LIVRE VII, CHAPITRE XV
conversations. Cet auteur est d'un mérite assez grand pour qu'on lui fasse la grâce de lui répondre. Ses raisons sont fort minces, et on pourrait les négliger; mais il faut faire honneur à sa personne (1). » Il s'efforce ensuite de soutenir l'opinion contraire.
Quant aux récréations, le Père Mège prétendait qu'on devait les tolérer. « Nous en avons , disait-il , dans notre congrégation ; mais on doit remarquer qu'elles sont assez rares, assez courtes, fort religieuses, et accompagnées de tant de précautions, qu'on n'a pas sujet de craindre qu'on en abuse. Elles n'ont lieu que le mardi, le jeudi et le dimanche; mais, durant le Carême et l'Avent, on ne les donne que le dimanche et les fêtes; car, les autres jours, on se promène seul, en silence. Les récréations ne durent qu'une heure, et, dès que la cloche commence à sonner, on coupe tous les discours, et chacun s'en va dans sa cellule. Il n'est pas permis de se joindre comme on veut : le supérieur nous assemble tous, et nous marque ceux avec lesquels nous devons parler, sans qu'il nous soit permis de les quitter pour aller avec d'autres (2). »
Selon le Père Mège, saint Benoit ne défend que le rire démesuré et avec éclat; mais il n'a jamais voulu bannir de ses monastères une joie
juste et modérée, qui épanouit le cœur et fait rire modestement S'il
n'est pas défendu de rire, il n'est pas défendu pareillement de dire quelque chose d'agréable qui provoque le rire, surtout dans les récréations qui ne sont destinées qu'à délasser l'esprit ; c'est ce que les anciens appelaient Yeutrapélie ou la belle humeur, qui n'est pas indigne d'un chrétien ni d'un religieux (3).
Cette belle thèse des humiliations monastiques soutenue par l'abbé de Rancé, que Bossuet avait admirée, et qu'il avait trouvée si conforme à la foi catholique et à la plus pure tradition des cloîtres, le Père Mège l'attaque comme injuste, fausse, déraisonnable. Il mêle à sa discussion les réflexions les plus piquantes et les plus propres à blesser son adversaire (4).
Lorsqu'il arrivait au chapitre quarante-huitième de la Règle: sur le travail des mains, il prétendait que les religieux de l'Ordre en étaient à présent dispensés, quand bien même ils y auraient été obligés autrefois, parce que les causes de cette obligation , la pauvreté et les dangers de l'oisiveté, n'existaient plus, les moines étant suffisamment rentes et ayant des exercices, c'est-à-dire des études, qui remplissaient leurs journées (5).
(1) P. 180 et 184.
(3) P. 192 et 193.
(4) Voir de la page 290 à la pape 8 84.
\ti HISTOIRE DE L'ABBÉ DE HANCÉ.
L'ouvrage du Père Mège était approuvé de deux docteurs assez peu connus : l'un , de l'Ordre des Augustins, le Révérend Père Clivier; l'autre, Dominicain , le Révérend Père Alexandre. Ceux des religieux de la Congrégation de Saint-Maur, qui pouvaient partager ses opinions , crurent devoir se tenir prudemment à l'écart, en attendant l'effet que cette manifestation produirait. Le livre était précédé d'une dédicace pompeuse à la princesse Palatine, abbesse de Maubuisson , qui ne voulut pas même le voir, sachant que l'abbé de Rancé, qu'elle honorait particulièrement, n'y était pas ménagé (1).
Rossuet fut instruit de tout ce qui se passait. 11 mandait, le 4 octobre, à son ami « qu'on lui avait donné avis, depuis quelques jours, que le Père Mège allait publier une version de la Règle de Saint-Renoît, avec quelques notes, où le livre De la Vie monastique était attaqué en trois ou quatre endroits ; qu'il avait su que M. l'abbé de Lamet et M. le curé de Saint-Laurents'étaient excusés, par cette raison , de l'approuver, et qu'en même temps il avait écrit au Père prieur, de Saint-Germain, qu'il lui semblait que cet ouvrage ferait tort à la piété en général , et en particulier à la Congrégation de Saint-Maur; qu'il le priait d'en parler aux supérieurs de l'Ordre, afin qu'ils en empêchassent la publication (2). »
Le Père général chargea Dom Claude Martin, religieux savant et mystique, qui avait écrit sur la Règle de Saint-Renoît, de lire, retoucher et corriger l'ouvrage en question, après quoi on en ferait une seconde édition, et on supprimerait la première (3).
Rossuet, étant venu de Versailles à Paris, donna avis de son arrivée à 'abbaye de Saint-Germain. Dom Mège le vint voir le lendemain. Us convinrent qu'après que les Pères de la Congrégation , qui devaient examiner le livre, auraient fait les changements nécessaires, on reverrait le tout, et qu'on tâcherait, par ce moyen, de finir cette difficulté à l'amiable. Dom Mège ajouta « qu'il y avait beaucoup d'endroits du livre De la Vie monastique où ses confrères étaient fort maltraités; qu'il priait l'abbé de Rancé de ne pas les attaquer de nouveau dans la nouvelle version de la Règle qu'il se proposait de faire imprimer. »
Rossuet l'assura fort que cet abbé était très éloigné de cette pensée. «Je vois, disait le savant prélat, que tout roule principalement sur le
silence , sur les humiliations et sur les études Tel est l'état de l'affaire;
je veillerai à la suite. Je n'ai pas jugé à propos de prendre aucunes me-
(.1) D. Tassiu, Hist. littér. de la Congrég. de Saint-Maur, p. 133.
(î) Lettre 141.
f3) Hist. littér. de la Congrég. de Saint-Maur, p. 133.