‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 49 sur 158 · DE L'HISTOIRE DE L'ACADEMIE · texte numérisé non relu

DE L'HISTOIRE DE L'ACADEMIE

Je. me souviens d'avoir lu que TOrdre de Citeaux, assemblé capitulairement, fit un statut par lequel il fut ordonné que, vu le grand nombre de leurs religieux qui avoient été inscrits au catalogue des saints, ils ne poursuivroient désormais la canonisation d'aucun ; et cela, de peur que la trop grande quantité n'en fit bais- •eÉ le prix : Ne multitudine Sancti vilescerené in Ordîne * : précaution sage, et nécessaire sans doute, dans les temps héroïques de ce fameux Ordre, lesquels, je l'avoue, me sont encore moins connus que ceux de la Grèce. Quoi qu'il en soit, je ne serois pas fâché que les Académies fissent un statut dans ce goùt-là, d'autant plus qu'elles n'ont pas l'infaillibilité de l'Église. A force de multiplier nos héros, les véritables y perdront 5 les faux n'y gagneront pas ; et le monde se fera tellement à nos apothéoses, qu'elles ne signifieront plus rien.

Que des militaires aiment à lire la vie d'un Condé, d'un Turenne, cela est dans l'ordre : ils y trouveront l'agréable et l'utile. Mais à quoi bon les mémoires d'un guerrier qui ne s'est point signalé ? Voilà cependant à quel excès l'histoire littéraire est portée de nos jours. Autant que j'en puis juger par les journaux d'Allemai|ne, cette mode nous est venue de certaines Universités, où il n'est guère permis d'enterrer un bachelier, et à plus forte raison un docteur, sans prononcer et imprimer son oraison funèbre. Voyez, je vous prie, le Dictionnaire de Moreri, combien vous y verrez des gens inconnus d'ailleurs ! combien d'illustres qui n'ont brillé

* Voy. rÉpître dédicatoire du Père Thomas Le Blanc, au-devanl de la Vie du P, Vincent Carafe^ imprimée à Lyon en 1657. (0.)

que dans l'enceinte d'une paroisse ou d'une communauté, et dont la mémoire ne pouvoit être précieuse qu'à leur petite contrée ! Où en serions-nous si PIutarque avoit suivi cette méthode ? A peine la mémoire de rhomme suffiroit-elle pour retenir Jes noms propres des Grecs et des Romains dont il auroit eu à rendre compte. Pour moi, je serois bien charmé que nous eussions une bonne vie d'Homère, de Platon, d'Horace, de Virgile et de leurs pareils ; voilà le cas où les plus minces détails ne pourroient que m'intéresser ^ mais je ne donnerois pas un fétu pour savoir quelle année de Rome naquit Ravius * ; qui étoient son père, sa mère, sa nourrice, son précepteur; combien il eut de frères, combien fle sœurs-, quelle année et quel jour il mourut.

Je ne conclus pas de tout ceci qu'à la mort de nos confrères, et le jour destiné à les pleurer, nous fassions mal de leur payer le tribut des louanges qui leur est dû. Rien n'est plus légitime; et même quand on passeroit un peu les bornes d'une trop scrupuleuse vérité, ce seroit partir d'un bon principe ; car l'amitié et ladouleur grossissent les objets. Mais de vouloir que plus de trente ans après leur mort, car voilà de quoi il s'agit pour la continuation de notre histoire, j'aille rechauffer leur panégyrique, sans avoir trouvé de nouveaux matériaux, qui méritent d'être mis en œuvre, c'est une carrière que je laisse ouverte à ceux qui auront, je ne dis pas plus de zèle, mais plus d'art que je n'en ai.

Par exemple, j'en suis demeuré au président Rose,

^ Qui Bavium non odit, amet tua carmîna, Maevî. (Virgile.)

qui mourut le 6 janvier 1701. Vous save« que M™*^ la première Présidente* est aujourd'hui tout ce qui reste de sa postérité. Je serois bien flatté certainement de pouvoir écrire quelque chose de son goût, et qui fît honneur à son aïeul. Toute la France sait qu'il étoit aimé de Louis XlV ^ qu il avoit beaucoup d'esprit, qu'il fit une grande fortune. Mais venons à l'Académicien. Qu'ai-je à en dire? qu'il a plus d'une fois harangué le Roi à la tête de la Compagnie, et avec beaucoup de succès. Je ne trouve que cela, ni dans nos registres, ni dans la mémoire de ses contemporains. Or, dites-moi, Monsieur, si cela seul est suffisant pour qu'un lecteur, qui ne cherche que du littéraire dans mon ouvrage, me pardonne de lui raconter, et l'éducation det M. Rose, et par quels emplois il a passé, et tous ses faits et gestes pendant une vie d'environ quatre-vingt-dix ans? Je n'ai point assez d'art, encore une fois, pour coudre proprement un accessoire très-long avec un principal très-court.

A la vérité, l'expérience de mon prédécesseur me condamne, car M. Pellisson, dans ses éloges de nos premiers Académiciens, ne fait point scrupule de s'étendre sur quantité de choses tout à fait étrangères à l'Académie ; et il narre avec tant de grâces, qu'on lui sait gré de tout ce qu'il dit. Mais il avoit pris un tour

* Madame Portail, (o.) — Voy. t. ii, ci-dessus, p. 11.

Antoine Portail, gendre du président Rose, fut lui-même premier président au Parlement de Paris et membre de TÂcadéniie française. — Reçu en 1724 à la place de l'abbé de Choisy, il mourut en 1736, et fui renïpiacé par NiveUe de La Chaussée.

heureux : son histoire est écrite en forme de lettre a un de ses parents ; et une lettre, comme vous le savez mieux que moi, laisse un champ libre aux digressions, aux réflexions, au badinage même. Tout ce qu'on veut y entre sans difficulté, et y est bien reçu. Pourquoi donc n'ai-je pas pris le même tour, me direz-vous? Parce qu'il n'appartient qu'à celui qui s'en sert le premier. On aura beau dire qu'on Fauroit imaginé sans lui, cette excuse, fût-elle la vérité même, ne sera point reçue; et si Von ne prend une autrç route, quoique moins bonne, il faudra humblement se ranger parmi ceux qu'un de nos amis appelle « servum pectis \ » Je suppose pourtant qu'il me fût permis de prendre le tour de M. Pellisson ; et pour ne point perdre de vue le président Rose, je vais. Monsieur, vous rapporter un trait qui doit vous plaire.

Vittorio Siri , que vous connoissez par son Mercurio et par les Memorie recondite, demeuroit sur la fin de ses jours à Chaillot, où il vivoit honorablement d'une grosse pension, que le cardinal Mazarin lui avoit fait donner. Sa maison étoit le rendez-vous des politiques, et surtout des ministres étrangers, qui ne manquoient guère de s'arrêter chez lui au retour de Versailles, les jours qu'ils y alloient pour leur audience. Un jour donc, plusieurs de ces ministres s'y trouvant assemblés, l'un d'eux mit la conversation sur la campagne de Flandre, dont il paroissoit renvoyer toute la gloire à M. de Louvois ; Vittorio, qui haïssoit M. de Louvois, interrompit ce louangeur, et avec son jargon,

' 0 imitatores, servum pecus!... (Horacb.)

qui n éioit ni italien ni françois : « Monsu^ lui dit-il, vous nous faites ici de votre Monsu Louvei il piu grand huom qui soit dans l'Europe; contentez-vous de nous le donner per il piu grand commis; et si vous y ajoutez quelque chose, dites, per il piu grand brutal. » Vous jugez bien, Monsieur, que dès le lendemain M. de Louvois fut instruit, et ne manqua pas de se plaindre au Roi. Ce grand prince, qui eut toujours pour maxime que de s'attaquer à ceux qu'il honoroit de sa confiance, c'étoit lui manquer de respect à lui-môme, répondit qu'il châtieroit l'insolence de l'abbé Siri. Rose, dont le Roi se servoit pour écrire ses lettres particulières, étoit actuellement dans le cabinet de Sa Majesté : il entendit ce qui se disoit. Quand le ministre se fut retiré, il supplie le Roi de vouloir suspendre sa juste colère jusqu'au soir -, il va promptement à Chaillot, il se met au fait, et revint au coucher du Roi ; et lui ayant demandé un moment d'audience : « Sire, lui dit-il, le fait est à peu près tel qu'on Ta rendu à Votre Majesté. Vous savez que mon ami Siri a une méchante langue et se met en colère aisément, mais il devient fou et furieux lorsqu'il croit qu'on blesse la gloire de Votre Majesté. On s'est avisé, en présence de tous les étrangers qui étoient chez lui, de louer M. de Louvois comme si la dernière campagne n'avoit roulé que sur ce ministre. On Ta voulu faire admirer à tous ces étrangers comme le plus grand homme de l'Europe. Alors la tête a tourné à mon pauvre ami : il a dit que M. de Louvois pouvoit être un grand commis et rien autre chose : qu'il étoit aisé de réussir dans son métier,

lorsqu'avec tout l'argent du royaume, on n* avoit qu'à exécuter des projets aussi sagement formés, et des ordres aussi prudemment donnés que ceux de Votre Majesté. — Ah! il est si âgé, dit le Roi, qu'il ne faut pas lui faire de la peine. »

Je ne doute pas. Monsieur, que ce récit n'intéressât les honnêtes gens, quelque part qu'il fût placé. On aime toujours ce qui porte le caractère d'une amitié vive et généreuse, surtout dans un homme élevé à la Cour. On est charmé aussi de voir

Ce que c'est qu'à propos toucher la passion*.

Mais plusieurs traits semblables, quand nous en aurions à foison , ne feroient pas une Histoire de l'Académie.

Remarquez donc, je vous prie, que pour un ouvrage de cette nature l'auteur est bridé de tous côtés, et par les égards qu'il doit à sa Compagnie, s'il est Académicien, et par les attentions qu'il doit au public et à la vérité. Jugez-vous qu'il soit aisé de ménager tout à la fois tant d'intérêts différents, et qui, de temps en temps, sont opposés Tun à l'autre. Permettez-moi de vous dire :

Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin *,

ou du moins, si la chose est facile, ce n'est pas à un franc Gaulois tel que vous me connoissez. •

Avant que de vous quitter, et puisqu'il s'agit ici de

* Vers de Racine, dans les Plaideurs,

^ Vers de Racine, dans Andromaque, acte I, scène 2.

Page 1