‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 22 sur 158 · FRANÇOIS EUDES DE MÊZERAY · texte numérisé non relu

FRANÇOIS EUDES DE MÊZERAY

Historiographe de France, reçu à PAcadémie en 1648, mort le 10 juillet 1683.

Il naquit en 1610 à Ry *, village de Basse-Normandie, entre Argentan et Falaise. On l'envoya pour ses études à l'Université de Caen, où il fit de grands progrès, surtout dans la poésie. II conçut même une telle opinion de sa facilité à faire des vers, qu'à l'âge de vingt ans il la regardoit comme un talent capable d'assurer et sa gloire et sa fortune.

Plein de cette idée, il vint chercher à Paris son illustre compatriote M. des Yveteaux^, qui avoit toute sa vie

^ D*Isaac Eudes, chirurgien établi à Ry^elde Marthe Corbin. Le P. Jean Eudes, instituteur d*une congrégation de prêtres nommés Eudistesj étoit l'aîné des Méz«ray. (o.) — Le P. Le Long donne à la mère de Mézeray le nom d*Ânne [ou Marthe] Corbin, et écrit Rye et non Ry le lieu de sa naissance. l\ dit que François Eudes, second fils du chirurgien, prit son nom de Mézeray d'un hameau voisin de Rye. Son plus jeune frère, Charles Eudes, exerça dans son pays la profession de son père. Charles Eudes laissa deux garçons et une fille dont le mari, appelé Azor Corbin, aurait, selon le même auteur, écrit la Vie de Mézeray.

> Nicolas Vauquelin des Yveteaux^ mort le 9 mars 1649, à Tâge de 90 ans. (o.) — Sa femme, dit le P. Le Long, était marraine de Mézeray : entend-il parler de la Du Puy ? — Voy. Tallemant.

cultivé les Muses et qui, jusque dans une extrême vieillesse, ne fut pas moins aimable par le goût qu'il conservoit pour les amusements du bel âge \ que considérable par l'honneur qu'il avait eu d'être précepteur de Louis XIII. La première fois que M. de Mézeray parut chez lui, il entendit conter une aventure galante, dont aussitôt il résolut de faire une comédie. Toute la nuit il rima, et dès le lendemain son premier acte fut achevé. 11 avoît cru par une si grande diligence surprendre agréablement M. des Yveteaux et mériter ses bonnes grâces. Mais le sage vieillard^ lui fit honte de sa facilité, lui représenta que c'étoit un défaut presque incorrigible, avec lequel on étoit sûr de ne faire jamais un bon vers, et prenant enfin un ton d'autorité, lui conseilla sérieusement de s'appliquer à la politique et à l'histoire, deux connoissances qui pourroient servir à le pousser dans le inonde *.

Tout jeune qu'étoit M. de Mézeray, il se rendit à la solidité de ce discours, et avec d'autant plus de soumission que sa ressource la moins douteuse consistoit dans le crédit de M« des Yveteaux, qui en effet lui procura peu de temps après, dans notre armée de Flandre,

* On sait ce qu'étaient pour des Yveteaux les « amusements du hel âge. > — Ha d'ailleurs son Historiette dans Tallemant, où l'on pourra se renseigner. — Voy. l'édition P. Paris, 1. 1.

' Sage en cela, bien entendu. Il ne faudrait pas croire à cette sagesse d'une manière absolue.

3 Dans les Approbations du Parnasse, mises au devant des œuvres poétiques de maître Adam (1644), on trouve, p. 96, deux épigrammes latines de l)!ézeray. C'est la seule poésie de lui que nous connaissions ; il y prend le litre de Rcrum francicarum scriptor historiens»

remploi d'oflScier pointeur * . Il n'y fut que pendant deux campagnes ^ assesE pour voir des armées de près, et pour se familiariser avec les termes de la milice : en sorte qu'un jour, s'il vouloit écrire, il pût éviter les fautes où tombent ces auteurs qui s'exposent à parler guerre sans en savoir la langue. Il revint à Paris, il s'enferma dan^ le collège de Sainte^Barbe^*, et là, enseveli durant six ou sept années de suite dans un tas d'imprimés et de manuscrits, il prépara, il arrangea les matériaux de notre histoire.

Avant que de se mettre à la composition d'un ouvrage, il faut avoir travaillé à se faire un style. Rien de plus utile pour cela que de traduire-, car la nécessité où Ton se trouve d'essayer vingt phrases, avant que de tomber sur une qui réponde exactement à la pensée de l'original, nous fait mieux sentir la propriété des mots et nous donne une plus grande abondance de tours. Aussi fut-ce pardes traductions que M. de Mézeray commença, et ce travail, joint à ses principales études, l'épuisa de telle sorte qu'une fièvre lente étant survenue, on désespéra de sa vie. Le cardinal de Richelieu, appliqué à découvrir tout ce qu'il y avoit de mérites cachés dans les galetas de Paris, apprit en même temps le nom, les projets, la maladie du jeune historiographe, et sur4e-

< L*officier pointeur servait dans Tartillerie. Il avait la charge de mettre le canon en mire au moyen d*un quart de cercle et d*an plomb. — Le père Le Long précise le titre de la charge donnée à Mézeray. 11 aurait eu le grade de capitaine-pointeur.

' Le collège Sainte-Barbe existe encore, et il n*est pas moins hospitalier qu^autrefois, quoiqu'il soit un établissement privé.

DE MËZERAY. 167

champ lui envoya cinq cent^ écus d'oTi dan3 une bourse ornée de ses armes ^

Rassembler des matériaux et les mettre en ordre, ce fut ce qui occupa davantage M. de Mézeray. Du moment qu'il fut en train d'écrire, sa plume courut avec cette prodigieuse vitesse, dont je parlois tout à Theure, mais qui est bien plus supportable en prose qu'en vers. Il publia son premier in-folio ^ qu'il n'avoitque trente-deux ans. Les deux autres qui suivirent de fort près^, n'emportèrent pas même tout son loisir • Car, dans T intervalle du second au dernier de ces trois immenses volu« mes, il continua riiistoire desTurcs depuis 161^ jusqu'à 1649 \

* Le p. Le Long rapporte autrement le commencement des relations de Mézeray avec le cardinal de Richelieu. « Il ne garda pas longtemps, dit-il, son emploi. Car s'étant trouve à une thèse de philosqpbi<t où il disputii avec applaudissen[\ent» le cardinal de Richelieu qui ét^it présent, lui fit dire de le venir trouver ; et aprè$ les questions nécessaires pour savoir qui il étoit et ce qtt*il fai-* soit, il lui dit qu? so|i emploi ne convenoit pas à un homme qui sa voit quelque cl)Qse« qu*il restât à Paris et qu'il anroit soin de lut. En effet, d^s le lend^m^lQ» il )ui envoya cinq cents écus d*or dans une bourse. Cette Éminenc&le recommanda en mourant au chancelier Ségaler, çhe^ lequel il demeura jusqu'à la mort de ce grand magistrat» arrivée en 1672. »

' Le premier volume parut en 1643, le second en 1646, le trot» slème eu 1631.

> VBistfûx^ générale ^ Jurc^ parut en 1630, in-folio. C'est une contiQuatiou cle V Histoire des Tiares composée par Cbalcondyle et traduit^ pa? Vigenère» amenée d'abord jusqu'en 1612 par Thomas Ârtus. L'ouvrage de Mézeray fut publié en 4630 avec sa traductiou 4u latin des Annales des Turcs de Leuaçlavius jusqu'en 1387, et il y ajouta, dau$^ UUfi troisième édlUou» UA sommaire cbroaolQfiiqu^ A^ priucipau^ éyésiem^nts dQ Q«t empire^ jusqu'en

168 DE MÉZEBAY.

Aprèsavoir surpassédans sa grande Histoire de France tous ceux qui avoient fourni avant lui cette carrière, il se surpassa lui-même dans son Abrégé ^ Deux des plus savants hommes dé son temps, le fameux docteur Jean de Launoy ^, pour l'ecclésiastique, et M. du Puy, pour le civil, lui servirent à perfectionner cet ouvrage. Heureux si la joie qu'il eut de le voir généralement applaudi n'avoit été troublée par M. Colbert !

Un certain esprit républicain, dont il se faisoit honneur^, Tavoit porté à mettre dans cet abrégé l'origine de toutes nos espèces d'impôts*, avec des réflexions peu nécessaires et qui, n'étant bonnes qu'à nourrir le chagrin du peuple, ne convenoient pas dans la bouche d'un historiographe que la Cour gratifioit annuellement de quatre mille francs ^ Sur les plaintes de M. Colbert, il

1662. Le travail personnel de Mézeray est sans valeur. Mais ce qu'avoit demandé de lui le libraire, c'étoit surtout dé revoir et de rajeunir le style de Biaise de Vigenère.

\ V Abrégé ne parut qu'en 1668, en trois vol. in-4o.

' Â J. de Launoy, le P. Le Long ajoute M. Dirois, et donne également l'un et l'antre comme des « personnages illustres par leur science et leur probité. »

' C'est ce qui a fait dire à Bayle (sous le nom de Henri III, note G) « qu'il est de tous les historiens celui qui favorise le plus les peuples contre la Cour. »

♦ Mézeray avait composé une Histoire de la maltote. « Le Faucheur, son exécuteur testamentaire, la jeta au feu, de peur, dît-il, lorsqu'on lui en fit des reproches, que cette histoire n'empêchât l'exécution du testament du défunt fait en sa faveur. » (Le P. Le Long.)

3 « M. le chancelier Séguier, dit le P. Le Long, qui avoit conçu de l'estime pour Mézeray, lui donna une pension et un brevet d'historiographe de France. Le Roi le gratifia encore d'une autre pen-

DE MÉZERAY. i69

promit de se corriger dans une seconde édition ' . Tl se corrigea en effet, mais d'une manière qui choqua et le public et le ministre : le public, parce que la vérité y étoit altérée ; le ministre, parce qu'au fond ces adoucissements n'étoient que des palliatifs. Enfin, pour ne pas laisser cette hardiesse impunie dans un auteur de nom, d*abord on supprima une moitié de sa pension, et comme il en murmura, peu de temps après on supprima l'autre.

Il fit mine après cet accident de ne vouloir plus écrire, mais l'habitude étoit prise, il ne put la rompre. Seulement il choisit une matière qui, par l'éloignement des temps, ne donnât d'ombrage à personne. Il écrivit sur VOrigine des François, et cette dernière production, estimée de tous les connoisseurs, mit le sceau à la gloire qu'il s'étoit acquise ^.

Après la mort de M. Conrart ', l'Académie lui conféra

sion et le cardinal [Mazarin] voulut se rattacher en lui en donnant une troisième, aussi il lui fut fort déTOué. » Le savant érudit ajoute que c*est à tort qu*on a attribué à Mézeray les pamphlets publiés en 1652 sous le nom de Sandricourt. — Larroque soutient Popinion contraire et donne une longue liste de ces pamphlets.— Ajoutons aux bienfaiteurs de Mézeray cités ici le comte Magnus de La Gardie et le duc de Brunswick-Lunébourg.

* Cette seconde édition parut en 1673.

Pour savoir plus particulièrement en quoi diffèrent les diverses éditions de Mézeray, tant de sa grande histoire que de son abrégé, voyez la Bibliothèque historique du P. le Long, (o.) — M. J. Tascbereau, dans sa Vie de Molière (notes du 1^' livre), a cité deux lettres peu connues de Mézeray qui peuvent donner la mesure de son indépendance.

' Mézeray publia ce dernier ouvrage à Page de 72ans^en 1682. --In-So. Amsterdam.

^ Conrart mourut en 1673. •

remploi de Secrétaire perpétuel : non qu'elle Tait jamais regardé comme un écrivain eorrect ; mais en ce tempslà surtout, cette place ne poqvoit être donnée qu'à un homme laborieux et de bonne volonté, parce qu'il falloit quQ le Secrétaire fit, en son particulier, le canevas du Dictionnaire, pour préparer d'une assemblée à Fautre le travail de la Compagnie.

Voilà ce que j'avois recueilli sur M. de Mézeray,avaDt que d'avoir vu sa vie imprimée depuis peu en Hollande sans nom d'auteur ' . Je viens de la lire : avec quelle surprise ! Étoit<-ce donc la peine de faire un livre pour noua apprendre qu'un historien, dont la mémoire doit être chère aux François, étoit un homme bizarre « jusqu^à l'extravagance la plus outrée; ami de la débauche, même sur ses vieux jours; sans religion, si ce iji'est la veille de sa mort^ ? »

Tous les témoins cités par Tauteur de cette vie sont morts, excepté un seul. Qu'ai-je donc fait? J'ai éq^t à ce seul témoin vivant^, pour savoir si les deux contes

' Cette Vie de Mézeray, dont le P. Le Long avoit consulté le manuscrit est de Larroque, et a été imprimée in-lâ, à Amsterdam» en 1 726. Le P. Le Long juge moins sincèrement cet ouvrage que Tabbé d^Olivet et assure que les faits qui y sont rapportés ont été fournis à Fauteur par M. Du Hamel, prieur de Saint-Lambert, et M* Touret, anciens amis de Mézeray et qui Tavoient connu très* particulièrement.

* Ces paroles ne sont pas tirées textuellement du liTre de Lar* roque, mais résument sa pensée.

' M. du Châtel, avocat au parlement de Normandie^ homoM d'an rare mérite, et d*un savoir très-étendu.

Ou Tauteur de la vie de Mézeray me demandera mes preuves;

(pie VoD dit tenir de Iqi sont bien vrais. Par la réponse que j'en ai reçue et qui est fort détaillée, j'ai vu jusqu'à quel point Vauteur s'est joué de la vérité. Jamais faiseur de ronians au de panégyriques n'entendit si bien que lui l'art d'dtérer le fonds et de feindre les circonstances.

Qu'il mô pardonne, je l'en supplie, la vivacité qui m'emporte inalgré moi en cette occasion. Si c'est l'au^ teur que l'on ma nommé, je déclare qu'il m'est connu pour un homme plein d'honneur ^ Aussi voit-on aisément que dans la Vie de Mézeray il n*a voulu que rire et faire rire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'un écrivain vertueux ait en quelque sorte autorisé, par son exemple, ceux qui font, par étourderie ou par noirceur, ce qu'il a fait dans un esprit de plaisanterie. Car enfin, à parcourir ce9 satires synonymes, ces ana, ces gazettes littéraires, dont le nombre se multiplie impunément tous les jours à la honte de notre siècle, ne diroit-on pas qu'il s'est formé une conspiration qui en veut a l'honneur des gens de lettres?

Pour moi, engagé par la nature de l'histoire que j'écris à jeter les yeux sur ces misérables livres, dans Tespérance d'y apprendre quelques faits remarquables , je ne snurois dire combien j'y ai trouvé de choses inventées à plaisir, et de la fausseté desquelles j'ai preuve en main.

et alors je n'aurai qa*à lui produire la lettre de M. du Cbâtel ;

Ou il souscrira par son silence à ce que je dis ici, et alors la réputation de Mézeray sera censée dûment réparée, quant aux deux extravagances qu'il lui impute, page 63, etc. (o.)

^ Cette vie, nous Tavons dit plus haut, est attribuée à M. de Larroque.

On me dira que j'aurois dû réfuter ces mensonges. Point du tout : ce seroit faire trop d'honneur à de vils écrivains sans nom, sans autorité, dans qui Ton ne voit aucune droiture, aucun principe ni d'humanité ni d'éducation. Je dis plus : ce seroit immortaliser leurs médisances, plutôt que de les anéantir. Et quelle pitié de voir que M. Bayle, un si beau génie, se plaise à déterrer les plus méprisables brochures, pour en tirer des anecdotes scandaleuses qui reçoivent dans ses in-folio une seconde vie, plus durable que la première ! Il connoissoit la malignité du cœur humain, il a voulu la chatouiller 5 mais soyons très-contents de n'avoir point de lecteurs à ce prix*.

Quand même ces anecdotes seroient certaines, de quelle utilité peut-il être d'en faire mention ? Vous me parlez d'un homme de lettres, parlez-moi donc de ses talents, parlez-moi de ses ouvrages^ mais laissez-moi ignorer ses foiblesses, et, à plus forte raison, ses vices. Il n'y en a que trop d'autres exemples, sans les placer dans des hommes pour qui d'ailleurs vous me demandez mon estime.

Je conviens que dans une histoire générale on doit suivre la maxime de Cicéron : « Ne rien oser dire qui soit faux, et oser dire tout ce qui est vrai. » Il est à propos d'y peindre les vices des princes, et de leurs

^ Ne craignoit-il point la malédiction lancée dans ces deux ▼ers du bon Amyot? (o.)

Maudit soift-tu, qui vas faisant recueil Des maux de ceux qui gisent au cercueil.

(Opuscules de Plutarque. De to Ctirtosité.)

ministres , parce qu'ordinairement ce sont choses de notoriété publique, et qu'il est important d'être informé de ce qui a nui ou servi au gouvernement. Mais dans l'histoire, dans la vie d'un simple particulier, je soutiens que cette maxime doit être bien restreinte par celle-ci : Cuibono î Tout ce qui ne peut tourner, ni à la louange du mort, ni à l'instruction des vivants, à quoi est-il bon*?

Ministre et Secrétaire d*État, reçu à l'Académie en mars 1667, mort le t septembre 1683.

Pour ébaucher l'éloge de M. Colbert, il faudroit un juste volume, où l'on décriroit ce qu'étoit la France avant lui, et ce qu'elle a été depuis : les finances mises

^ Voici le jugement porté sur Mézeray par Chapelain : c Mézeray. — On a vu par le corps de notre histoire, qu*on a de lui, qu'il tient bien sa place dans cette profession, et qu'il ne manque ni de diligence ni de sagacité. Son style n*est pas non plus mauvais, quoiqu'il pût être plus naturel et plus souteuu. \\ y auroit à craindre qu'à force de vouloir se montrer libre dans ses jugements et dans les partis qu'il prend et qu'il épouse facilement , il ne penchât vers le satirique et ne fît tort aux particuliers en voulant instruire le public. Il ne parott pas toujours' équitable aux (envers les) puissances, et s'érige de lui-même en juge sévère des actions et des desseins des grands, sans songer s'il a assez de lumières et d'autorité pour cela. C'est néanmoins le meilleur de nos compilateurs françois, et qui a assez de fonds et de pénétration pour bien faire, s'il ne présumoit point tant de lui et qu'il pût se rendre docile. » (Mélanges, etc., pp. 240-242.)

174 JEAN-BAPTISTE tOLBERT.

dans un ordre dont l'idée même n'étoit jusqu*alor6 venue à personne \ [a mariile rétablie, disons mieux, tirée en quelque sorte du néant ; le commerce^ noii^ seulement animé dans Tintérieur du royaume) mais poussé jusqu'aux eJLtrémités de la terre*

Occupé de ces trois importants objets, d'où résultent la tranquillité, la richesse, et la force d'un État, il n'en travailloit pas moins au progrès de la peinture, de là sculpture, de l'architecture ^ et pour entrer là-dessus dans quelque détail, combien auroit-on à nommer d'ouvriers * célèbres, que son goût et ses récompenses ont créés ?

Mais n'auroit-on pas à lui donner encore de plus grandes louanges sur ce qu'il a fait pour l'avancement des lettres? C'est lui qui forma le dessein d'établir l'Académie des Inscriptions et celle des Sciences. La Bibliothèque du Roi lui doit la plus considérable partie des richesses qui l'ont rendue la première du monde. Il fut le canal par où passèrent les immenses gratifications que le Roi fit^ dans toutes les parties de l'Europe, à tout de qu'il y avoit de savants illustres. Et, sans exagérer, on peut bien dire que le nom de Mécène cessera d'être quelque chose, lorsqu'on le mettra en parallèle avec lé nom de Colbert.

Un ministre si sage étoit au-dessus de cette foiblesse qui fait que l'on n'a pas, pour d'anciens établissem wts, le même zèle que pour ceux dotit on se croit l'âiiteaf .

^ Nous dirions maiatenaût artistes; inàis ce tfiot, empKr^ë d*ot' dinaire, à cette époque, comme adjectif, était rarement pris comifié nom substantif.

JEAN-BAPTTSTE COLBGRT. 175

Quoique rAcadémie françoise fût Fouyinge d'autrui^ quelle tendresse et quête égards n*eut-il pas pour elle? n contrilkia plus que persouiie à la faire connottre) à 1* fure lûtner du Roi. Il lui attira la plupart des grâces dont elle fut comblée sous son ministère \ et non confient des grâces qui tomboient sur la Compagnie en corps^ il en procura de particulières à tous ceux des Académiciens dont la fortune ne répondoit pas au mérite ^ Il étoit attentif et ingénieux à mettre leurs talents «u œuvre. Plus sa place Télevoit an-dessus d'eux, plus il s'étudioît à leur témoigner qu'avec eux il n' étoit que leur confrère* Il leur donnoit des fêtes dans sa belle maison de Sceaux \ Enfin, avec le titre d'Académicien on pouvoit compter sur ses bienfaits, et, pour dire quelque chose de plus, sur son amitié.

« Il trouvoit que le travail du Dictionnaire u'atatiçott pas assez à son gré ] et ce qu'on lui alléguoit là-dessus en faveur de la Compagnie lui sembloit suspect d'exagération. Il voulut èh juger par ses propres yèùx, et indépendamment du témoignage d' autrui. Il vint pour cet eflTet à une des assemblées ordinaires de l'Académie, lorsqu'on ne l'y attendoit pas. Il assista deux heures durant à l'examen du mot dont on faisoit alors la révision ^. Il vit proposer, agiter, et résoudre les différentes questions qui se présentèrent là-dessus ; et enfin le ministre le plus laborieux qui eût jamais été, et le

* Voyez ci-dessus, p. 131. (o.)

• Mercure galant^ octobre 1677. (o.)

3 On en étoit sur le mot amt. Voyez la préface de l'ancien Dictionnaire, (o.)

meilleur ménager du temps, sortit pleinement convaincu que la lenteur qu'il avoit reprochée lui-même i l'Académie ne venoit point de sa faute, et qu'il étoit impossible qu'une Compagnie allât plus vite dans un travail de cette nature \ »

A sa mort, l'Académie voulant faire pour lui au delà de ce qu'elle fait pour tout Académicien^, eût souhaité que son oraison funèbre fût prononcée dans l'église des Billettes, le jour du service, par quelqu'un de la Compagnie. Mais ceux des Académiciens qui étoient dans les ordres avoient été retenus pour l'oraison funèbre de la Reine ^. Ainsi ne pouvant rendre à M. Colbert ce dernier devoir dans un lieu sacré, on tint au Louvre une séance extraordinaire, où ses louanges furent célébrées en vers par M. Quinault, et en prose par M. l'abbé Tallemant.

^ Mémoire de M. Tabbé Régnier, (o.) s Registre de T Académie, 6 septembre 1683. (o.) * Colbert moarut le 6 septembre; la Reine était morte le 30 juillet 1683.

xvni

Àtoeat général à la Table de marbre de Normandie, reçu à 1* Académie le 22 janvier 4647, mort le i*** septembre 1684.

On me saura gré, j'en suis certain, de rapporter ici la vie du grand Corneille, écrite par M. de Fontenelle, son neveu *. Elle fait partie de \ Histoire du Théâtre- François, ouvrage que M. de Fontenelle ébaucha dans sa jeunesse, mais auquel des études plus sérieuses Font depuis empêché de mettre la dernière main.

VIE DE M. CORNEILLE l'aîné.

Pierre Corneille naquit à Rouen en 1606, de Pierre Corneille, maître des eaux et forêts en la vicomte de

^ Elle vient d'être publiée par M. de Fontenelle lui-même, avec une Histoire du théâtre, dans la dernière édition de ses œuvres» t. 111. (o.) Note de l'édition de 1743. — La Vie de Corneille se trouve en effet dans le 5<^ volume des (ouvres de Fontenelle, édition de 4742. Entre le texte de Tabbé d'Olivet, qui avait suivi le manuscrit primitif, et le texte imprimé de Fontenelle, on remarque des différences que nous aurons soin de relever en note, et des additions que nous distinguerons dans le texte par des crochets.

Rouen S et de Marthe Le Pesant [dont la famille existe encore avec éclat dans les grandes charges]. Il fit ses études aux Jésuites de Rouen, et il en a toujours conservé une extrême reconnoissance pour toute la Société. Il se mit d'abord au barreau, sans goût et sans succès. Mais une petite occasion fit éclater en lui un génie tout différent; et ce fut l'amour qui la fit naître^. Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de la même ville, le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita dans M. Corneille un talent qu'il ne connoissoit pas ; et sur ce léger sujet il fit la comédie de Milite^ y qui parut en 1625^. [La demoiselle qui en avoit fait naître le sujet porta longtemps dans Rouen le nom de Mélite^ nom glorieux pour elle, et qui l'as* socioit à toutes leâ louanges que reçut son amant.] On y découvrit un caractère original, on^conçut que la cio^ médie alloit se perfectionner, et sur la confiance qu'on eut au nouvel auteur qui paroissoit , il se forma une nouvelle troupe de comédiens.

Je ne doute pas que ceci ne surprenne ^ la plupart

^ Variante. Avocat du Boi à la table de marbre.

< L*aiiecdote qui suit ne figure pas dans le texte imprimé. L^anteur renvoie vaguement à une autre partie de ses CCuvtes.

* VAk. Sa première pièce fut donc Mélite.

^ Qui pàrutf c*est-à-dire qui fut jouée; car elle ne fût imprimée p<mr là première fois qu'en 4630. (o.) Note de Tédition de I7ii.-^l62tt est une date fausse. JHé^te fut jouée en 1629.Vbye2tû là ^reUYe dans V Histoire de Corneille, par M. J. Taschelréaù, édition de la Bibliothèque éltéviriennef pages 3 et 7.

^ Var. Je ne doute pas que ceci ne surprenne. La plupart des ' gens trouvent....

^s «gens qui ttt)uvent les six ou sept pretniëres pièces de M. Corneille si indignes de lui, quHls les voudroient iretraneher de son recueil, et les faire oublier à ]àtnaii^. il est lieftain que ces pièces ne sont pas belles ^ mais outre qu'elles servent à l'histoire du théâtre, dles servent beaucoup aussi à la gloire de M. Corbeille.

Il y â une gi*atide différence entre la beauté de Toutfàgc et le mérite de l'autéur. Tel ouvrage qui est fort toédiocre, n'a pu partir que d'un gériîe sublime 5 et tel autire ouvrage qui est assez beau, a pu partir d'un génie asisez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumière qui lui est propre [et est monté, pour ainsi dire, à Un certain ton d'esprit] . Les esprits médiocres dettieurent au-dessous de ce degré : les bons esprits y attellent : les excellents le passent, si on le peut passer. Un homfne né avec des talents est naturellement porté ^i* son siètle au point de perfection où ce siècle est afrivé ; l'éducation qu'il a reçue, les exemples qu'il a devant les yeut, tout le conduit jusque-là. Mais s'il va (ilus loin, il n'a plus rien d'étranger qui le soutienne, il ne s'appuie que sur ses propres forces, il devient su^ péirieur aux secours dont il s'est servi. Ainsi deux auteurs, dont l'un surpasse extrêmement l'autre par la beauté de ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite, s'ils se sont également élevés chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre, mais ce n est pas qu'il ait eu plus de force, c'est seulement qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé. Par la môme raison, de deux auteurs dont les ouvrages sont

d'une égale beauté, Tun peut être un homme fort médiocre, et Tautre un génie sublime.

Pour juger de la beauté d'un ouvrage, il suffit donc de le considérer en lui-même. Mais pour juger du mérite de Tauteur, il faut le comparer à son siècle. Les pre^ mières pièces de M. Corneille, comme nous avons déjà dit, ne sont pas belles : mais tout autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faites. Mélite est divine, si vous la lisez après les pièces de Hardy, qui Font immédiatement précédée*. Le théâtre y est sans comparaison mieux entendu, le dialogue mieux tourné, les mouvements mieux conduits, les scènes plus agréables; surtout, et c'est ce que Hardy n'avoit jamais attrapé, il y règne un air assez noble, et la conversation des honnêtes gens n'y est pas mal représentée. Jusque-là on n'avoit guère connu que le comique le plus bas ou un tragique assez plat; on fut étonné d'entendre une nouvelle langue. [Mais Hardy, qui avoit ses raisons pour vouloir confondre cette nouvelle espèce de comique avec l'ancienne, disoit que Mélite étoit une assez jolie farce.]

Le jugement que l'on porta de Mélite fut que cette pièce étoit trop simple et avoit trop peu d'événements. M. Corneille, piqué de cette critique, fit Clitandre^ et y sema les incidents et les aventures avec une très-vicieuse profusion, plus pour censurer le goût du public que pour s'y accommoder. Il parott qu'après cela il lui fut permis de revenir à son naturel. La Galerie du Palais,

^ Var. Le dernier membre de la phrase est supprimé dans les Œuvres,

la Veuve^ la Suivante^ la Place Royale, sont plus raisonnables.

Nous voici datis le temps où le théâtre devint florissant par la faveur du [grand] cardinal de Richelieu. Les princes et les ministres n'ont qu'à commander qu'il se forme des poôtes, des peintres, tout ce qu'ils voudront, et il s- en forme. Il y a une infinité de génies de diflërentes espèces, qui n'attendent pour se déclarer que leurs ordres ou plutôt leurs grâces. La nature est toujours prête à servir leurs goûts. [Le ministère du cardinal de Richelieu enfanta donc en môme temps les Corneille, les Rotrou, les Mairet, les Tristan, les Scudéri, les Du Ryer, outre quelque vingt ou trente autres dout les noms sont présentement si enfoncés dans l'oubli que , quand je les en tirerois un moment pour les rapporter ici, ils y retomberoient tout aussitôt.]

On recommença alors ^ à étudier le théâtre des anciens, et à soupçonner qu'il pouvoit y avoir des règles. Celle des vingt-quatre heures fut une des premières dont on s'avisa, mais on n'en faisoit pas encore trop grand cas : témoin la manière dont M. Corneille luimême en parle dans la préface de Cliiandre, imprimée en 1632 : « Que si j'ai renfermé cette pièce, dit-il, dans la règle d'un, jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite^ ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent^; pour moi

' Var. On recommençoit alors....

' La question si controversée des trois unités est débattue dans la comédie des Fûionnatres de Desmarets, 1635.

j'ai voulu seulement moati er que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la reconnoître. » [Dans la Préface de la Veuve^ imprimée en 1634, il dit encore qu'il ne se veut pas trop assujettir à 4a sévérité des règles ni aussi user de toute la liberté ordinaire sur le Théâtre- François : (1 Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toutes sortes de personnes, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglées.»

Mais le sieur Durval, dans la Préface de son Agariie^ iipprimée en 1636, le prend bien si^r un autre ton. Il se réjouit aux dépens de ces pauvres règles de Funité de lieu et des vingt-quatre heures; il s'en moque de tout son cœur. C'est une chose curieuse de voir combien il est vif et agréable sur cette matière.]

Ne nous imaginons pas qu^ le vrai ^ soit victorieux dè^ qu'il se montre -, il l'est à la fin, mais il lui faut du temp^ pour soumettre les esprits. Les règles du poème dramatique inconnues d'abord ou méprisées, quelque temps après combattues, ensuite reçues à demi et sous des conditions, demeurent enfin maltresses du théâtre.^ Mais l'époque de [l'entier] établissement de leur empire n'e?t proprement qu'au temps de Cinna.

[Dès la Veuve^ qui n'est que la quatrième pièce do M. Corneille, il paroit qu'il avoit pris le dessus de tous ses rivaux. Ils parlent tous de la Veuve comme d'une merveille dans des veri$ de leur façon imprimés audevant de cette pièce. Surtout ce que dit Rotfou est remarquable :

* Var. Ne croyons pas que le vr^i....

Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je ?eux parler. Corneille, et ne puis plus me taire : Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal» Par la confession de ton propre riTal.

Pour un même sujet même désir nous presse ; Nous poursniTons tous deux une même maîtresse, La Gloire....

Mon espoir toutefois est décru chaque jour. Depuis que je t'ai tu prétendre à son amour,.... Que tes inventions ont de charmes étranges. Que par toute la France on parle de ton nom. Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom : Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie ;. Une jalouse peur Ta longtemps refroidie. Et depuis, cher rival, je serois rebuté De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté,

Si ce grand Cardinal ' . . . .

La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire ; Et lui seul, réireillant mon génie endormi, Est cause qu'il te reste un si foible ennemi. Mais la Gloire n'est pas de ces chastes maîtresses Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses ; Cet objet de nos vœux peut nous obliger tous ^' Et faire mille amants sans en faire un jaloux.... Tel on me voit partout adorer ta Clarice. Aussi, rien n'est égal à ses moindres attraits. Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits.

L^ coutunie de rendre justice au mérite et de louer ce qu'on u'avoit pas fait n'étoit point jusque-là bannie d'eqtre les auteurs, et les plus grands poètes étoient encore des hommes raisonnables.

A propos de ces éloges à la vieille mode, je ne puis oublier une chose qui peut parpltfe a^z singulière.

m PIERRE CORNEILLE.

Il y a un Hippolyte imprimé en 1635 du sieur de La Pinelière, Angevin. Dans la Préface, l'auteur dit qu'il est bien hardi d'avoir osé a mettre le nom de son pays au frontispice de son ouvrage^... que, comme autrefois pour être estimé dans la Grèce, il ne falloit que se dire d'Athènes , et pour avoir la réputation de vaillant , il falloit être de Lacédémone, maintenant, pour se faire croire excellent poëte, il faut être né dans la Normandie. » Il convient qu'elle « avoit fait admirer le grand cardinal du Perron, Bertaut et Malherbe, et, à cette heure, MM. de Bois-Robert, Scudéri, Rotrou, Corneille, Saint -Amant et Benserade- » mais ensuite il prétend que « l'Anjou n'est pas situé au delà du cercle polaire , ni dans les déserts d'Arabie, et ne ressemble pas à ces îles qui ne sont habitées que de magots, de monstres et de barbares. » Enfin il étale tout ce qui peut servir à la gloire de l'Anjou, jusqu'aux restes des amphithéâtres des Romains. Il est assez remarquable qu'il y ait eu un temps où l'on se soit cru obhgé de faire ses excuses au public de ce qu'on n étoit pas Normand.

Dans ce temps-là, la tragi-comédie étoit assez à la mode, genre mêlé où l'on mettoit un assez mauvais tragique avec du comique qui ne valoit guère mieux. Souvent cependant on donnoit ce nom à de certaines pièces toutes sérieuses, à cause que le dénoûment en étoit heureux. La plupart des sujets étoient d'invention et avoient un air fort romanesque. Aussi la coutume étoit de mettre au-devant de ces pièces de longs arguments qui les expliquoient-

Le théâtre étoit encore assez licencieux. Grande familiarité entre les personnes qui s'aimoient. Dans le Clitandre^ de Corneille , Céleste vient trouver Rosidor au lit *, il est vrai qu'ils doivent être bientôt mariés \ mais un honnête spectateur n'a que faire des préludes de leur mariage. Aussi cette scène ne se trouve que dans les premières éditions de la pièce. Rotrou, en dédiant au Roi la Bague de F Oubli ^ sa seconde pièce, se vante d'avoir rendu sa Muse « si modeste, que si elle n'est belle, au moins elle est sage, et que, d'une profane, il en fait une religieuse. » Et, dans sa Céliane^ qui est faite deux ans après, on voit une Nise^ dans le lit, dont Tamant vient la trouver et n*est embarrassé que dans le choix des faveurs qui lui sont permises : car il y en a quelques-unes réservées pour le temps du mariage. A la fin, l'amant se détermine, et, comme il a délibéré longtemps, il jouit longtemps aussi de ce qu'il a préféré. Nise a le loisir de dire vingt vers, au bout desquels seulement (car cela est marqué en prose i ïa marge), Pamphile tourne le visage du côté des spectateurs. Il semble que cette Muse , qui s'étoit faite religieuse, se dispense un peu de ses vœux, ou, pour mieux dire, on ne trouvoit pas alors que cela y fût contraire. Peut-être Rotrou croyoit-il avoir tout raccommodé par la sagesse des vingt vers que dit Nise dans le temps qu'elle n'est pas trop sage. Elle débite une trèssublime morale au mépris de la matière et à la louange de l'esprit : « C'est l'esprit qu'il faut aimer, dit-elle, il n'y a qtie lui digne de nos flammes 5 si vous baisez mes cheveux, mes cornettes en font autant. » Et Pamphile,

iSe PIERRE CORNEILLE.

qui n'a pas paru trop profiter d'un si beau discours, dit pourtant à la fin que , sans « ce louable entretien, » il seroit mort de plaisir. Tant la morale bien placée a de pouvoir !

Rien n'est plus ordinaire, dans les pièces de ce temps-là, que de pareilles libertés. Les sujets les plus sérieux ne s'en sauvent pas. Dans la célèbre Sophopisbe^ de Mairet, lorsque Massinisse et Sophqnisbe arrêtent leur mariage, ils ne manquent pas de se donner des arrhes. Siphax avoit auparavant reproché à Sophonisbe « Tadultère et Fimpudicité , » grosses paroles qui, aujourd'hui, feroient fuir tout le monde.

Pendant que le théâtre étoit sur ce pied-là, Lucrèce n'étoil pas un sujet à redouter. Aussi Du Ryer l'a-t-il traité avec scrupule. Rotrou a fait une Crùanie qui est une autre héroïne violée par un capitaine romain dont elle est prisonnière. Aujourd'hui, ces sujets -là ne seroient pas soufferts. Est-ce que nos mœurs sont plus pures? Il est bien sûr que non. C'est seulement que nous avons l'esprit plus raffiné. L'esprit seul suffit pour nous donner le goût des bienséances -, mais le goût de la vertu, c'est autre chose.]

Une des plus grandes obligations que Ton ait k M. Corneille, est d'avoir purifié le théâtre. Il fut d'abord entraîné par Tusage établi, mais il y résista aussitôt après ^ et depuis Clitandre^ sa seconde pièce, on ne trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages. [Tout ce qui y reste de l'ancien excès de familiarité dont les amants étoient ensemble sur le théâtre, c'est le tutoie? ment. Le tutoiement ne choque pas les bonnes mœurs \

PÏERRE CORNEILLE. i87

il ne choque que la politesse et la vraie galanterie. Il faut que la familiarité que Ton a avec ce qu'on aime soit respectueuse ; mais aussi il est quelquefois permis au respect d'être un peu familier. On se tutoyoit dans le tragique même aussi bien que dans le comique, et cet usage ne fiuit que dans V Horace de Corneille, où Curiace et Camille le pratiquent encore. Naturellement le comique a dû pousser de là un peu plus loin, et à son égard le tutoiement n'expire que dans le Menteur.]

M. Corneille, après avoir fait un essai de ses forces dans ses six premières pièces, où il s'éleva déjà audessus de son siècle^ , prit tout à coup l'essor dans Médée^ et n^)nta jusqu'au tragique le plus sublime. A la vérité il fut secouru par Sénèque, mais il ne laissa pas de faire voir ce qu'il pouvoit par lui-même^.

Ensuite il retomba dans la comédie, et si j'ose dire ce que j'en pense, la chute fut grande. V Illusion comique^ dont je parle id, est une pièce irrégulière et bizarre, et qui n'excuse point par ses agréments sa bizarrerie et son irrégularité. Il y domine un personnage de Capitan , qui abat d'un souffle le grand Sophi de Perse pt le grand Mogol, et qui une fois en sa vie avoit empêché le soleil dç se lever à son heure prescrite, parce qu'on ne trouvoit point F Aurore, qui étoit couchée avec

1 Var. Où il De s'éleva pas beaucoup au-dessus....

> Oq sait que c'est .après la représentation çie Médée^ qu'il devint de mode de parler (}e Corneille comme d'un poète usé, dont il n'y avait plus lieu de rien attendre. (Voyez le Parnasse des poètes français de ce temps, par le sieur de La Pinelière, Angevin. — In-8<», 1635.)

i88 PIERRE CORNEILLE.

ce merveilleux Brave *. Ces caractères ont été autrefois fort à la mode : mais qui représentoient-ils ? Â qui en vouloit-on ? Est-ce qu'il faut outrer nos folies jusqu'à ce point-là pour les rendre plaisantes ? En vérité ce seroit nous faire trop d'honneur. [Desmarets, qui a fait une comédie toute de ce genre, et pleine de fous qu'on n'a jamais vus, dit pourtant, dans sa Préface, « qu'il n'y a rien de si ordinaire que de voir des idiots s'ima- ' giner qu'ils sont amoureux, sans savoir bien souvent de qui, et sur le récit qu'on leur fait de quelque beauté, courir les rues et se persuader qu'ils sont extrêmement passionnés, sans avoir vu ce qu'ils aiment. » Il nous assure aussi a qu'il y a beaucoup de filles éprises de certains héros de roman pour l'amour desquels elles mépriseroient tous les vivants. » Il falloit que la nature fût encore bien inconnue, lorsque ces caractères-là plaisoient sur le théâtre, et les auteurs qui s'imaginoient avoir vu communément de ces sortes de folies par le monde étoient eux-mêmes d'un caractère bien surprenant.

Après V Illusion comique^ M. Corneille se releva, plus grand et plus fort que jamais^, et fit le Cid. Jamais pièce de théâtre n'eut un si grand succès. Je me souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et un mathématicien qui, de toutes les comédies du monde,

^ Rôle de pure convention sans doute, le rôle du Capitan est traité de main de maître par Corneille ; nulle part on ne retrouve ce type dépeint avec une égale perfection. — Cf. le Pédant joué^de Cyrano de Bergerac, etc.

* Var. Qu*il n'avoit jamais été

PIEt^RE CORNEILLE. i89

ne connoissoient que le Cid. L'horrible barbarie où ils vi voient n'avoit pu empêcher le nom du Cid à' Mer jusqu'à eux. M. Corneille avoit dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors Tesclavonne et la turque. Elle étoit en allemand, en anglois,en flamand, et, par une exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol. Les Espagnols avoient bien voulu copier eux-mêmes une pièce ' dont l'original leur appartenoit. M. Pellisson, dans son Histoire de r Académie^, dit qu'en plusieurs provinces de France il étoit passé en proverbe de dire : a Cela est beau comme le Cid. » Si ce proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs qui ne le goûtoient pas, et à la Cour, où c'eût été très-mal parler que de s'en servir sous le ministère du cardinal de Richelieu.

Ce grand homme avoit la plus vaste ambition qui ait jamais été. La gloire de gouverner la France presque absolument, d'abaisser la redoutable maison d'Autriche, de remuer toute l'Europe à son gré, ne lui sufiisoit point : il y vouloit joindre encore celle de faire des comédies. [Et que l'on ne croie pas qu'il s'en tint là. En même temps qu'il faisoit des comédies, il se piquoit de faire de beaux livres de dévotion ; les livres de dévotion ne l'empêchoient pas de songer à plaire aux dames par les agréments de sa personne; malgré sa galanterie, il prétendoit passer pour savant en hébreu , en syriaque et

* Var. Une copie.

' Var. Dans sa belle Histoire de l'Académie françoise.

190 PIEftRÉ CORNEILLE.

en àrabe^ jusque-là qu'il voulut acheter cent mille écus la Polyglotte de M^ Le Jay, pour la mettre sous son nom : génie infiniment élevé, dont les défauts mêmes ont de la noblesse et s'attiroiént même du respect, aussi bien que ses grandes qualités.

Une de celles qu'il prétendoit réunir en lui, c'est-Adire celle de poète, le rendit jalotix du Cïrf . Il arôit eu part A quelques pièces qui avoient passé ^ous le nom de Desmarets, son confident, et, pour ainsi dire, son premier commis dans le département des affaires poétiques. On prétend que le Cardinal travailla beaucoup à Mirante^ tragédie assez médiocre, et qui emprunte son nom d'une princesse assez mal morigénée. « Il témoigna, dit M^ Pellisson, des tendresses de père pour cette pièce, dont la représentation lui coûta deuk bd trois cent mille écus, et pour laquelle il fit bàtilr dette grande salle de son [palais qui sert encore aujourd'hui à ces spectacles. » Aussi est-elle intitulée : Ouverture du palais Cardinal.

J'ai ouï dire que lefe applaudissements que l'on donnoit à cette pièce, ou plutôt à celui que l'on savoit qui y prenoit beaucoup d'intérêt, transportoiènt le Cardinal hors de lui-même ; que tantôt il se levoit et se tîroit à moitié du corps hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée , tantôt il imposoit silence pour faire entendre des endroits encore plus beaux. On peut voir dans Y Histoire de V Académie un autre exemple trèsremarquable de ses foiblesses d'auteur, et en même temps de sa grandeur d'âme, à l'occasion de la Grande Pastorale dont il avoit fourni le sujet et fait beaucoup

PIERRE CORNEILLE. m

de vers. U aroit donné dussi le plan de Tintrigue des Thuilleries et de Y Aveugle de Smyrne^ pièces dont il fit faire les cinq actes à cinq auteurs différents , qui furent BBW. de Bois-Robert, Corneille, Colle tet, de TEstoile et Rotrou. Le plus grand mérite de ces comédies consiste dans le nom de l'inventeur et la singularité de l'exécution. Ici je ne puis m'empêcher de dire que je soupçonnerois volontiers M. le Cardinal d*avoir aussi eu part à t Europe de Desmarets. C'est une allégorie politique. Frahcion et Ibère sont amoureux d'Europe. Ibère se fait haïr par des manières hautaines et dures, par un génie tyrannique. Francion plaît par des qualités tout opposées. Ibère et Francion, quoique aknoureux d'Europe, ne laissent pas de faire la cour à des princesjses d'un moindre rang, telle qu'est Australie. Francion, toujours, heureux en amour, obtient d'elle trois nœuds de cheveux qui , quand on a ôté le voile de l'allégorie, se trouvent être les trois places de Clermont, Stenai et Jametz. Toute la pièce est de ce caractère qui peint bien le ministre-poôte. Le Cardinal qui, par ses galanteries, avoit obtenu les trois nœuds de cheveux, a bien l'air de se vanter de ses bonnes fortunes.] Quand le Cid parut, il en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être fort diflScile, et il se mit à leur tète. M. de Scudéri publia ses Observations sur le Cid^ adressées à l'Académie françoise, qu'il en faisoit * juge;^ et que le Cardinal, son fondateur,

* Var, Qu'il en fait juge.

i92 PIERRE CORNEILLE.

sollicitoit puissamment contre la pièce accusée. Mais afin que T Académie pût juger, ses statuts vouloient que l'autre partie, c'est-à-dire M. Corneille, y consentit. On tira donc de lui * une espèce de consentement, qu'il ne donna qu à la crainte de déplaire au Cardinal, et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre, et qui étoit son bienfaiteur ? Car il récompensoit, comme ministre, ce même mérite dont il étoit jaloux comme poète *, et il semble que cette grande âme ne pouvoit pas avoir des foiblesses qu'elle ne réparât en même temps par quelque chose de noble.

L'Académie françoise donna ses Sentiments sur le Cid^ et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cette Compagnie naissante. Elle sut conserver tous les égards qu'elle devoit et à la passion du Cardinal et à l'estime prodigieuse que le public avoit conçue du Cid^. Elle satisfit le Cardinal, en reprenant exactement tous les défauts de cette pièce ; et le public, en les reprenant avec modération, et même souvent avec des louanges.

[M. Corneille ne répondit point à la critique : a La même raison, disoit-il, qu'on a eue pour la faire m'empêche d'y répondre. » Cependant le Cid a survécu à cette critique. Toute belle qu'elle est, on ne la connott presque plus, et il a encore son premier éclat, v

Le même hiver qui vit paroître le Cid vit paroitre

* Var. On tira de lui.

* Var. De cet ouvrage.

aussi la Marianne de Tristan , autre ouvrage célèbre, et qui s'est maintenu sur le théâtre presque jusqu'au temps présent. Je parle de cent ans qui se sont écoulés depuis ce temps-là, à peu près comme je parlerois de deux mille ans qui nous séparent des Grecs. En effet, si Ton considère quel nombre prodigieux de tragédies sont oubliées pour jamais et combien le goût a changé, il est presque aussi glorieux à une pièce de s'être conservée sur le théâtre pendant cent ans ou environ, qu'il l'est à celles des Grecs de s'être conservées deux mille ans dai^is les bibliothèques \ car un livre subsiste plus facilement dans une bibliothèque qu'une pièce sur le théâtre.

Nous voici dans le bel âge de la comédie et dans toute la force du génie de Corneille.]

Quand M. Corneille eut une fois, pour ainsi dire, atteint jusqu'au Cïrf>, il s'éleva encore dans les Horaces^; enfin il alla jusqu'à Cinna^ et à Polyeucie, au-dessus desquels il n'y a rien.

Ces pièces-là étoient d'une espèce inconnue, et l'on vit un nouveau théâtre. Alors M. Corneille, par l'étude d'Aristote et d'Horace, par son expérience, par ses réflexions, et plus encore par son génie, trouva les véritables règles du poème dramatique , et découvrit les sources du beau, qu'il a depuis ouvertes à tout le monde dans les [excellents] discours qui sont à la tête de ses comédies. De là vient qu'il est regardé comme le père

^ Var. Après avoir, pour ainsi dire, atteint.... * Var. Dans V Horace,

iU PIERRE CORNEILLE.

du tbMtre françois. Il lui a donné le pretnier une forme raisonnable^ il Ta porté à son plus haut point de p^<fection, et a laissé son secret à qui s'en pourra servir.

Ayant que Ton jouât Polyeucie^ H. Corneille le Iqt à l'hôtel de Rambouillet, souverain tribunal des aSiaires d'esprit en cci temps-là. La pièce y fat applaudie, autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà. Mais quelques jours aprèa, M. Voiture vint trouver M. Corneille et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeuete n'avoit pas réussi comme il pensoit -, que surtout le christianisme avoit extrêmement déplu. M. Corneille alarmé voulut retirer la pièce d'entre les mains des comédiens qui Tapprenoient ; mais enfin il la leur laissa sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point, parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet ^ ?

Pompée suivit Polyeuete. Ensuite vint le Meniéur^ pièce comique et presque entièrement prise de l'espagnol, selon la coutume de ce temps-là.

Quoique le Menteur soit très-agréable et qu'on l'applaudisse encore aujourd'hui sur le théâtre, j'avoue que la comédie tf étoit point [encore] arrivée à sa perfection. Ce qui dominoit dans les pièces, c'étoit l'intrigue et les incidents, erreurs de nom, déguisements, lettres interceptées, aventures nocturnes-, et c'est pourqupi on preiioit presque tous les sujets chez les Espagnols^ qui triôm-

^ Fontenelle a mal compris Tobjection faite parrhôtel de Rambouillet. Ce n'était pi^s le sujet, ce n'étaient pas l€t$ yei^» e*était l'introduction, sur la scène, du christianisme.

phent sur ces matières. Ces giàces ne laissoient pas d'être fort plaisantes et pleines d'esprit. Témoin le Menteur dont nous parlons, Don Bertrand de Cigarai\ le Geôlier de aoi^méme^. Mais enfin la plus grande beauté d^ la comédie étoit inconnue, on ne songeoit point aux moBurs et aux caractères, on alloit chercher bien loin le ridicule ^ dans des événements imaginés avec beaucoup de peine, et on ne s'avisoit point de Taller prendre ^ dans le coeur humain^ où est la principale habitation. Molière est le premier^ qui l'ait été chercher là, et celui qui Ta le mieux mis en œuvre. Homme inimitable, et à qui la comédie doit autant que la tragédie à M. Corneille.

Comme le Menteur eut beaucoup de succès, M. Coroeille lui donna une suite, mais^ qui ne réussit guère. U en découvre lui-même la raison dans les examens qu'il a faits de ses pièces. Là il s'établit juge de ses propres ouvrages, et en parle avec un noble désintéressement, dont il tire en même temps le double fruit et de prévenir l'envie sur le mal qu'elle en pourroit dire, et de se rendre lui-même croyable sur le bien qu'il en dit.

A la Suite du Menteur succéda Rodogune^ 11 a écrit quelque part que pour trouver la plus belle de ses pièces

^ Pièce de Thomas Corneille Jouée en 105D. * Autre pièce de Thomas Corneille, jouée en 1657. ' Var. Les sujets de rire....

^ Var. De les aller prendre....

'^ Var. Dans le cœur humain, qui en fourmille. ^ Var. Le premier parmi nous qui les ait été chercher là et qui les ait bien mis en œuvre.

"^ Var. Une suite qui....

id6 PIERRE CORNEILLE.

il falloit choisir entre Rodogune et Cinna^ et ceux à qui il en a parlé ont démêlé âans beaucoup de peine qu'il étoit pour Rodogune. Il ne m'appartient nullement de prononcer sur cela -, mais peut-être préféroit-il Rodo^ gune, parce qu'elle lui avoit extrêmement coûtée II fut plus d'un an à disposer le sujet. .Peut-être vouloit-il, en mettant son affection de ce côté-là, balancer celle du public, qui paroit être de l'autre. Pour moi, si j'ose le dire, je ne mettrois pointle différend entre Rodogune et Cinna; il me paroit aisé de choisir entre elles, et je connois quelque pièce* de M. Corneille^, que je ferois passer encore avant la plus belle des deux. [Je ne crois pas devoir rappeler ici le souvenir d'une autre Rodo^ gune que fit M. Gilbert sur le plan de celle de M. Corneille, qui fut trahi en cette occasion par quelque confident indiscret. Le public n'a que trop décidé entre ces deux pièces, en oubliant parfaitement Tune. Après Horace^ Cinna et Polyeucte^ il se trouve quelqu'un qui s'engage, de gaieté de cœur, à un combat contre M. Corneille ! En vérité , le courage et l'intrépidité d'auteur ne peut jamais aller plus loin.]

On apprendra dans les examens de M. Corneille, mieux que l'on ne feroit ici, l'histoire de Théodore^ àiHéraclius^ de Don S anche d'Aragon^ d^ Andromède^ de Nicomède et de Pertharite. On y verra pourquoi Théodore et Don Sanche d* Aragon réussirent fort peu et pourquoi Pertharite tomba absolument. On ne put

^ Var. Extrêmement coûté, car il fut....

* Var. Une pièce.

' Polyeucte, (o.) — Fontenelle n'a pas nommé cette pièce.

souffrir dans Théodore la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui M. Corneille dévoilai s'en prendre qu'à lui-même? Avant lui le viol réussissoit dans les pièces de Hardy ^ Il manqua à D. Sanche a un suffrage illustre ^, » qui lui fit manquer tous ceux de la Cour : exemple assez commun de la soumission des François à de certaines autorités. Enfin, un mari qui veut racheter sa femme en cédant un royaume, fut encore sans comparaison plus insupportable dans Pertharite^ que la prostitution ne Favoit été daiis Théodore. Ce bon mari n*osa se montrer au public que deux fois. Cette chute du grand Corneille peut être mise parmi les exemples les plus remarquables des vicissitudes du monde, et Bélisaire demandant Taumône n'est pas plus étonnant.

Il se dégoûta du théâtre et déclara qu'il y renonçoit, dans une petite préface assez chagrine qu'il mit au devant de Periharite. Il dit pour raison qu'il commence à vieillir, et cette raison n'est que trop bonne, surtout quand il s'agit de poésie et des autres talents de l'imagination. L'espèce d'esprit qui dépend de l'imagination, et c'est ce qu'on appelle communément esprit dans le monde, ressemble à la beauté et ne subsiste qu'avec la jeunesse. Il est vrai que la vieillesse vient plus tard pour

* Var. Le texte de Fontenelle porte simplement : « Avant lui, le viol réussissoit. »

' Mot de Corneille lal-méme dans Texamen de Don Sanche. L'illustre suffrage qui manqua à Corneille, M. J. Tascherean Ta très-bien démêlé, c'est le suffrage de Mazarin ou de la Reine qui voyaient dans Don Sanche trop de ressemblance avec Cromwell.

198 PIERRE GORNEILLB.

Tesprit, mais elle vient. Les plus dangereuses qualités qu'elle lui apporte sont la sécheresse et la dureté ; et il y a des esprits qui en sont naturellement plus susOep* tibles que d'autres, et qui donnent plus de prise aux ravages du temps : ce sont ceux qui avoient de la no-* blesse, de la grandeur, quelque chose de fier et d'aus^tère. Cette sorte de caractère contracte aisément par les années je ne sais quoi de sec et de dur. C'est à peu près ce qui arriva à Corneille. Il ne perdit pas en vieillissant l'inimitable noblesse de son génie, mais il s'y mêla * quel quefois un peu de dureté. Il avoit poussé les grands sentiments aussi loin que la nature pouvoit souffrir qu'ils allassent : il commença de temps en temps à les pousser un peu plus loin. Ainsi dans Periharùe une reine consent à épouser un tyran qu'elle déteste, pourvu qu'il égorge un fils qu'elle a, et que par cette action il se rende aussi odieux qu'elle souhaite qu'il le soit. Il est aisé de voir que ce sentiment, au lieu d'être noble, n'est que dur, et il ne faut pas trouver mauvais que le public ne l'ait pas goûté.

Après Periharite^ M. Corneille, rebuté du théâtre, entreprit la traduction en vers de X Imitation de Jésus^ Christ. Il y fut porté par des Pères Jésuites de ses amis, par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie, et peut-être aussi par l'activité de son génie, qui ne pouvoit demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès prodigieux, et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant, si j'ose en parler avec une

^ Var. Mais il y mêla quelquefois de la dureté.

liberté que je ne devrois peut^tre pas me permettre, je ne trouve point dans la traduction de M. Corneille le plus grand charme de Y Imitation de Jésus^Christ^ je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers, qui étoit naturelle à M. Corneille, et je crois même qu'absolument la forme de vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient pas, n'iroit pas droit ancœur comme il fait et ne s'en saisiroit pas avec tant de force, s'il n'avoit un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup.

Il se passa douze ans pendant lesquels il ne parut de M. Corneille (\\xtV Imitation en vers. Mais enfin, sollicité par H. Fouquet, qui négocia en surintendant des finances, et peut-être encore plus poussé par son penchant naturel) il se rengagea au théâtre. M. le surintendant, pour lui faciliter ce retour et lui ôter toutes les excuses que lui auroit pu fournir la difficulté de trouver des sujets, lui en proposa trois. Celui qu'il prit fut OEdipe. M. Corneille son frère prit CamTwa, qui étoit le second [et le traita, avec beaucoup de succès]. Je ne sais quel fut le troisième.

La réconciliation de M. Corneille et du théâtre fut heureuse * : OEdipe réussit fort bien.

La Toison d'or fut faite ensuite à l'occasion du mariage du Roi, et c'est la plus belle pièce à machines * que * nous ayons. Les machines qui sont ordinairement étrangères à la pièce deviennent, par l'art du poêle, néces-

* Var. §incèr<>.

* Var. En machines.

saires à celles-là, et surtout le prologue doit servir de modèle aux prologues à la moderne, qui sont faits pour exposer, non pas le sujet de la pièce, mais Voccasion pour laquelle elle a été faite.

Ensuite parurent Sertorius et Sophonisbe. Dans la première de ces deux pièces* , la grandeur romaine éclate avec toute sa pompe *, et l'idée qu'on poiirroit se former de la conversation de deux grands hommes qui ont de grands intérêts à démêler est encore surpassée parla scène de Pompée et de Sertorius. 11 semble que M. Cor^ neilleait eu des mémoires particuliers sur les Romains. Sophonisbe avait déjà été traitée par Mairet avec beaucoup de succès^, et M. Corneille avoue qu'il se trouvoit bien hardi d'oser la traiter de nouveau*. Voilà l'effet des réputations.

[ La Sophonisbe de Mairet ne devoit point lui faire tant de peur. Son bel endroit est la contestation de Scipion et de Lélius avec Massinisse. Mais quediroit-on, si on voyoit aujourd'hui une reine mariée écrire un billet galant à un homme qui ne songe point à elle ? Que diroit-on si on voyoit les deux confidentes observer l'effet des coquetteries qu'elle fait à Massinisse pour l'engager et se dire l'une à l'autre :

Ma compagne, il se prend....

La victoire est à nous ou je n'y connois rien.

* Var. Dans cette première pièce....

' Var. Toate sa dignité.

' Plus de succès que de talent. On s'explique mal rengouemeai dont cette pièce a été Tobjet.

* Var. Pour iSopAom^de, il crut être fort hardi de l'entreprendre après Mairet.

Si Mairet avoitjoui.de cet aveu, il en auroit été fort glorieux, même étant yaincu.]

Il faut croire (px^AffésilcLs est de M. Corneille, puisque son nom y est, et qu'il y a une scène à'Agésilas et de Lysandêr^ qui ne pourroit pas facilement être d'un autre.

Après Affésilasyini Othon^ ouvrage où Tacite est mis en œuvre par le grand Corneille, et où se sont unis deux génies si sublimes. M. Corneille y a peint la corruption de la Cour des Empereurs, du même pinceau dont il avoit peint les vertus de la République.

En ce temps-là des pièces d'un caractère fort différent des siennes parurent avec éclat sur le théâtre. Elles étoient pleines de tendresse et de sentiments aimables. Si elles n'alloient pas jusqu'aux beautés sublimes, elles étoient bien éloignées de tomber dans des défauts choquants. Une élévation qui n'étoit pas du premier degré, beaucoup d'amour, un style très-agréable et d'une élégance qui ne se démentoit point, une infinité de traits vifs et naturels, un jeune auteur * : voilà ce qu'il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d'autorité au

^ Var. Depuis son retour au théâtre, il y paroissoit avec éclat dés pièces d'un genre fort différent des siennes. Ce n*étoit point une vertu courageuse, ni Télévation des sentiments portés jusque dans Tamour qui y dominoit; c'étoit un amour plus tendre, plus simple et plus vif, des sentiments dont le modèle se retrouvoit plus aisément dans tous les cœurs. On admiroit moins, mais on étoît plus ému. Une infinité de traits de passion bien touchés et presque sans aucun mélange de choses plus nobles qui les eussent refroidis; une versification très-agréable et dont Télégance ne se démentoit jamais; un jeune auteur dont le style étoit plus jeune aussi : voilà ce quMl falloit....

Théâtre françois. Aussi furent-elles charmées, et Corneille ne fut plus chez elles que le vieux Corneille* J'en excepte quelques femmes quivaldient des hommes, [n en est un dont la voix devoit être d'autant plus comptée que ce n'étoit pas seulement un écrivain célèbre, mais un homme du grand monde. On peut ajouter que sa voix étoit parfaitement libre, puisqu'il vivoit en Angleterre, privé de sa patrie. M. de Saint-Évremond publia une dissertation sur X Alexandre de Racine, et là il s'élève vivement contre notre nation qui ne goûte que ce qui lui ressemble, et qui n'avoit refusé ses applaudissements à M. Corneille, dans sa^ Sophonùbe^ que parce qu'il avoit trop bien rendu le vrai caractère de la fille d'Asdrubal, au lieu que Mairet en avoit fait avec beaucoup de succès une coquette ordinaire. « M. Corneille, ajoutoit M. de Saint-Ëvremond, est presque le seul qui ait le bon goût de l'antiquité -, il a surpassé nos auteurs 9 et s'est peut-être ici surpassé luimême. ))

M. Corneille ne manque pas de remercier M. de Saint-Évremond d'un suffrage aussi glorieux que le sien, et aussi hautement déclaré. « Vous m'avez pris par mon foible, lui dit-il dans sa lettre ; cette Sopho^ nisbe^ pour qui vous montrez tant de tendresse, a la. meilleure partie de la mienne... Vous confirmez ce que j'ai avancé sur la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et sur la fidélité avec laquelle nous devons conserver è ces vieux illustres les caractères de leur tempâ, de leur nation et de leur humeur. J'ai cru jusqu'ici que l'amour étoit une passion trop char-

gée de foiblesses pour être le dominant dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps.,. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis; mais vous vous déclarez du mien. » Il y a encore dans cette lettre ces paroles assez remarquables : « Vous m'honorez de votre estime en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez quand oii se per* ^uade qu'on m'a battu. »

Il est vrai qu'il s'étoit fornié un parti contre lui. Ceux qu'il appeloit les doucereux et les enjouée^ et toutes celles pour qui ils l'étoient, composoient une grande partie de Paris et de la cour, et ils ne se con* tentoient pas d'élever le nouvel auteur, qui le méritoit, ils vouloient l'établir sur les ruines de Tancien. Ils prévaloientf et par le nombre, et par un certain bruit confus et imposant qu'ils savent si bien faire dans lo besoin. On ne négligeoit rien pour grossir ses troupes, et c'étoit toujours un avantage que de les grossir •, on mettoit en œuvre toutes les petites adresses qui peuvent aider une réputation naissante et hâter le vol de la renommée; on employoit contre le redoutable ennemi jusqu'aux traits d'un fameux satirique exercé à fou-* droyer glorieusement de mauvais auteurs. Pendant ce tumulte et cette espèce de sédition contre une autorité légitime, M. Corneille se lenoit retranché dans son cabinet, sans être presque autrement connu du monde que par son nom , sans protecteurs puissants déclarés en sa faveur, sans partisans affidés, n'ayant de gloire que celle qui étoit venue le trouver d'elle-même, ne s'y

â04 PIERRE CORNEILLE.

fiant peut-être pas assez, mais certainement hors d'état et même incapable de lui prêter aucun secours étranger.]

Le goût du siècle se trouva donc entièrement du côtt d'un genre de tendresse moins noble et dont le modèle se retrouvoit plus aisément dans la plupart des cœurs. Mais M. Corneille dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût'. Peut-être croirat-on que son âge ne lui permettoit pas d'en avoir. Ce soupçon seroit très-légitime, si l'on ne voyoit ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où, étant à l'ombre du nom d'autrui, il s'est abandonné à un excès de tendresse, dont il n'auroit pas voulu déshonorer son nom*

Il ne pouvoit mieux braver son siècle qu'en lui donnant Attila^ digne roi des Huns. Il règne dans cette pièce une férocité noble, que lui seul pouvoit attraper. La scène où Attila délibère s'il se doit allier à l'empire qui tombe ou à la France qui s'élève, est une des belles choses qu'il a faites ".

Bérénice fut un duel, dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse ', fort touchée des choses d'esprit, et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille, sans qu'ils

^ Var. Il vit le goût du siècle se tourner entièrement du côté de Pamour le plus passionné et le moins mêlé d*faéroïsme, mais il dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût. Peut-être croira-t-on....

* Var. Qu'il ait faites.

* Henriette-Anne d'Angleterre [Note de Fontenelle), Var. Feue Madame, princesse....

sussent où on les menoit. Mais à qui demeura la victoire ? Au plus jeune'.

Il ne reste plus que Pulcherie et Suréna^ tous deux sans comparaison meilleurs que Bérénice^ tous deux dignes de la vieillesse d'un grand homme. Le caractère de Pulchérie est de ceux que lui seul savoit faire, et il s'est dépeint lui-même avec bien de la force dans Martian, qui est un vieillard amoureux. Le cinquième acte de cette pièce est tout à fait beau. On voit dans Suréna une belle peinture d'un homme que son trop de mérite, et de trop grands services rendent criminel auprès de son maître , et ce fut par ce dernier effort que M. Corneille termina sa carrière.

La suite de ses pièces représente ce qui doit naturellement arriver à un grand homme, qui pousse le travail jusqu'à la fin de' sa vie. Ses commencements sont foibles et imparfaits, mais déjà dignes d'admiration par rapport à son siècle. Ensuite il va aussi haut que son art peut atteindre. A la fin il s'affoiblit, s'éteint peu à peu, et n'est plus semblable à lui-même que par intervalles.

Après Suréna^ qui fut joué en 167S, M. Corneille renonça tout de bon au théâtre ^ [mais non pas à l'amour de ses ouvrages; et quand il vit, en 1676, que le Roi avoit fait représenter de suite devant lui, à Versailles, Cinna^ Pompée, Horace^ Sertorius^ OEdipe^ Rodogune^ son feu poétique se réveilla et il s'écria :

^ Le plas jeune était Racine.

> Ici l'abbé d'Olivet disoit simplement : < M. Corneille renonça tout de bon au théâtre et ne pensa plus qu'à mourir chrétiennement, n ne fut pas même en état d'y penser beaucoup la dernière année de sa vie. Nous rétablissons le texte de Fontenelle.

206 PIEHRE CORNEILLE.

Est-il vrai^ grand Monarque, et puis-je me Tanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter ? ' Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Bor^ce Reviennent à la mode et retrouvent leur place, Et que rheureui brillant de mes jeunes rivaui . N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaut ? Achève : les derniers n'ont rieii qui dégénère. Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père. Ce sont des malheureux étouffés au berceau, Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau. On voit Sertoriusy Œdipe et Rodogune Rétablis par ton choix dans toute leur fortune, Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. Sophonisbe à son tour, Attila, Pukhérie Reprendroient pour te plaire une seconde vie ; Agésilas en foule auroit des spectateurs^ Et Bérénice enfin trouveroit des acteurs. Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent ; Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent ; Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit. Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit. Mais contre cet abus que j'aurois de suffrages. Si tu donnois les tiens à mes derniers ouvrages !

Cependant il est certain que ces derniers ouvrages y toujours bons pour la lecture paisible du cabinet , où la raison jouit de tous ses droits, ne pourroient plus aujourd'hui reparoitre sur le théâtre, où Ton veut, plus que jamais, de grandes émotions, fussentroHes mal fondées et mal amenées. Npus pouvons faire ici en passant un petit commentaire sur ce qu'il dit que « Bérénice enfin trouveroit des acteurs. » C'est qu'en effet sa Bérénice ne fut jouée que par de mauvais corné-

PIERRE CORNEILLE. f07

diens , parce que sa rivale avoit eu le bonheur ou Tart de lui enlever les bons .

Débarrassé du théâtre, sa principale occupation fut de se préparer à la mort. Ses forces diminuèrent toujours de plus en plus, et, la dernière année de sa vie, son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si longtemps. Il mourut le 1* octobre 1684.

Il éloit doyen de TAcadémie fr^nçoise, où il avoit été reçu Tan 1647 .

Comme c'est une loi dans cette Académie que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui meurent sous son directorat , il y eut une contestation de générosité entre Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel il étoit mort. La G)iose ayant été remise au jugement de la Compagnie, H. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. deBenserade dit a M. Racine : a Si quelqu' un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous : vous ne l'avez pas pourtant fait. »

Ce discours a été pleinement vérifié. Le temps a calmé l'agitation des esprits sur ce sujet , et a enfin amené une décision qui parott généralement établie. Corneille a la première place, Racine la seconde; on fera à son gré l'intervalle entre ces deux places un peu plus ou un peu moins grand. C'est là ce qui se trouve en ne comparant que les ouvrages de part et d'autre ; mais si on compare les deux hommes, l'inégalité est plus grande -, il peut être incertain que Racine eût été si Corneille n'eût pas été avant lui; il est certain que Cornieille a été par lui-même.

Ici j'avertis le lecteur que cette Vie de M, Corneille ayant été déjà imprimée en 1729 dans YHistoire de r Académie française par M. Tabbé d'Oiivet, c'étoit en cet endroit à peu près que j'y parlois, mais beaucoup trop succinctement', d^un grand nombre de petites pièces faites par M« Corneille sur divers sujets. Depuis ce temps-là, on a recueilli avec soin et avec goût ces différentes pièces, dont on a fait un volume à la suite de son théâtre imprimé en 1738, et je ne puis mieux faire que de renvoyer sur toute cette matière tant au volume qui contient les pièces que je n'eusse pas mises, du moins en entier, jusqu'à une préface judicieuse et bien écrite où l'on trouve de plus des traits historiques que je ne savois pas. L'auteur y doute d'un fait que j'ai trouvé établi dans ma mémoire comme certain , quoique dépouillé de toutes ses preuves, que j'ai eu tout le loisir d'oublier parfaitement. Par bonheur, il n'est pas de grande importance.

Cela m'empêchera d'en affirmer trop un autre que je tiens pourtant de la famille. M. Corneille encore fort jeune se présenta un jour plus triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit. Il répondit qu'il étoit bien éloigné de la tranquillité d'esprit nécessaire pour la . composition , et qu'il avoit la tête renversée par IV mour. Il en fallut venir à un plus grand éclaircisise.

^ Le passage auquel Fontenelle fait allusion suit immédiatement cet autre que nous terminons par des crochets. Fontenelle Va laissé tel quel à la suite même des lignes qui le condamnent comme incomplet.

ment, et il dit au Cardinal qu^il aimoit passionnément une fille d*un lieutenant général d'Â^ndely en Normandie, et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce père si difficile vint lui parler à Paris. Il y arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu , et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit. Ce qui est bien sûr, c'est qu'il a épousé Marie de Lampérière, fille de cet officier. La première nuit de ses noces, qui se firent à Rouen, il fut si malade que l'on écrivit à Paris qu'il étoit mort, et j'ai lu une pièce sur cette fausse mort dans les Poésies latines de M. Ménage. Un pareil sujet étoit bien fait pour tenter les poètes.] Je n'ai pas cru devoir interrompre la suite de ses grands ouvrages, pour parler de quelques autres beaucoup moins considérables, qu'il a donnés de temps eu temps. Il a fait, étant jeune, quelques pièces de galanterie, qui sont répandues dans des recueils. On a encore de lui quelques pièces de cent ou de deux cents vers au Roi, soit pour le féliciter de ses victoires, soit pour lui demander des grâces, soit pour le remercier de; celles qu'il en avoit reçues. Il a traduit deux ouvrages latins du P. de La Rue [jésuite, sur les campagnes de 1667 et 1672], tous deux d'assez longue haleine, et plusieurs petites pièces de M. de Santeuil. Il estimoit extrêmement ces deux poètes. Lui-même faisoit fort bien des vers latins, et il en fit sur la campagne de Flandre en 67, qui parurent si beaux, que non-seulement plusieurs personnes les mirent en françois, mais que les meilleurs poêles latins en prirent l'i-

dée, et les mirent encore en latin. Il avoit traduit sa première scène de Pompée en vers du style de Sénèque le Tragique, pour lequel il n^avoit pas d'aversion, non plus que pour Lucain. Il falloit aussi qu'il n'en eût pas pour Stace, fort inférieur à Lucain, puisqu'il en a traduit en vers et publié les deux premiers livres de la Thébaïde, Ils ont échappé à toutes les recherches qu'on a faites depuis un temps pour en retrouver quelque exemplaire.

M. Corneille étoit assez grand et assez plein , l'air fort simple et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués, et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette, il lisoit ses vers avec force, mais sans grâce.

Il savoit les belles-lettres, l'histoire, la politique, mais il les prenoit principalement du côté qu'elles ont rapport au théâtre. Il n'avoit pour toutes les autres connoissances, ni loisir, ni curiosité, ni beaucoup d'estime. Il parloit peu, même sur la matière qu'il entendoit si parfaitement. Il n'ornoit pas ce qu'il disoit, et pour trouver le grand Corneille, il le fallait lire.

Il étoit mélancolique. Il lui falloit des sujets plus solides pour espérer et pour se réjouir, que pour se chagriner ou pour craindre. Il avoit l'humeur brusque, et quelquefois rude en apparence ; au fond il étoit trés^aisé à vivre, bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amitié. Son tempérament le portoit assez à Tamour,

PIERRE CORNEILLE. îii

ffiàis jamais ûM libertindge, et rarement aux grands attaeheiîiéiits '. Il âvoit Tfttne fière et indépendante, nulle ^uples^é, tiul tiianége i éè qui Ta rendu très-propre à peindre là vertu romaine, et très-peu propre à faire sa fortune. Il n'âimoit point la cour, il y apportoit un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attiroit que des louanges, et un mérite qui n'étoit point le mérite de ce pays-là. Rien n'étoit égal à son incapacité pour les affaires, que son aversion. Les plus légères lui ôausoient de Teffroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n'en étoit guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de l'être, mais il eût falltl le devenir par Une habileté qu'il n'avoit pas, et par des soins qu'il ne pouvoit prendre ^. Il ne s'étoit point trop endurci aux louanges, à force d'en recevoir : lîiâîs ë'îl étoit sensible à la gloire *, il étoit fort éloigné de la vanité. Quelquefois il se confioit trop peu^ à son rare mérile, et croyoit trop facilement qu'il pût avoir

des rivaux.

À beaucoup de probité naturelle, il a joint dans tous les temps de sa vie beaucoup de religion, et plus de piété qUé le cdtUmerce du monde U'eil permet ordinal-

^ Corneille lui-même a avoué son inconstance :

Si je perds bien des maîtresses, J'en fais encor plus souvent.... etc.

Var. ..,. de Tefifroi et de la terreur. 11 avoit plus d*amour pour Targent que d*habileté ou d'application pour en amasser. 11 ne s'étoit point....

^ Var. Mais quoique sensible....

* Var. Il s*assuroit trop peu....

rement*. Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre ^, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur de la pureté qu'il avoit établie sur la scène, des nobles sentiments qui régnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise jusque dans Ta-

mour^.

* Var. Et plus de piété que son genre d'occupation n'en permet par lui-même.

' Sans parler du cardinal de Richelieu, dont le goût pour le théâtre est assez connu, on sait que le grave évêque de Lisieux, Gospeau, était partisan déclaré des pièces de Corneille.

* Nous continuons à donner, par extraits, le Mémoire de Chapelain :

« Corneille : est un prodige d'esprit et Tornement du théâtre françois. 11 a de la doctrine et du sens, lequel paroît néanmoins plus dans tout le détail de ses pièces que dans le gros, où, trèssouvent, le dessin est faux à les faire tomber parmi les plus communes, si ce défaut d'art n'étoit récompensé amplement par l'excellence du particulier, qui ne sauroit être plus exquis dans l'exécution des parties. Hors du théâtre, on ne sait s'il réussiroit en prose et en vers, agissant de son chef, car il a peu d'expérience du monde et ne voit guère rien hors de son métier. Ses paraphrases sur Vlmitaiion de Jésus^Christ sont très-belles, mais c'est plutôt traduction qu'invention. »

Pour d'autres jugements contemporains , voyez V Histoire de Corneille par M. J. Taschereau, l'ouvrage le plus exaet et le plus complet qui ait été publié jusqu'à ce jour sur le grand Corneille.

GÉRAUD DE CORDEMOY,

Leeteur de M. le Dauphin', reçu à l* Académie le 12 décembre 1675, mort

le 8 octobre 1684.

Il étoit Parisien, mais d*une famille sortie d'Auvergne, et dont la noblesse est ancienne ^. D'abord il s'attacha au barreau, et avec succès^, quoique sans goût. Un

^ Le titre de son Histoire de France (1685) porte : « Conseiller du Roi, lecteur de Mgr le Dauphin, de rAcadémie françoise. » — L*oayrage est dédié au Roi par un des fils de Tauteur, et il signe : f De Cordemoy, abbé de Feniers, » non Ferrières. — Le privilège du livre, sous le seing de Louis XIV et le contre-seing de Golbert, est conçu en termes flatteurs : « Désirant donner audit sieur de Cordemoy des marques de Pestime particulière que nous faisons de sa personne et de son ouvrage, nous lui avons permis.... par ces présentes, signées de notre main.... » — Versailles, 1®^ avril 1683. L'achevé d'imprimer est du 31 mars 1685.

' On voit ses armes, surmontées d'une couronne de comte, au bas de son portrait, peint par un de ses fils ( unus ex filiis pinxit advivum), et gravé par P. de Rochefort. C'est le seul texte qui nous apprenne que M. de Cordemoy eut d'autres enfants que l'abbé de Feniers.

' L'abbé Ledieu dit, dans ses Mémoires, en parlant de Bossuet . « Sa profession d'homme de lettres attacha plus particulièrement autour de sa personne une troupe de gens choisis, distingués par leur esprit et par leur savoir. On les coonoît tous : .... de Corde-» moy, célèbre avocat, fait lecteur de Mgr le Dauphin à sa prière.» (Mémoires et Journal sur Bossuet y Paris, Didier^ 4 vol. in-8*».

214 GÉRAUD DE CORDEMOY.

penchant marqué pour la philosophie Tentraîna malgré lui. Celle de Descartes lui plut -, et par là il plut luimême à M. Bossuet, évêque de Meaux, qui avoit pour Descartes la même passion *.

Il fut mis par cet illustre prélat auprès de M. le Dauphin, en qualité de lecteur; et M. Tabbé Fléchier, depuis évêque de Nîmes, eut aussi en même temps une même place, dont il fut redevable à M. le duc de Montausier ^. Ces deux écrivains, déjà connus Tun et l'autre

t. I, pp. 135-156.) Plus loin, Tabbé Ledieu rapproche M. de Cordemoy de Daniel Huet, a tous deux, dil-il, très-savants et trèspolis. » (Ibid, p. 140.)

* Huet. Comment, lib. V, p. 906. (o.) — Le passage de Huet est important : « In Deïpbini familiam, Bossuetii rogatu, adscitusest Geraldus Cordomaeus, et lectoris titulo decoratus. Frequentabat ille cartesianoruui conventus, satisque se credidit praeceptls iUorum imbutum ut ea etiatm alios docere posset, ..., libellosqua hQ(; fermento turgidos in vulgus sparsit. Hinc venit iq i|otitian) ^QS* suetii, qui et ipse favebat fais partibus, cœtusque cartesianorvm cogebat apud se statis diebus. »

' En 1704, Tabbé de Gordemoy imprima les Œuvres ^e SQp père, et il y comprit, outre plusieurs travaux de philosophie çar«tésienne, divers traités sur Thistoire et la poiitiquç ( 3® partie c|0$ Œuvres). M. de Gordemoy s*y montre tout préparé à faire Téd^cation d*un prince; aussi, à la suite de ses Observations sut Hérodote f eu plus loin, sur V Histoire, on remarque un chapitre : «Pe la qéçessité de Tfaistoire ; de son usage et de la manière doqt i| y faut mêler les autres sciences en la faisant lire au Priqce. » Suit une lettre charmante adressée à Tabbé Fleury, ou, sous forme dç songe^ il montre a que la réformation d*un État dépend de Téducation des enfants, et comment il les faut élever. » 11 y fait reloge de Montausier et approuve sa nomination au poste de gouverneur du Dauphin, et cette lettre, où il décrit une ville d'Utopie çt fi^it un plan d'éducation pour les enfants depuis cinq ans jusqa*^ vingt ans, dut influer sur le choix que lit de lui M. de Montausier. Le plan (l'éducation est fort intéressant et montre avec

GÉRAUD DE CORDEMOY. 2i5

par d'excellents ouvrages, se piquèrent égalemeqt dç faire honneur à leurs patrons, en travaillant de concert i Tinstruction du jeune prince. L'un^ par Tordre du gouverneur, entreprit d'écrire la vie de Théodose *, et l'autre, par l'ordre du précepteur, celle de Charlemagne. A l'égard de M. Fléchier, plus orateur que critique, il eut bientôt achevé sa tâche. Quant à M. de Cordemoy, comme il apportoit un esprit de cartésien à ses lectures, et qu'il ne vouloit rien dire que sur de bonnes preuves, il n'alla pas loin dans ses recherches historiques, sans être frappé des contradictions, des bévues, des fables, dont les auteurs sont pleins. Il com^ prit que, comme en philosophie, si l'on veut approfondir une question, souvent on est obligé d'embrasser toutes les autres : de même, pour bien écrire l'histoire d'un règne, c'est une nécessité de connoître les règnes précédents. Insensiblement, sa curiosité ne faisant que s'irriter, et ne voulant rien laisser en arrière, il remonta jusqu'à l'origine de la monarchie. Ceux qui sont capables d'en juger lui rendent cette justice, que son His^ toire de France * est tout ce que nous avons de plus

queUe austérité on entendait faire Téducation du Prince; ainsi on le faisoit lever, diaprés les anciennes traditions, dès quatre heures du matin, etc.

^ Elle ne contient que les deux premières races de nos rois, et même, suivant le P. Le Long, num, 1879^ la fin de la seconde race est de Tabbé de Cordemoy, fils de TÂcadémicien. (o.) — Ce ne serait pas par ordre du gouverneur que M. de Cordemoy aurait écrit son Histoire de France^ mais par ordre du Roi lui-même, selon son fils : « Sire, je présente à Votre Majesté le l^*" tome de YHïstoire de France que mon père avoil commencée par vos ordres. » Et, après avoir dit: « H achevoit la seconde race; et,

216 GÉRAUD DE CORDEMOY.

savant et de plus débrouillé sur ces temps obscurs ^ Il est vrai que Térudition s'y montre trop à nu, et sans être revêtue de certaines grâces, dont apparemment M. de Cordemoy, accoutumé à écrire sur une physique abstraite, n'eût pas daigné se parera

Avocat par état, mais philosophe par goût, et historien par occasion : n'étoit-ce point aussi se partager un peu trop ' ? Du moins nous voyons que ces grands écrivains, dont le mérite est attesté par la confiante admi* ration de tant de siècles, faisoient choix d'un genre qui leur fût propre, et s'y bornoient. Les uns étoient poètes ; les autres, orateurs. Ceux-ci embrasspient la philoso-

sur le point d*offrir à Votre Majesté une partie si considérable de son ouvrage, la mort lui a enlevé cette consolation..., » il ajoute : c Votre Majesté m*a ordonné d*acbe?er Touvrage de mon père. >

^ Répondant au discours de Th. Corneille qui succédoit à son frère, et de M. Bergeret qui succédoit à M. de Cordemoy, Racine a dit: «M. de Cordemoy..., avec tant d'autres talents, possédolt toutes les parties d*un véritable Académicien : sage, exact, laborieux, et qui, si la mort ne l'eût ravi au milieu de son travail, alloit peut-être porter Tbistoire aussi loin que M. de Corneille a porté la tragédie. »

^ Le P. Le Long, ou du moins M. de Fontette, son éditeur et commentateur, fait cet éloge de M. de Cordemoy : c II étoit critique délicat et judicieux; il a éclairci fort beureusement les temps obscurs de la France ; son style est pur et noble , et , sMl étoit un peu moins diffus, il céderoit à peu d'écrivains. » Bayle ( art. vu des Nouvelles de la République des lettres du mois d'octobre 1683), a dit aussi : « M. de Cordemoy a éclairci beaucoup de faits qui étoient demeurés obscurs jusqu'à présent; il en découvre quelques-uns que l'on ignoroit encore, et en réfute d'autres que Ton tenoit pour certains. »

' Est-ce donc se partager que d'avoir été avocat, se faire historien et rester philosophe?

phie; ceux-là, Thistoire. 11 n'y a guère que Gicéron et Plutarque, qui aient heureusement fourni deux carrières tout à la fois. Ils ont joint la philosophie au genre d'étude, dont ils faisoient leur capital. Encore faut-il convenir que Plutarque n'avoit embrassé la philosophie qu'en historien, et que Cicéron ne l'a proprement traitée qu'en orateur.

Ainsi les beaux-arts, loin de servir à nous enorgueillir, doivent au contraire nous donner une sorte de mépris pour nous-mômes, en nous faisant sentir combien nous sommes limités. De tant d'hommes qui s'y appliquent , la plupart n'excelleront jamais en rien , quoi qu'ils fassent. Et ceux qui peuvent exceller, ne le peuvent qu'en un genre seul. Heureux s'ils savent le connoltre ! Mais il est peut-être aussi rare de connoître son talent que d'en avoir un bien décidé.

FRANÇOIS DE BEAUVILLERS,

Pair de Franc*, CheTalier des Ordres du Roi , premier Gentilhomme de sa Chambre', reçu à 1* Académie le 8 juillet 1663, mort le 16 juin 1687.

Peu de gens, môme dans le grand loisir d'une vie privée, ont plus marqué de goût que M. le duc de Saint- Aignan pour les arts qui vont à orner l'esprit. Il ne

^ GouTerneur de la ville et citadelle du Havre de Grâce, Montivillers, Harfleur, Fécamp ; gouverneur de Touraine, des ville et château de Loche, etc.

croyoit pas qu'une haute naissance, pur don de la fortune, lui fût une raison de négliger, ou plutôt d'anéanr tir des talents, qui sont les plus précieux dons de la nature. Son exemple seul eût détruit le préjugé des siècles grossiers, qui se figuroient que ces mêmes talents, par où s'élève Vhomme né dans l'obscurité, ravalent l'homme né dans la splendeur.

Mais en s*attachant à ce que les Muses ont de fleuri, il eut grand soin aussi de ne pas toucher à ce qu'elles peuvent avoir d'épineux. Il ne remporta de leur com-rmerce que ce qui pouvoit contribuer à répandre dans sa manière de penser, d'agir et d'écrire, cette galanterie fine et ingénieuse qui est comme la fleur de la politesse.

On voit assez que, dans un homme si distingué par t^nt d'autres endroits, je ne cherche ici que Thomme de lettres. Car, si je m'engageois à parler des occasions brillantes, où sa valeur s'est signalée, combien de sièges, combien de batailles s'oilriroient à mon esprit' ? Mais ici, encore une fois, je n'ai et ne dois avoir devant les yeux que le titre d'Académicien.

Jaloux de ce titre, non-seulement M. le duc de Saint- Aignaale souhaita dans l'Académie françoise, mais il Taccepta dans celle des Ricovraii de Padoue, et dans une Académie de physique, qui seformaen 1662àCaen,sous les auspices de M. Huet, depuis évêque d'Avranches^.

^ « A peine est-il sorti de Tenfance qu'il marche aux combats et à la gloire... Il est blessé au combat de VaudrevaDge, au siège de DÔle, et plus dangereusement à celui de Gravelines. » (Discours de réception de Vabbé de Cboisy, successeur à TAcadémie du duc de Saint-Aignan.)

< Huet. Comment, lib. IV, page 229 (o.) — Colbert, lit-on dans

Il fit plus. Car sachant que dans cette môme ville de Caen, la patrie du grand Malherbe, tous les ans on cou* ronne une pièce de poésie à Thonneur de la sainte Vierge, il concourut pour le prix, dans la vue de rani-» mer ces sortes d'exercices et de leur attirer un nouvel éclat, en faisant voir qu'un seigneur de son rang étoit frappé de la gloire qu'on y acquiert. Il fut victorieux, et certainement la faveur y eut d'autant moins de part, que les juges le soupçonnoient moins d'être au nombre des concurrents. Tous les poètes de Normandie applaU'^ dirent à son triomphe, ceux mômes qui avoient été ses rivaux sans le savoir ; au nom du vainqueur, la jalousie ne trouva point à entrer dans l'âme des vaincus, et il y eut un volume de pièces publiées à sa louange, tant en latin qu'en françois ^

le passage cité, soutenait, par une forte subvention, rAcadémie de Huet, et ensuite : c Tarn féliciter autem increbuit florescentis bi}jas Academi» fama, ut Bellovillarius, dm Santanianus, literariae glorise percupidus, in eam optaverit admitti, suumque no-r men ut ia Acadeœicorum nostrorum seriem referretur valde à ma contenderit. »

< Voyei^ le Recueil de poéiies qui ont été couronnées sur le Puy de rimmaculée conception de la Vierge, tenu à Caen dans les grandes écoles de rUniversité, 1661. (o.) — Le Recueil de 1667 (imprimé en 1668), etnon de 1661, est dédié à Saint-Aignan par l'imprimeur, Jean Cavalier, et ce recueil contient une ode sur Thésée, c où , dit rimprimeur, voulant nous donner l'idée parfaite d*un grand héros, vous nous avez laissé tout ensemble un fidèle portrait de vous-même. » Et il ajoute : « Je vous la présente. Monseigneur, avec les éloges de plusieurs savants hommes qui, par une noble émulation, ont travaillé à faire le panégyrique de vos Tertus et des plus belles actions de votre vie. » — Les savants hommes dont il est ici parlé sont : Georges Pyron , professeur d*éloqiieiiee au collège du Bois, Antoine Halley, Mathieu Maheult

11 eût prétendu avec un égal succès à une autre sorte de couronne, s'il eût vécu du temps que la Grèce attachoit tant d'honneur à ces jeux célèbres, où des rois même alloient faire preuve d'adresse et de force. Ces deux qualités, dont les anciens croyoient T usage si utile à leurs héros, le faisoient infiniment paroître dans les ballets de la cour. Premier gentilhomme de la Chambre' , à peine avoit-il reçu les ordres immédiats du Roi, que dans un moment il concevoit Tidée d'un spectacle magnifique, il en traçoit le plan, il composoit une partie des récits^ ; et quand Sa Majesté distribuoit les person. nages, elle lui permettoit de choisir toujours le plus difficile.

Pour l'ordinaire, le sujet de ces fêtes galantes étoit tiré de nos vieux romans, dont il savoit imiter jusqu'au style ^, comme nous le voyons par quelques-unes de ses

deVaucouleurs, P. Cally, Marin Le Verrier, J. LeTellier, Fr. Dolley, Savary, Beaussieu, Bosroger, de Montenay le Neuf, Bardou et Levavasseur. — L*ode du duc avait été lue par Joseph de Prémont Graindorge, de Gaen, étudiant au collège du Bois.

^ il y avait quatre premiers gentilshommes de la Chambre, qui servaient une année chacun, et qui touchaient 5,500 livres de gages.

< Voyez les Plaisirs de Vile enchantée, dans Molière, les ballets, les carrousels, etc. (o.)

' L*abbé d'Olivet s^avance beaucoup trop en disant que c pour Vordinaire le sujet des fêtes galantes de la Cour étoit tiré de nos vieux romans. » H suffit d*en lire le catalogue pour voir que, s*ii y a beaucoup de ballets tirés de la mythologie ou fondés sur des actualités, il y eu avoit fort peu tirés des vieux romans. D*aiileurs les vers de ballets étaient récités, et le style archaïque y aurait fait, pour cette raison seule, assez mauvais e£fet. Ce n*est donc pas là que le duc de Saiul-Aignan essayait ses pastiches.

lettres imprimées avec celles de Voiture, et qui feroient grand honneur à Voiture lui-môme *•

Quant à ses poésies ^, le peu qu'il en a laissé sortir de son cabinet montre qu'il possédoit les règles de Tart comme ceux qui en font leur principal objet; mais que, par une finesse de Fart même, il y répandoit de ces négligences méditées, qui donnent lieu de croire qu'on n'en a fait que son amusement.

Il procura en 1669 l'établissement de l'Académie d'Arles', qui a cela de singulier, qu'elle ne doit être

1 Voyez dans les œuvres de Voiture, édition 1681, t. II, p. 60, une « Lettre deM. le comte (depuis duc) de Saint-Aignan, étant prisonnier, à M. le comte de Guiche » (en prose). 11 y parle notamment de ces fêtes galantes auxquelles il ne peut pins assister : « par mon chief, moult desconforté suis et mis en désarroy. Hélas ! cher sire, où sont maintenant allés jeux, momeries, danses et chansons^ où sont mussez loing de moy jongleurs, menestriers, farceurs, herpeurs et appointeurs de vielles ? Que sont devenus tournois, behours et tels autres esbanoyements où Ton voyoit piéça heaulmes enfondrer, haubers démailler, glaives froisser, destriers affoler, chevaliers gésir et escus desrompre....? >

< Il y en a dans les Mercures galants, et dans quelques autres recueils de son temps.

L*abbé de Marolles, dans son Dénombrement d'auteurs , fait mention de Bradamante, pièce de théâtre, qu*il attribue à M. le duc de Saint-Aignan. Il y a en effet une tragi-comédie sous ce titre^ imprimée sans nom d*auteur en 1637. (o.) — 11 y aussi de ses ouvrages dans les œuvres de Voiture, de Scarron, dans les Mémoires littéraires de Tabbé d*Artigny, etc.. Celui-ci regrette qu*on n*ait pas recueilli les œuvres du duc de Saint-Aignan : on devait cet hommage c à un seigneur qui honora les beaux-arts et qui répandit ses bienfaits et ses largesses sur tous les poètes de son temps. » (Tome II, p. 310.)

' L'Académie royale d'Arles, nommée aussi simplement TAcademie royale, à en juger par 1e titre que prend M. deVertron, « de

in LE DUC DE SAINT-AIGNAN.

cotflpoâée ()de de gentilshommes. La France jouissoit alors d'une paix profotidé, et le dessein de M. le duc de Saint-Aignan étoit d'inspirer le goût des lettres â une boblesse oisive, dessein véritablement digne d'un bon citoyen. Cftr enfin, quand le goût des lettres ne seroit de nulle autre utilité pour un royaume, du moins il est Certain que c'est une passion douce, qui écarte ou qui modère les passions turbulentes, et qui sert de préservatif contre les suites de l'oisiveté et de la barbarie.

Hais la protection que M. le duc de Saint-Âignan accordoit aux gens de lettres, ne se bornoit pas à son Académie d'Arles K Quels sont les poètes de son temps, qui n'ont pas laissé des témoignages publics de ce qu'ils croyoient devoir ou à ses lumières oU à ses bienfaits ? Jamais le mérite ne manqua de le toucher : surtout le mérite peu aidé de la fortune ^. Au lieu de ce» dépenses

rAcadémié royale » fut établie par lettres patentes données en 1669 et vérifiées au Parlement de Provence. Elle fut composée d'abord de trente et ensuite (en i677] de quarante personnes • de mérite, de savoir et de qualité,» et elle obtint les mêmes honneurs, dit de Vertron, les mêmes privilèges, dit Moreri, que T Académie françoîse. Sa devise était un laurier planté auprès d*nn autre lauHer, avec un soleil dardant ses rayons sur Tun et Tautre, avec ce mot : foventur eodem, — L*allusion est facile à saisir ; on sait que TAcadémie françoise avoit pour devise un laurier, avec le mot : à ^immortalité,

^ M Non-Seulement M. le duc de Saint-Aignan étoit le protecteur d'une célèbre Académie par un titre particulier : on peut dire quUl rétoit de tous les gehs de lettres par une générosité qui n*exceptoit personne.... H aimoit aussi tous nos exercices, et y venoit bien plus souvent qu'on n*eût osé Tespérer. » (Répanse de M. Bergeret ati Discours de Tabbé de Choisy.]

- Sans parler de Voiture, Scarron, Richer, Bois-Robert, Gba-

JEAN-JACQUES DE MESMES. Î2d

folles, qui ne peuvent causer que du regret, il aitnoit eelles dont un cœur généreux se dédommage par le plaisir de les avoir faites.

Il mourut à l'âge de quatre-vingts ans. Ce fut un deuil universel sur le Parnasse. Telle est Vheureuse destinée de TAcadémie, qu'après l'avoir perdu depuis tant d'années, elle vient tout récemment de le voir renaître pour elle dans un de ses flls*, qui, avec un nom qu'elle honore, lui apporte les talents qu'elle estime.

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