RÉPONSE A M. DE VALINCOURT
Je me doutois bien, Monsieur, qu'à force de persécutions je réussirois à vous arracher des mémoires sur la vie de votre illustre ami. En remarquant avec quel plaisir ils se font lire, j'ai senti mieux que jamais la différence qu'il y a entre une lettre et une histoire. Une lettre parle à un particulier, souvent à un ami : on peut lui dire ce qu'on veut et comme on veut-, avec lui tout détail a bonne grâce, et même, plus les détails sont petits, plus ils sont le partage d'une lettre. Mais une histoire parle au public, et ce public veut de nous un respect qui ne nous laisse pas toute notre liberté, ni pour le choix des choses , ni pour la manière de les dire. Aussi M. Pellisson donna-t-il son Histoire de V Académie en forme de lettre adressée à un de ses parents, afin d'acquérir par là le droit de relever avec bienséance jusqu'aux moindres particularités , sous prétexte qu'il en instruisoit un de ses parents, et non pas le public. Je pouvois bien prendre le même tour •, j'en ai été cent fois tenté dans le cours de mon ouvrage'-,
1 L*abbé d'OIivet a écrit sous forme de lettre une véritable notice, que nous publions plus loin, sur Tabbé Genest. La forme épistolaire était en effet plus favorable à Tauteur, et son style, y a certainement beaucoup plus de charme.
mais de lout ce qu'il y a d'heureux dans M. Pellisson, comme je n'en pouvois attraper que cela seul, ce n'étoit pas la peine de me faire imitateur pour si peu.
Venons donc à M. Racine. J'ai eu la curiosité de parcourir ce qui reste de ses papiers dans sa famille. Il n'y a rien qui puisse être publié. Ce sont des collections d'Homère et de Sophocle, avec de petites notes à son usage. C'est une traduction du Banquet de Platon, mais il en manque la moitiés Ce sont trente ou quarante lettres, qu'il écrivoit d'Uzès à ses amis de Paris en 1661 et i662*. Je ne vous dirai pas que ces lettres sont pleines d'esprit : vous le devinez aisément -, mais ce qui m'a étonné, c'est d'y trouver une exactitude, une beauté de style qui est ordinairement le fruit d'un long exercice. Dans M. Racine, c'étoit l'ouvrage de l'éducation. Heureux ceux qui, comme lui, remportent de leurs premières études la connoissance des langues
> On a imprimé à Paris, en 1732, un petit volame intitulé : le Banquet de Platon^ traduit un tiers par feu M, Racine et le reste par madame de *". — Cette dame est riilustre Marie-Magdeleine- Gabriellede RocbecbouartdeMortemart, abbesse de Fontevrault, morte en 1704. (o.) — (Note de rédition de 1743.) — Celte savante abbesse étoit sœur de Mme de Montespan. — M. le marquis de La Rocbefoucauld-Liancourt a publié, sous le titre d*Études morales et littéraires de Racine, diverses notes écrites par lui sur les marges de ses livres et d'autres fragments. M. E.-J.-B. Rathcry a aussi reproduit dans VAthenâsum un extrait de la Gazette, du 25 décembre 1661 : Racine, qui était alors à Uzès, y donne des détails sur les réjouissances qui y ont eu lieu à Toccasion de la naissance du Dauphin.
s 11 y en a une d'imprimée dans ]esŒuvres diverses deM. de La Fontaine, t.lll, p. 322. Édition de Paris, 1739. (o.) — Note tirée de rédition de 1743.
^t un goût qui commence à se former sur les bons auteurs ! Un homme de lettres ne fait plus que bâtir toute sa vie sur ces fondements-là ; mais s'il ne les a pas jetés de bonne heure, il n'y revient plus et ne fait rien de solide.
A propos d'IIzès, vous ne dites point, monsieur, à quelle occasion M. Racine fit sa comédie des Plaideurs, Peut-être ne vous a-t-il jamais conté qu'à l'âge de vingtdeux ans, se voyant sans père ni mère, et avec peu de biens, il se retira chez un de ses oncles, chanoine régulier, officiai et vicaire général d'Uzès, qui lui résigna un prieuré de son ordre, dans l'espérance qu'il en prendroit rhabit. Il accepta le prieuré *, mais pour l'habit, il différoit toujours à le prendre; de sorte qu'à la fin un régulier lui disputa ce bénéfice, et l'emporta. Voilà le procès, « que ni ses juges, ni lui, n'entendirent jamais bien, » à ce qu'il dit dans la préface de ses Plaideurs.
Vous n'avez sans doute pas voulu faire mention de sa brouillerie avec Messieurs de Port-Royal , parce que vous savez mieux que personne le repentir qu'il en a marqué. Mais les monuments de cette querelle étant publics et méritant de passer à la dernière postérité, c'est à tort, permettez-moi de vous le dire, que nous en voudrions effacer le souvenir. Car je ne sais, Monsieur, si nous avons rien de mieux écrit, rien de plus ingénieux en notre langue que sa première lettre, qui s'adresse à l'auteur des Visionnaires; et quoique la seconde, qui s'adresse à MM. Du Bois et d'Aucour, ne soit pas tout à fait d'une égale force, il faut avouer que si
^i2 JEAN BACINB.
nous avions en ce genre dix-huit lettres de M, Racine, nous pourrions dire de lui et de H. Pascal ce qu'on a dit de Démosthène et de Cicéron ^
Rien de plus sincère, au reste, que sa réconciliation avec Port-Royal, quand il eut une fois quitté et la comédie et les comédiennes ', deux articles sur lesquels la mère Agnès ' ne cessoit de l'exhorter, il se rendit à ses instances et se maria en 1677 *. Il passa les dix années suivantes dans le tumulte de la Cour, sans faire autre chose que se préparer à écrire l'Histoire du Roi. Il se remit ensuite à la poésie, mais seulement pour composer des tragédies saintes et des cantiques spirituels. Après quoi, par reconnoissance pour l'éducation qu'il avoit reçue à Port-Royal-des-Champs, il employa les dernières années de sa vie à écrire l'histoire de
• Demosthenes Hbi (M. TuUi) prxripuit ne esses primas orator : tu illij nesolus. S. Jérôme, (o.)
* Voy. le Port-Rofal, de M. Sainte-Beave. — Port-Royal pardonna Esther à Racioe.
' C*étoit une tante de M. Racine, sœUr unique de son père. Elle a été abbesse de Port-Royal-des-^hamps, Sa mère s*y étant aUssi retirée, coknme je Tai dit ci-dessus, Toilà bien des motifs qui l'attachoient à celte maison, (o.) — Voy. dans les Mémoires de Louis Racine, une lettre de la Mère Agnès, page 61 de Tédition citée. — La note de Fabbé d'Olivet est rectifiée par nous, clde^sbs, p. 322, note 1 .
^ 11 épousa Catherine Romanet, fille d*an trésorier de PlràDee d'Amiens. Il en a eu trois filles et deux fils, le plus jeune desquels est auteur d'un Poème de la Grdce^ gu Ton retrouve le génie et le goût de son père, (o.)
i^tte fameuse abbaye ^ Vous savez qu'à sa mprt This* :oire dont je veux parler fut déposée par ses ordres mtre les mains de gens intéressés à la conserver ; et, «ir l'échantillon que j'en ai vu de mes yeux, je m'aslure que si jamais elle s'imprime, elle achèvera de lui lonner, parmi ceux de nos auteurs qui ont le mieux icrii en prose^ le même rang qu'il tient parmi nos >oêtes.
Il a mis, dites-vous, trop d^amour dans ses tragélies. C'est par cet endroit seul qu'il s'est éloigné de ses nodèles, j'entends Sophocle et Euripide. Ces grands lommes, sans avoir besoin que la religion leur mit un Frein à cet égard, avoient bien compris que l'amour n'a point assez de gravité, ou plutôt, si j'ose ainsi dire, que ?.'est quelque chose de trop badin pour entrer dans le tragique. L'amour peut bien être une des passions les plus sérieuses, et même les plus violentes, pour celui qui l'a dans le cœur *, mais qu'étant de sens froid, nous entendions raconter tout ce qu'il produit dans les personnes de notre connoissance, l'effet naturel de ces récits est de nous faire rire. Aussi les anciens, plus sages que nous, quoi qu'on en dise, avoient relégué l'amour dans les comédies -, et M. Racine lui-même, longtemps avant que de songer à manier des sujets de l'Écriture, s'étoit déterminé à faire une tragédie sans amour. 11 vouloit aussi rétablir les prologues et les chœurs. C'est sur ce plan qu'il travailloit à un Aicesie
1 Une partie de cette histoire parut l'année dernière sous ce titre : Abrégé de V Histoire de Port^Royal. On la croit imprimée dacs Paris, mais furtivemenl.(o.) — (Note de l'édition de 1743.)
d*après Euripide, lorsque son mariage, les remontrances de la mère Agnès et Fbonneur d'être nommé historiographe du Roi l'engagèrent à renoncer pour toujours au théâtre '.
Quant au parallèle de Corneille et de Racine, vous n'ignorez pas le mot de M. le duc de Bourgogne, que Corneille éloiipltts homme de génie ^ Racine plxis homme d'esprit ^.
Un homme de génie ne doit rien aux préceptes, et quand il le voudroit, il ne sauroit presque s'en aider : il se passe de modèles, et quand on lui en proposeroit, peut-être ne sauroit-il en profiter : il est déterminé par une sorte d'instinct à ce qu'il fait et à la manière dont il le fait. Voilà Corneille, qui, sans modèle, sans guide, trouvant l'art en lui-même, tire la tragédie du chaos où elle étoit parmi nous.
Un homme d'esprit étudie l'art; ses réflexions le préservent des fautes où peut conduire un instinct aveugle; il est riche de son propre fonds, et, avecle secours de l'imitation , maître des richesses d'autrui. Voilà Racine, qui, venant après Sophocle, Euripide, Corneille, se forme sur leurs différents caractères, et,
^ ff II a voit encore eu le dessein de traiter le sujet d'Alceste, et M. de Longepierre m*a assuré qu*il lui en avoit entendu réciter quelques morceaux ; c*est tout ce que j*en sais. » (Mémoires de Louis Racine.)
' Ménage a un mot heureux sur ce sujet : « Je ne veux pas, dit il, juger des tragédies de Corneille et de Racine par le plaisir qu'elles m'ont fait. J'étois trop jeune quand, j'ai va celles de M. Corneille et trop âgé, lorsque j'ai vu celles de M. Racine. > {Menagiana^ édit. 1694, t. I^ p. 556.)
sans être ni copiste , ni original, partage la gloire des plus grands originaux.
Il est vrai que le génie s'élève oii Tesprit ne sauroit atteindre *, mais Tesprit embrasse au delà de ce qui appartient au génie.
Avec du génie, on ne sauroit être, s'il faut ainsi dire, qu'une seule chose. Corneille n'est que poète; il ne Test même que dans ses tragédies, à prendre le mot de poète dans le sens d'Horace ' .
Avec de l'esprit, on sera tout ce qu'on voudra, parce que l'esprit se plie à tout. Racine a réussi dans le tragique et dans le comique ; son discours à l'Académie est admirable^; ses deux lettres contre Port-Royal, ses petites épigrammes, ses préfaces, ses cantiques, tout est marqué au bon coin.
Ajoutons que le génie, dans la force même de Tàge, n'est pas de toutes les heures, et que surtout il craint les approches de la vieillesse. Corneille, dans ses meilleures pièces, a d'étranges inégalités, et dans les dernières, c'est un feu presque éteint.
Au contraire, Tesprit ne dépend pas si fort des mo-
' Ingenium cui sit, cui mens diviuior, atque os
Magna sonaturum. I, Sat. iv. (u.)
* Je parle da discours quMI fit à la réception de Tb. Corneille et de Bergeret : car pour celui quMl lit à la sienne, U n'a point paru. Flécbier, Gallois et Racine furent reçus le même jour. Fiéchier parla le premier et fut infiniment applaudi ; Racine parla le second et gâta son discours par la trop grande timidité avec laquelle il le prononça, en sorte que son discours n'ayant pas réussi, il ne voulut point le donnera Timprimeur. (o.)
346 lEAN RACINE.
ments \ il n'a presque ni haut ni bas; et quand il est dans un corps bien sain, plus il s'exerce, moins il s'use. Racine n*a point d'inégalité marquée, et la dernière de ses pièces, Atlialie^ est son chef-d'œuvre.
On me dira que Racine n'est point parvenu, comme Corneille, jusqu'à une vieillesse bien avancée. Je l'avoue ; mais que conclure de là contre ma dernière observation ? Car l'âge où Racine produisit AtAalie répond précisément à l'âge où Corneille produisit OEdipe^ et par conséquent la vigueur de l'esprit subsistoit encore tout entière dans Racine, quand l'activité du génie commençoit à décliner dans Corneille.
Mais de tout ce que j'ai dit, il ne s'ensuit pas que Corneille manque d'esprit ou Racine de génie. Ce sont deux qualités inséparables dans les grands poètes. L'une seulement l'emporte dans celui-ci, l'autre dans celui-là. Or, il s'agissoit de savoir par où Corneille et Racine dévoient être caractérisés, et^ après avoir vu ce que les critiques ont pensé sur ce sujet, j'en suis revenu au mot de M. le duc de Rourgogne.
Racine étant le dernier Académicien mort dans le dix-septième siècle, c'est par lui que je finis. Vous, Monsieur, qui avez pris la peine de revoir mon manuscrit, vous savez que j'avois d'abord poussé cette Histoire beaucoup plus loin. Mais il faut que je vous ouvre mon cœur. Quand j'ai considéré que l'illustre Pellisson, l'homme du monde le plus circonspect, le plus poli, ne laissa pas d'éprouver la mauvaise humeur de ses contemporains, je vous avoue que j'ai tremblé pour
moi^ Je me trouvois même dans une situation plus dan* gereuse que la sienne ; car il n'a parlé que d'un très* petit nombre d'Académiciens, la plupart desquels étoient des auteurs isolés -, au lieu que dans ces derniers temps de TAcadémie, je me voyois accablé de noms qui tiennent à toute la France. J'ai essayé dans nos as« semblées publiques une bonne partie des articles qui entrent dans ce volume-, il ne m'est jamais arrivé de contenter tout le monde; les uns se plaignoient que j'avois trop loué, et les autres que je n'avois pas loué assez. Pour l'ordinaire, j'en ai conclu que j'avois donc attrapé ce juste milieu, où la vérité se plaît. Mais enfin, puisque l'Académie ne manquera jamais d'un historien qui ait moins de timidité que je ne m'en sens et plus de bonheur que je n'ose en attendre, vous m'approuverez sans doute, Monsieur, d'avoir généreusement et prudemment condamné au feu la suite que vous avez vue de mon ouvrage^.
J'en excepte un seul fragment, qui concerne M. Huet. Personne tt'ignore les raisons que j'ai de vouloir que cet article, qui a déjà été imprimé plus d'une fois, reparoisse ici.
* Voyez ci-dessus, p. 257. (o.)
» L*abbé d'Olivet a peul-êlt^ condamné au feu son manuscrit : mais il n'a pas exécuté son arrêt. Voyez ci-dessous, dans V Appendice, les extraits de ses lettres inédites au président Bouhier.
Àneiea Évèque d'ÀTraaches, reçu à rAcadémie le 13 août 1674, mort le
26 janvier 1721.
Il naquit à Caen le 8 février 1638 *. L'amour de Te tude prévint en lui, ne disons pas tout à fait la raison, puisque nous ignorons quand elle commence , mais a moins Tusage de la parole. «A peine, dit-il, avois-je quitté la mamelle, que je portois envie à ceux que j voyois lire^. » 11 perdit son père à dix-buit mois, mère quatre ans après. Il fut livré à des tuteurs négli gents, qui le mirent dans une pension bourgeoise ^, où,
^ De Daniel Huet, écuyer, et d'IsabeUe Pillonde BertouviUe. (o. — Son père, calviniste converti, était conseiller du Roi et secré taire ordinaire en la cour de Sa Majesté. Lors de la grande réformation de 1669, sa noblesse fut reconnue et confirmée. Ses ar^ mes, empreintes sur la reliure de tous ses livres et en tête de toutes ses lettres, étaient d*azur à deux hermines d'or en tête eu trois grelots sonnants de même, en pointe. Cf. Huet, évéque d'A— vrancfieSj sa Vie et ses Œuvres, par M. de Gournay, et Étude sur' Daniel Huet, par Tabbé Flottes. Quelques-unes de nos notes sont empruntées à ces deux livres, auxquels nous ne renverrons plus.
* Huetiana, p. 3; Commentar. p. 16. (o.) — Ce titre abrégé désigne le Commentartus de rébus ad eum pertinent ibus, qui a été récemment traduit en français par M. Gh. Nisard.
' Le tuteur de Huet, après la mort de sa mère, fut Gilles Macé, mathématicien, dont la femme, Catherine Pillon de Bertouville, était sœur de sa mère. Ses cousins étaient loin d'avoir son goût pour rétude ; aussi, quand mourut leur père, lui abandonnèrent-ils
avec peu de secours, et n'ayant que de mauvais exemples, il ne laissa pas d^achever la carrière des humaninités avant que d'avoir treize ans faits '.
Pour sa philosophie, il tomba sous un excellent professeur^, qui, à la manière de Platon, voulut qu'il commençât par apprendre un peu de géométrie. Mais le disciple alla plus loin qu'on ne souhaitoit. Il prit un tel goût à la géométrie, qu'il en fit son capital et méprisa presque les écrits que dictoit son maître, qui heureusement étoit assez sage et assez habile pour ne lui en savoir pas mauvais gré. Il parcourut tout de suite les
volontiers tous ses instruments et tous ses livres de mathématiques, de physique et d'astronomie.
1 II fut placé dans le monastère des PP. Croisiers, pour faire ses premières études; puis il passa, à Tâge de huit ans, au collège du Mont, où, pendant cinq ans, il continua d'étudier sous la direction des Jésuites. Dans sa correspondance inédite, il écrit à son neveu de Charsigné : « On me fit aller au collège à Tâge Je huit ans. J'entrai en cinquième à Pasques, et. Tannée suivante, en quatrième. A Tâge de douze ans, j'étois premier empereur en seconde, et les douze ans n*étoient pas encore expirés ^uand j'entrois en rhétorique. » En même temps qu'il suivait les cours du collège du Mont, Huet avait un précepteur dont il parle ainsi dans sa correspondance inédite: c Le précepteur que j'ay eu iusqu'en philosophie, étoit fort homme de bien , et du côté de la piété il faisoit très-bien son devoir; mais il étoit très-ignorant, ne m'apprenoit rien du tout, et j'aurois été plus propre à être son précepteur qu'il ne l'étoit àêtre le mien. Mais en récompense, j'étois fouetté et battu barbarement. » C'est ce qui lui a fait dire dans une épître à Ménage :
Prima tribus lustris mihi nondum adoleverat stas, Plagoii nec jam metuebam sceptra magittri.
— En rhétorique, il eut pour professeur Antoine Halley, poëte latin distingué.
' Le P. Mambrun, connu par ses vers latins et par un traité du poëme épique, (o.)
3Sê DA3IIEL HLCT.
antres parties des matbéfiiatiqaes; et quoique cetU^^ùMe aôeiice ne fût pas encore accréditée dans les collèges^ ^^^y ni même dans le monde, an point qu'elle Ta été depuis^ ^s J, OD loi en fit soutenir des thèses publiques, les pre — ^dernières qui aient été soutenues a Caen.
D deToîL an sortir de ses classes, étudier en droit e'^^et y piendre des degrés. Deux oorrages qui parurent ecv^D ce tempt^ interrompirent cette étude utile et le jetè-^Sferent dans une autre plus amusante. Ces deux ouvrage^^^Ms étoient les Principe» de DetcarteM et la Géographi^^^ Àe meriedeBochart^. Une preure qu'on ne doit jamai^S:-is aroir de préjugés, ou du moins s'y opiniàtrer, puis^^s^ qu'un même homme, et un homme trèsjudideux, quelquefois, dans ses âges différents, penser si différem ment, c'est que M. Huet, qui a vivement censuré cartes longtemps après, le goûta d'abord , l'admira le suivit durant plusieurs années^ Quant à la Gkographv
* Les PriMcipes de Dncartes, imprimés en 1643 et le PhaU^r àt Bockartf en 1646. (o.)
* Sur son estime, pais son mépris pour Descartes , Yoy. son CoKÊmentarius^ pages 55 et 36. — Qnand Hnet attaqua Descaries , il était précepteur da Dauphin, en même temps que Bossuet, dont le cartésianisme est très-connn. Mme de Séyigné, lettre da 15 jnin, écrit à sa fille, qui appelait Descartes son père en philosophie : — t Corbinelli me mande que M. de Soissons (Hnet) attaque TiTement M. Descartes, par la seule envie de plaire à M. de Montaosier: car on prétend qu*il n*entend pas ce quUl improuve. Mlle Descaites en est fort indignée, après les compliments qu*elle a reçus de lai à Paris, sur les éloges dus à son oncle et à Fimmortalité de son nom. Il y aura des gens qui répondront: Gomment, dit Corbinelli, un homme qui attaque le jugement de M. le Prince, de Mme de Grignan et de M. de Tardes ! » — Dans sa lettre du 1 1 septembre suivant , Mme de Sévigné parle d*UDe
DAiNlEL HUET. 3ol
de Bochart, elle Qt une double impression sur lui, et par rérudition immense de l'ouvrage, et par la présence de fauteur, ministre des protestants à Caen. Tout ce livre étant plein d'hébreu et de grec, aussitôt il voulut savoir ces deux langues , alla saluer Tauteur, lui demanda ses conseils, son amitié et se fit son disciple, mais disciple prêt à devenir émule. Souvent un jeune homme, avec de Tesprit et du courage, n'a besoin que d'un modèle vivant pour déterminer le genre de ses études. Tel qui n'a fait toute sa vie que des madrigaux auroit été un savant du premier ordre s'il avoit eu de l>onne heure un Bochart devant les yeux.
Qu'on ne croie pas cependant que M. Huet fût ennemi des amusements et des exercices qui conviennent à la jeunesse'. Il voyoit le monde, il avoit soin de se
réfutation de Haet par Gorbinelli. — Voy. une de nos notes sur Géraud de Gordemoy, ci-dessus, t. M, p. 214. — Gorbinelli n*esl pas seul à avoir pensé que Huet ait eu des vues intéressées en attaquant la philosophie de Descartes. Une chanson satirique qui parut alors, l'accusait d'avoir voulu par là gagner des protecteurs qui Taidassent dans la permutation de Tévêché de Soissons pour révêché d'Avranches. Ge sont là, à nos yeux, de pures inventions.
^ Dans l'épttre à Ménage, que nous avons déjà citée, Huet raconte qu'un ami de son père, le voyant, dans sa Jeunesse si passionné pour l'élude, chercha à len détourner :
An curiosa legens Teteram moDomenta, putas rem Crescere posse tibi? num sic eris utilis urbif... Uactam dote tibi contingere reris opima Squallenti axorem, et librorum pulvere fœdoT...
Le jeune homme ne sut pas résister d'abord à ces séductions :
.... Iroperium fero credalat, et nos Dolcibus abjungor Musis ; mibi prima Toinptas la niediM dormire die», et odoribue nngi
bien mettre, il cherchoit à plaire*. Véritablement, i n'avoit pas de grâce à danser ; mais il primoit à 1 course y il étoit meilleur homme de cheval, il faisoiP mieux des armes, il sautoit mieux , il nageoit mieux^ dit-il, que pas un de ses égaux.
A vingt ans et un jour, la coutume de Normandie 1 délivra enfin de ses tuteurs, qui lui épargnoient sordi dément tout ce qu'ils pouvoient. Sa plus forte passion et la première qu'il satisfit dès qu'il se vit son maître fut de voir Paris, non pas tant par curiosité que pou se fournir de livres et pour connoitre les princes de l iiiiéraivre^. C'est une de ses expressions. Il rendit d'abord ses devoirs au P. Sirmond, plus que nonagé naire. Cet aimable et respectable vieillard joignoit son grand savoir une grande candeur, qui lui venoit d son propre fonds , et une grande politesse, que la cou de Rome et celle de France lui avoient donnée. L P. Petau, bien moins âgé, mais naturellement plu rigide que son confrère, se dérida le front en faveu d'un jeune provincial, qui non-seulement étoit déj digne de l'écouter, mais qui osoit même quelquefois
Cœsariemf et Testes variatis pingere vittis, Cessatumque inter fonnosas ire paellas.
De meilleurs conseils, donnés par Bcchart, Grenteonesnil Graindorge et surtout le P. Mambrun,
Qui me tune monitis formabat amids,
ajoute-t-il, ramenèrent Huet dans la Toie qu'il ne quitta plus.
* Commentar. lib. I, pages 55, 56, 57. (o.)
* ffuetiana, p. 4. Comment, p. 58. (o.)
* Voyez ses dissertations sur diverses matières, etc. Tome II pag. 432, etc. (o.
'être pas de son avis, et lutter, presque enfant, contre un si grand homme ^
Je nommerois tous nos savants d'alors, si je nom- -mois tous ceux que M. Huet connut, et dont il s'acquit l'estime à son premier voyage de Paris. Deux ans après, il eut occasion de connottre ceux du Nord; Car la reine de Suède ayant invité Bochart à l'aller voir, il se joignit à lui, et partit au mois d'avril 16o2*. Bochart arriva en des circonstances où il ne fut pas si gracieusement reçu qu'il avoit lieu de s'y attendre. La santé de cette princesse chanceloit. Trop d'application à l'étude, car elle y passoit les nuits entières, lui avoit échauffé le sang. Bourdelot, son médecin, habile courtisan, et qui avoit étudié autant son esprit que sa complexion , l'obligea de rompre tout commerce avec les gens de lettres, dans l'espérance de la gouverner lui seul. Bochart en souffrit^. Pour M. Huet, sa jeunesse
^ Od a de Huet une lettre latine quMI écrivait, à Tàgede vingt ans au P. Sirmond. A cet âge, dit-il lui-même, il était en échange de lettres ou de visites avec tous les princes de la littérature qui vivaient alors, avec Pierre et Jacques Dupuy, Bocharti Blondel, Bouillaud , Saumaise , Heinsius, Vossius, Selden, Descartes, Gassendi, Ménage, le P. Petau, le P. Labbé, le P. Vavasseur^le P. Rapin, le P. Gossart enfin, dont il a composé répitapbe.
* Huet a adressé à Ghapelain un charmant récit de ce voyage, dans une épttre en vers latins : on trouve aussi, dans se^ poésies, diverses pièces de circonstance sur. le même sujet.
' Ménage attribue à une autre cause la disgrâce de Bochart : « M. Vossius, dit-il, conduisit M. Bochart en Suède pour le présenter à la Reine. M. Bochart avoit mené M. Huet avec lui-même. La reine de Suède ayant su qu'ils étoient en chemin, manda à M. Vossius qu'elle ne vouloit pas le voir, parce qu'il avoit écrit contre M. de Saumaise....» {Menagiana, 1694, tome I^ page 326.
lempécha de paroitre si redoutable à ce médecin. Il vit souvent la Reine, elle voulut même se l'attacher : mais rhumeur changeante de Christine lui fit peur. Il aima mieux au bout de trois mois revenir en France ; et le principal fruit qu'il y apporta de son voyage fut un manuscrit d'Origène, qu'il avoit copié à Stockholm.
Parmi les savants qu'il connut en Hollande , Saumaise tient le premier rang^ Diroit-on, à l'emportement qui règne dans les écrits de Saumaise, que c'étoi au fond un homme facile, communicatif, et la douceur même? Jusque-là qu'il se laissoit dominer par une femme hautaine et chagrine, qui se van toit d'avoir pour mari, mais non pour mattre , le plus savant de tous les nobles y et le plus noble de tous les savants.
Quand M. Huet fut de retour dans sa patrie, il reprit ses études avec plus de vivacité que jamais , pour se mettre en état de nous donner soa manuscrit d'Ori* gène. Deux sortes d'Académies, l'une qui s'étoit formée en son absence pour les belles-lettres, l'autre qu'il fonda lui-même pour la physique, servoient à le délasser, ou plutôt le faisoient de temps en temps changer de travail. En traduisant Origène, il médita sur les règles de la traduction et sur les diverses manières des plus célèbres traducteurs. C'est ce qui donna lieu au premier livre qu'il publia, et par lequel il fit, si j'ose ainsi dire , son entrée dans le pays des lettres ^. On y admire ce qu'on a depuis admiré dans ses autres ouvrages, une lecture sans bornes , une judicieuse crîti-
* On a de Huet un long poëme sur la murt de Saumaise.
* De interpretatione libri duo. Parisiis, 1 vol. ia*4<»» 1061 .
^ue, et surtout une latinité qui feroit honneur au siècle d'Auguste. Enfin, seize ans après son retour de Suède, il mit son Origène au jour '. Ces seize ans, il les passa dans sa patrie, sans emploi, tout à lui et à ses livres, ne se dérangeant que pour venir tous les ans se montrer un ou deux mois à Paris.
Pendant ce temps-là, il eut des lueurs de fortune^ dont il ne fut point ébloui. La reine de Suède, qui^ après avoir abdiqué la couronne, s'étoit transplantée à Rome pour toujours, voulut lattirer auprès d'elle en 1659. Mais l'aventure de Bochart, demandé avec tant d'ardeur, et puis oublié dès qu'il parut, l'empêcha de succombera la tentation devoir l'Italie. On le souhaita en Suède pour lui confier l'éducation du jeune Roi qui remplaça, en ^660, Charles Gustave, successeur de Christine \ Mais il eut la force de remercier : et ceux
^ Ce leng temps passé sur le texte d^Origène, s'explique peutêtre plutôt par Tennui que causait à Huet ce travail que par le soin qu'il y mettait. M. Sainte-Beuve a cité un fragment d'une lettre inédite de Huet à Ménage ; on y lit :
c Si je me trouve délivré de ce fardeau quand vous le serez de
votre Laërce, nous pourrons ensuite goguenarder tout à notre
aise, et faire des vers à ventre déboutonné. » (Causeries du lundi).
' Huety dans ses mémoires, a parlé de cette offre qui lui fut
faite. Fléchier, V Europe savante (1719), les Nouvelles littéraires
(1718), rappellent le même fait et l'admettent. Mais, dit M. l'abbé
Flottes, c le journal de Leipsick intitulé Àcta eruditorum (1723),
prouve que le refus de Huet n'a pas eu lieu, puisque l'offre n'a pas
été faite. Le P. Niceron en convient. L'auteur des Mémoires pour
servir à V histoire de Christine et Briicker citent cette réfutation.
Mais Briicker soutient qu'on ne peut en rien conclure contre la
bonne foi de Huet. H croit que ce dernier s'en sera rapporté trop
légèrement à un faux bruit, ou, ce qui est plus vrais emblablCf
qu*ila été trompé par Chapelain. » Quant à nous, cette tromperie
380 L'ABBÉ GEiNEST.
M. le duc de Bourgogne. Quand ce prince apprenoit à dessiner, il tournoit tous ses dessins à faire le nez de Tabbé Genest : qu'il fût en carrosse, et que la glace vînt à se ternir, aussitôt il y traçoit avec son doigt ce maître nez. Un jour le comte de Matignon, celui-là même chez qui vous savez que je passe souvent la belle saison, ayant paru au lever de M. le duc de Bourgogne avec un justaucorps tout blanc de poudre, aussitôt Taimable prince, avec la dent d'un peigne, représenta si parfaitement ce fameux nez, qu'il y avoit de quoi rire en même temps et de quoi admirer, en comparant la copie avec l'original, qui étoit présent. J'ai vu entre les mains de l'abbé Genest une grande médaille de carton, où ce prince l'avoit crayonné divinement bien. Autour de la médaille, il y avoit mis de sa propre main: Carolus Genestvs naso, A l'égard du revers, je vous dirai tout à l'heure ce que c'étoit-, mais auparavant il faut que je vous fasse un autre conle sur ce nez si merveilleux.
Pendant que l'abbé Genest étoit à Rome, il alloit souvent manger chez le cardinal d'Estrées, qui aimoit fort les poètes, et qui lui-même, dans sa jeunesse, avoit fait joliment des vers*. Un jour que Son Éminence avoit beaucoup de gens à sa table, il s'y trouva un homme qui, ayant le nez extrêmement grand, donnoit matière à un bel humore ^ l'un des convives de dire beaucoup de gentillesses, bonnes ou mauvaises, sur ce nez monstrueux, dont il faisoit semblant d'être ef-
^ On voit des vers de l'abbé d'Estrées, depuis cardinal, dans les Épigrammes de Colleté! . (o.)
L'ABBÉ GKNEST. 381
frayé. Arrive l'yhbé Gciiest, qui d'abord ne lit que se montrer à la porte, prêt à disparoîlre pour ne rien déranger 5 mais le cardinal d'Estrées l'appela et lui ordonna de prendre place. Alors le bel humore ayant considéré ce second nez, dont il parut plus effrayé que du premier, s'écria, en adressant la parole au cardinal : Eminentissimo^ per un^ si pua soffrirei ma per duo^ no; et là-dessus, jetant sa serviette, s'enfuit et court encore, aussi bien que le loup de la fable.
Je vais en venir au revers de la médaille dont je parlois \ mais comment me rendre intelligible ? Voyez, je vous prie, dans les nouvelles lettres de M™* de Sévigné, ce qu'elle raconte du marquis d'Hocquincourt, qui, a une cérémonie de cordons bleus, « étoit tellement habillé , que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avoit d'ordinaire, sa chemise ne voulut jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît' . )) Ainsi en usoit souvent la chemise de l'abbé Genest, sans qu'il se mît en peine de la corriger. Or voici ce qui arriva de plaisant : une de ces longues soirées d'hiver, où l'ennui cherche à pénétrer 3ans Versailles
* Voici le texte de Mme de Sévigné, lettre du 5 janvier 1689: Après avoir raconté divers petits incidents de la cérémonie dont il est ici parlé, elle ajoute : « Ce qui déconcerta entièrement la cérémonie, ce fut la négligence du bon M. d'Hocquincourt, qui étoit tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons , que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avoit d'ordinaire, sa chemise ne voulut jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fit : car, sachant son état, il tâchoit incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement; de sorte que Mme la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire. La majesté du Hoi pensa en être ébranlée. »
comme ailleurs, le Roi se divertit à voir un joueur de gobelets, qui faisoit l'admiration de Paris, et dont un des principaux tours étoit de prendre entre ses mains un verre, le plus grand qn on pût trouver, et de le faire disparoître avec tant de souplesse, que ceux qui le regardoient de plus près ne savoient ce que le verre étoit devenu. Pour mieux voir son jeu , Tabbé Genest, près de la porte, avoit pris une lunette. Tout à coup l'opérateur ayant jeté les yeux sur cette physionomie frappante, et sachant que Sa Majesté ne demandoit qu'à rire, dit fort haut et comme en colère ; « Qui est cet homme-là qui ose me regarder avec une lunette? Qu'on me l'amène ! » Il fallut descendre du piédestal : la compagnie s'entr'ouvre pour le laisser passer-, pendant ce temps-là, le verre est escamoté, et l'opérateur s'étant aperçu que l'abbé Genest étoit habillé à la manière du marquis d'Hoquincourt, il eut l'insolence d'y porter la main, en disant : (( A quoi songez-vous, Monsieur l'abbé, d'avoir là-dedans un verre qui peut vous blesser? » On vit en effet sortir de là ce grand verre, qui avoit disparu. Jamais le Roi n'a ri de si bon cœur, et c'est un trait à mettre dans son histoire; car il me paroît édifiant qu'un Roi, et un si grand Roi, ait ri, du moins une fois en sa vie, de ce rire naturel qui est le partage de l'innocence champêtre.
Vous me demanderez si c'est donc là ce revers de médaille que je vous avois promis ? Oui, Monsieur, et vous allez voir que je ne me suis point écarté. Quoique notre confrère fût l'homme du monde qui entendoit le mieux raillerie, cette aventure le déconcerta un peu. Il
ne pouvoitse montrer nulle part dans Versgiilles, qu'on ne se prît à rire ; en sorte qu'il fut plusieurs jours sans oser paroître chez M. le duc de Bourgogne. Il y retourna enfin, non sans avoir pris ses précautions cette fois-là pour être vêtu décemment. On fit remarquer cette nouveauté au prince, qui, sur-le-champ et sans dire mot, ayant recherché la médaille qu'il avoit faite de Tabbé Genest, mit au revers un temple de Janus fermé, avec ces paroles alentour : « Quod Janum clausit; » après quoi, il fit présent de la médaille à Tabbé Genest, qui l'en remercia par une fort jolie épître en vers.
On s'étonnera qu'ayant vécu tant d'années à la Cour, où il étoit chéri des princes et des princesses , sous la protection des personnes qui pouvoient le plus, il ait eu si peu de part aux grâces. Car il n'eut du feu Roi qu'une abbaye, qui rendoit à peine cinq cents écus. Ce ne fut qu'au commencement de la régence, et par conséquent peu de temps avant sa mort, qu'il eut deux mille livres de pension sur l'archevêché de Sens. Mais ne sait-on pas que la Cour ne jette rien à la tête de ceux qui ne sont pas importuns? Et après tout, puisqu'un revenu modique sulfisoit à ses besoins, et qu'il avoit l'âme assez belle pour ne point connoître l'avidité, n'a-t-il pas été l'homme le plus riche de son temps ?
Outre celles de ses poésies qui ont été imprimées, et dont je vous ai cité la plupart, il en a laissé beaucoup d'autres, que je crois entre les mains de madame la duchesse du Maine. Ce sont des odes à la louange de Louis XIV ; ce sont des comédies héroïques, qui ont été
jouées à Sceaux ^ ce sont des récils pour de petits ballets, qu'il faisoit par Vordre de madame de Montcspan, et dont quelquefois madame de Maintenon donnoit le canevas. Je me souviens d'en avoir lu plusieurs, et particulièrement ceux qu'il fit pour le ballet que les prin-* cesses dansèrent à Trianon, après la campagne de Philisbourg.
A l'égard de sa prose, je ne connois que ce qu'il y en a d'imprimé, c'est-à-dire son Portrait de M, de Court et une Dissertation sur la poésie pastoi^ale^ composée pour obéir à une délibération de l'Académie, qui portoit que chacun des Académiciens traiteroit un sujet de rhétorique ou de poétique, en attendant que la Compagnie donnât quelque chose de complet sur ces deux arts, dont les diverses parties, quoique dépendantes les unes des autres, peuvent aisément se détacher.
Voilà, Monsieur, ce que ma mémoire peut se rappeler touchant M. l'abbé Genest, que nous perdîmes la nuit du 19 au 20 de novembre 1719. Je vous remercie de m'avoir mis sur ce sujet : vous êtes cause que j'ai passé une journée qui me paroît une des plus belles de ma vie. Je viens de l'employer tout entière à m'entretenir d'un ami et avec un ami. Qu'y auroit-il de plus doux pour. moi, si ce n'est de vous entendre?
Paris, 6 février 1 733.
MOTIFS DE L'AUTEUR POUR ARRÊTER A L'AN HOO SON HISTOIRE DE. L'ÂCÂDÊMIE. — le président rose.
J^ai dit la vérité, Monsieur, lorsque j'ai imprimé dans mou Histoire de C Académie *, que j'en avois brûlé la suite passé 1700; vous en avez vu la minute qui alloit jusqu'à 1715. Je m'étois proposé de finir par M. de Fénélon^, archevêque de Cambrai, parce que cela eût achevé le règne de Louis XIV ; mais de fortes raisons, que je vous supplie de vouloir entendre, m'ont prescrit les bornes où je me suis renfermé.
Premièrement, c'est depuis 1700 que l'Académie des Sciences et celle des Belles-Lettres ont pris la forme qu'elles ont ; et plusieurs de nos confrères ayant été membres de l'une ou de l'autre, leurs éloges ont été faits il y a longtemps par M. de Fontenelle ou par M. de Boze. Pour me faire lire après deux écrivains d'une réputation si bien établie, ne faudroit-il pas que je fisse mieux qu'eux ? Je ne le pourrois assurément pas, quand je le voudrois ^ et même, dans le cas présent, je ne le Voudrois pas, quand je le pourrois.
Mais de plus, à mesure que nous avançons, le nombre des seigneurs et des prélats ne fait que croître dans notre Académie. Or, il n'y a pas de plaisir à parler d'eux ; ce qui soit dit en général, car il y a des exeep-
* Voy. ci-dessus, p. 346.
* L'abbé d'Olivet écrit Fénélon avec les deux accents, et non Fénelon, selon Torlliographe actuelle.
38t> LIMITES
lions. Je sais, et je ne le sais que trop, qu'on mécontente leurs familles, à moins qu'on ne raconte tout ce qu'ils ont fait ou prétendent avoir fait de mémorable, soit dans TEtat, soit dans l'Eglise. Tout cela, je le veux, est digne d'admiration ; mais, étant étranger à leur qualité d'Académicien, ne doit pas occuper tant de place dans un livre, où le bon sens demande qu'on s'attache principalement à ce qu'il y a de littéraire. Je n'aime les tracasseries ni actives ni p^sives. Toute la gloire qui peut revenir d'un ouvrage imprimé, si tant est que cette espèce de gloire soit faite pour moi, vaut-elle quelques minutes de chagrin ? A l'égard de ceux qui n'ont été que gens de lettres, il n'y a pas les mômes dangers à courir. Mais encore faut-il savoir quel rang ils tenoient parmi les gens de lettres; car, quoique l'Académie ne reconnoisse aucune supériorité, ni de condition, ni de mérite, et o^èiant fils d* Apollon^ nous soyons tous égaux ^ , comme l'a dit Saint-Évremont, il est cependant vrai que le public, dès à présent, n'admet pas cette égalité prétendue, et que la postérité l'admettra encore moins. Ainsi, supposé que tel de nos confrères, mort il y a trente ans, n'ait rien fait de merveilleux, c'est bien assez, ce me semble, qu'il ait joui d'une réputation qui ne se refuse point à un mérite tant soit peu distingué : pourquoi demander que l'histoire le ressuscite^ et qu'on lui décerne des honneurs si longtemps après sa mort ?
* Ou reconnaît ici le vers de la Comédie de V Académie i
Nous sommes tous égaux, étant tils d'Apollon. — Yoy. t. I, p*4l0*