l'auteur venait d'écrire la dernière page. Aussi s'empressa-t-il de le lui annoncer. Le pauvre agonisant en parut très satisfait, et déclara qu'il s'en allait avec une grande joie (4).
L'abbé de Rancé dut se féliciter d'avoir pris celte mesure de prudence, lorsqu'il apprit qu'un nouveau commentaire allait paraître sous le nom du Père Mège, et qu'on ne l'y ménageait pas. Il se hâta d'écrire à Bossuet, pour le prier de vouloir bien s'en informer, et parer, autant que possible, le coup qu'on voulait lui porter. Mais, en attendant, il s'occupa
(1) Philippe d'Orléans, né en 1G74, qui fut régent.
(2) On déposa un jour à la Trappe un billet où les religieux étaient priés de recommander à Dieu l'éducation de Msr le duc de Chartres. L'abbé de Rancé le fit mettre dans un cadre fort propre qu'il suspendit à la sacristie, de manière que les religieux prêtres pussent le voir avant que d'aller à l'autel.
(3) Relat. de la Trappe, p. 125.
(4) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 280; — Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, 1. II, p. 122.
très activement de mettre la dernière main à son livre; ce qui fut l'affaire de quelques semaines. Dans l'œuvre de sa réforme, il en avait constamment appelé à la Règle de Saint-Benoît, Il l'avait posée comme le fondement de son édifice; c'était là-dessus qu'il avait bâti avec beaucoup de peines, de telle sorte que si on avait pu lui démontrer, qu'il s'était ou trompé dans l'interprétation de cette Règle, ou dans les applications qu'il en avait faites, on aurait sapé son édifice par sa base, et il se serait écroulé avec une grande ruine.
Nous avons vu que les Bénédictins de Saint-Maur lui avaient fait des observations par l'intermédiaire de Mabillon : on les avait accusés d'avoir voulu faire censurer son livre à Rome, et nous avons cité une lettre très vive de Dom Germain. Le Père Mège descendait aujourd'hui dans l'arène avec un gros commentaire in-4° très compacte.
L'abbé de Rancé croyait avoir établi certains points de la Règle bénédictine d'une manière incontestable : comme l'obligation d'une solitude entière, d'un silence très sévère, des humiliations, du travail des mains. Le Père Mège venait à rencontre pour l'attaquer et le chasser des positions qu'il avait conquises sur les mitigés (I). A l'entendre, la Règle de Saint-Benoît ne prescrivait pas une solitude si absolue , qu'on ne pût de temps en temps franchir la barrière du cloître. « Une fois dans quinze jours, dit-il, hors le temps de TA vent et du Carême, on nous permet de sortir du monastère, pour aller prendre l'air de la campagne; mais c'est pour trois heures seulement, car il faut être de retour pour chanter les Vêpres, sans qu'il nous soit jamais permis de prendre aucune collation hors le monastère, à moins que d'en avoir une permission expresse. Il me semble qu'on peut dire que ces sorties n'ont rien qui passe la juste nécessité, et qui ne soit très conforme à la Règle (2). »
Si l'on eût demandé au Père Mège dans quel chapitre et à quelle page de la Règle cela se trouvait, il eût été bien embarrassé. Sans doute, saint Grégoire rapporte que saint Benoît envoya ses religieux prêcher l'Évangile aux idolâtres de son voisinage, mais nous ne lisons pas qu'il les ait jamais envoyés se promener au dehors pour prendre l'air.
Au sujet du silence, le Père Mège ajoutait: « Je sais qu'un écrivain habile et vertueux a soutenu, depuis peu, qu'il faut que le silence soit perpétuel; et, par conséquent, qu'on ne doit donner aux solitaires aucune liberté de se délasser, de se divertir , en certains temps, par quelques
(1) Commentaire sur la Règle de Saint- Benoist, où les Sentiments et les Maximes de ce Saint sont expliqués, etc. Paris, 1687.
(2) P. 182 et 183.