PILET DE LA MESNARDIÊRE
Lecteur ordinaire de U Chambre da Roi^ reçu à rAcadémie en 1655,
mort le 4 juin 1663.
Il étoii de Loudun ^, et sa patrie même lui fournit une belle occasion de se faire auteur. Ce fut quand les religieuses de cette ville se crurent possédées. Un docte médecin ^ publia une dissertation où son dessein étoit de prouver qu'il ne leur arrivoit rien d'étonnant qui ne pût être l'effet d'une imagination dérangée par un excès de mélancolie ^ La thèse contraire fut défendue par M. de La Mesnardière , qui ne faisoit que de
* Un exemplaire de son traité des Esprits, offert à c son ami M. Frenicle, » est signé : Mesnardière, comme porte le titre. Un exemplaire de ses poésies, offert à Mme Des Brosses, est signé La Mesnardière : ces deux volumes sont à la bibliothèque de TArsenat. — La Poétique porte au titre : La Mesnardière, au faux titre : Mesnardière. Dreux du Radier [Bïhliolh, hist, du Poitou) a donc tort d'écrire La Mainardière.
* Taltemant le dit a fils d'un apothicaire, et de Julien qu'il s'appeloit,it s'appelle Jules, en l'honneur de Jules-César.» {Histoire de Vassé, t. VI, édit. in-18.)
3 Marc Duncan, Ëcossois^ dont il est parlé dans le dictionnaire de Bayle, article Cerisantes. (g.)
* Mélancolie. — « C'est, dit Furetière, une des quatre humeurs qui sont dans le corps, la plus (jesante et la plus incommode, n
94 LA MESiNARDIÉRE.
sortir alors des écoles de Nantes , où il avoit été reçu docteur en médecine.
Quelquefois la destinée d'un ouvrage dépend moins de son mérite réel que des conjonctures où il voit le jour*. Celui-ci plut infiniment au cardinal de Richelieu, et aussitôt l'auteur, flatté de se voir dans l'estime du premier ministre , vint à Paris, où il fut d'abord médecin ordinaire de Gaston, duc d'Orléans^ ; c'est le titre qu'il prenoit en 1638^. Mais ce qui me feroit soupçonner qu'il ne tarda pas à se dégoûter de sa profession *, c'est que les charges de maître d'hôtel
^ On sait assez quel intërél Richelieu prenait à cette affaire, que termina le supplice d^Urbain Grandier.
^ Tallemant le donne {loc* cit.) comme « médecin-domestique > de Mme de Sablé.
* Dans le privilège du Panégyrique de Trojan, et au-devant de ses Raisonnements sur la nature des esprits, (o.)
^ La Mesnafdière était riche. Outre sa maison de Besse (PoésieSyi}* 89), il a«oit une charge de lecteur du Roi qui ne lui rapportoit que 600 livres de gages, mais qui ne pouvoit être tenue que par un homme considérable : après lui nous voyons comme lecteurs, sur les contrôles, un président aux enquêtes, M. de Périgny, successeur direct de La Mesnardière, et M. d'Avaux, de la maison de Mesmes. — Ce n'est qu'à la fin de 1657, que La Mesnardière fut nommé lecteur, et voici en quels termes Loret nous rapprend dans sa Lettre du 8 décembre 1657 :
Notre grand Jules qui sait comme La Mesnardière est babilc homme.
Homme d^honneur, homme bien né.
Et des mieux intentionné, L'a présenté de sa main même A notre porte-diadème, Qui, d'un accueil doux et charmant, L'a reçu favorablement.
En 1665, atteint déjà de la maladie dont il mourut, il vendit sa charge au président de Périgny :
LA MESNARDIÉRE. 95
et de lecteur, qu'il a successivement exercées chez le Roi, ne semblent pas faites pour un médecin qui se plairoit à être couru du public \ Quoi qu'il en soit, au moins voyons-nous que M. de La Mesnardière , dès qu'il se fut fixé à Paris, ne fit plus d'ouvrages de médecine et ne parut occupé que de Belles- Lettres.
Il ouvrit sa carrière par le Panégyrique de Pline , dont il publia une paraphrase des plus libres , sans respect pour le tour concis de l'original. Tombant ensuite dans une autre extrémité , il traduisit servilement les Lettres du même auteur^ et, par la torture où il se mit pour les rendre mot à mot, il n'y laissa presque rien de cette facilité qui fait le mérite du style épistolaire. Il ne considéroit pas qu'entre la paraphrase et la version littérale il y a un milieu ; que celle-ci dérobe toujours des grâces nécessaires , et que celle-là en prête rarement d'utiles.
Il a donné un assez gros volume sur la Poétique , et ce n'est pourtant que l'ébauche d'un plus vaste dessein'^. La mort du cardinal de Richelieu, qui l'avoit
Et pour avoir icelle charge Qui peut mettre un homme en.crédtt, Il en donne, à ce qu'on m'a dit, Environ six mille pistoles.
{Gaz,A\k 14 avril 1663.)
— La Mesnardière mourut le 4 juin suivant.
* On vient de voir que c'est en 16S7, c'est-à-dire près de vingt ans après la date où d'Olivet le donne comme médecin, que La Mesnardière obtint la charge de lecteur du Roi.
* Voici comment La Mesnardière expose le plan de son travail :
H LA HESNARDIÈRE.
engagé à ce travail ^ , fut apparemment cause qu'il ne l'acheva pas. Il s'étoit proposé d'abord d'embrasser toutes les parties de Tart ; mais il n'a exécuté que ce qui regarde la tragédie et l'élégie. II donne là-dessus et des préceptes et des exemples : les préceptes , il les emprunte des anciens , et il les expose , non pas toujours avec une brièveté didactique, mais souvent avec un faste oratoire. Les exemples, il les tire quelquefois de son propre fonds ^ -, car il avoit fait quantité de vers,
c J*ai voula ouvrir la carrière par les poëmes de théâtre, qui sont la plus belle espèce et la plus considérée. Si Dieu me donne du repos, je leur donnerai deux volumes, Tun et Tautre assez remplis et, possible, assez curieux pour faire voir au lecteur que je ne m'arrête pas aux choses purement vulgaires. Le troisième et dernier expliquera le poëme épique, les dithyrambes, Télégie, rode, ridylle, les hymnes, bref toutes les autres espèces dont nous avons quelques lumières. Chaque tome de cet ouvrage contiendra douze chapitres, qui nous mèneront.peu à peu à Tessence de la poésie, et je crois que les trente-six laisseront à ce royaume une image assez raisonnable des beautés de la Poétique. »
{Discours, en tête de la Poétique.)
— Un autre traité didactique de La Mesnardière a passé inaperçu, parce qu'il se trouve lié à un autre ouvrage. C'est un discours, paginé à part (pages i-126), qu'on lit en tête des Relations de guerre f sous ce titre : a Dissertation sur les caractères différents de l'histoire générale et de la particulière, servant de préface à ce recueil. »
' Comme il fut engagé par Richelieu à ce travail, c'est par Louis XIV lui-même qu'il fut amené à écrire ses curieuses Rela* lions de guerre,
* En général, les exemples sont tirés des anciens que Tautenr admire sincèrement ; il justifie ainsi les siens : « Si quelquesuns trouvent étrange que j'aie employé de mes vers pour faire voir des exemples de certaines beautés de l'art, je répondrai à ces messieurs que je pense avoir plus de droit sur les choses que j'ai produites que sur les ouvrages d'autrui ; que lorsqu'ils entrepren-
LA MESNARDIËRE. 97
et une tragédie, entre autres, intitulée Alinde^ qui n'eut point de succès.
Un auteur si bien instruit des règles , faire une mauvaise tragédie^! Seroit-ce donc la faute des règles? Non, puisqu'elles ne sont autre chose qu'un amas d'observations prises dans la raison même , et fondées sur l'expérience de ceux qui ont le mieux réussi ^. Mais , pour entendre les règles d'un art, il ne faut que de la lecture et du sens commun *, au lieu que pour être artisan habile , il faut du génie , et un génie propre à ce qu'on veut faire.
On a regardé autrefois cet auteur comme « un virtuose qui avoit fort bien écrit de toutes manières , et
droDt de profiter au public par un travail de longue haleine et semblable à celui-ci, non-seulement j^approuverai quMls se servent de leur pratique pour faire entendre leurs pensées, mais que j*aarai beaucoup d'estime pour la force de leur génie qui- saura accomplir les règles aussi bien que les enseigner;... tous les illustres écrivains qui ont traité la poétique ont été poètes euxmêmes... Et certes, celui qui instruit presse merveilleusement ceux ffi\ reçoivent ses préceptes quand il fait voir, par son exemple, que les choses qu'il enseigne peuvent être exécutées. C'est à moi d'être modeste et de sentir ma foiblesse si je veux être raisonnable ; mais c'est à vous de m'estimer et d'être persuadé que je n'ignore pas les choses, si vous m'écoutez pour apprendre. » (Discours, en tête de la Poétique.)
^ C'est de cette pièce que sont tirés quelques-uns des exemples qu'il donne dans sa Poétique,
' Le même cas s'est présenté plus d'une fois. Qui ne connait Zénohie de Tabbé d'Âubignac, l'auteur de la Pratique du Théâtre?
' Ce que Cicéron dit de l'éloquence, il faut le dire des autres arts : esse non eloquentiam ex artificio^ sed artificium ex eloqueniia natum. De Orat. I, 52. (o.)