‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 85 sur 158 · AVEC LES REMARQUES DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

AVEC LES REMARQUES DE L'ACADÉMIE

Quand l'Académie fut- sur le point de mettre au jour son Dictionnaire en 1694, elle chargea M. Perrault d'en préparer l'Épître dédicatoire. Tout prometloit un chef-d'œuvre : la noblesse du sujet, la brièveté de l'ouvrage, le grand loisir de l'auteur, sa longue expérience dans l'art d'écrire, les grands motifs qui dévoient l'animer, ayant à répondre à l'attente d'une Compagnie si éclairée. Il travailla, et lorsqu'il fut content de son ouvrage, il en fit imprimer quarante copies, pour en distribuer à tous ses confrères, afin que chacun en son particulier se donnât la peine de l'examiner. Une de ces copies est heu-

1 Voy. p. 31.

* Voy. p. 32. — Nous avons trouvé cet Important document à la suite des Remarques de l'abbé d*01ivet sur les tragédies de Racine. Paris, Gandouin, 1738, i vol. in- 12— Les chiffres marqués dans le texte de TÉpltre au Roi renvoient aux Remarques qui suivent ce texte.

reusement parvenue jusqu'à moi y avec des Remarques manuscrites^ où je soupçonne Tabbé Régnier et Racine lui-même d'avoir eu bonne part. On lira ces Remarques avec autant de plaisir que d'utilité...

AU ROI

SlRE^

« Le Dictionnaire de TAcadémie française paroît enfin (*) sous les auspices de Votre Majesté (^), et nous avons osé mettre à la tête de notre ouvrage le nom auguste du plus grand des Rois {'). Quelques soins que nous ayons pris (*) d'y rassembler tous les termes (*), dont l'éloquence et la poésie peuvent former réloge des plus grands héros^ nous avouons, Sire^ que vous nous en avez fait sentir plus d'une fois et le défaut et la foiblesse (^). liOrsque notre zèle C') ou notre devoir nous ont engageas à parler du secret impénétrable de vos desseins (^)^ que la seule exécution découvre aux yeux des hommes, et toujours dans les moments marqués par votre sagesse, les mots de prévoyance^ de prudence et de sagesse même ne répondoient pas à nos idées (^), et nous aurions osé nous servir de celui de Providence (**), s'il pouvoit jamais être permis de donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu- seul. Ce qui nous console ('*), Sire, c'est que sur un pareil sujet les autres langues n'auroient aucun avantage sur la nôtre ('<) : celle des Grecs et celle des Romains seroient dans la même indigence; et tout ce que nous voyons de brillant et de sublime dans leurs plus* fameux panégyriques ( ^) n'auroit ni assez de force, ni assez d'éclat pour soutenir le simple récit de vos victoires. Que l'on remonte de siècle en siècle jusqu'à l'antiquité la plus reculée, qu'y trouvera-t-on de comparable au spectacle qui fait aujourd'hui l'atten ion de l'univers: toute l'Europe armée contre vous, et toute l'Europe trop foible.

a Qu'il nous soit permis, Sire, de détourner un moment les yeux d'une gloire si éclatante (*), et d'oublier, s'il est possible, le Vainqueur des nations ( '), le Vengeur des Rois ( *), le Défenseur des autels, pour ne regarder que le Protecteur de i'Aca-

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demie françoise. Nous sentons combien nous honore une protection si glorieuse (*''); mais quel bonheur pour nous de trouver en même temps le modèle le plus parfait de Téloquence ('^)? Vous êtes, Sire^ naturellement et sans art, ce que nous tâchons de devenir par le travail et par Télude (^^) ; il règne dans tous vos discours ('®) une souveraine raison (**), toujours soutenue d'expressions fortes et précises , qui vous rendent maître de toute râroe de ceux qui vous écoutent^ et ne leur laissent d'autre volonté que la vôtre ("). L'éloquence où nous aspirons par nos veilles^ et qui est en vous un don du Ciel, que ne doit-elle point à vos actions héroïques (*') ? Les grâces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences; mais ce sont les grands événements qui font les poëtes et les orateurs ('*) : les merveilles de votre règne en auroient fait naître au milieu d'un pays barbare.

«Tandis que nous nous appliquons à l'embellissement de notre langue, vos armes victorieuses la font passer chez les étrangers (") : nous leur en facilitons Tintelligence par notre travail, et vous la leur rendez nécessaire par vos conquêtes; et si elle va encore plus loin que vos conquêtes, si elle réduit toutes les langues des pays où elle est connue à ne servir presque plus qu'au commun du peuple, une si haute destinée vient moins de sa beauté naturelle et des ornements que nous avons tâché d'y ajouter (^*), que de l'avantage d'être la langue de la nation qui vous a pour Monarque, et ( nous ne craignons point de le dire) que vous avez rendue la nation dominante. Vous répandez sur nous C^) un éclat qui assujettit les étrangers à nos coutumes dans tout ce que leurs lois peuvent leur avoir laissé de libre ; ils se font honneur de parler comme ce peuple à qui vous avez appris à surmonter tous les obstacles, à ne plus trouver de places imprenables, à forcer les retranchements les plus inaccessibles. Quel empressement (**), Sire, la postérité n'aura-t-elle point à rechercher, à recueillir les mémoires de voire vie, les chants de victoire qu'on aura mêlés à vos triomphes ? C'est ce qui nous répond du succès de notre ouvrage (") ; et s'il arrive (••), comme nous osons l'espérer, qu'il ait le pouvoir de flxer la

langue pour toujours, ce ne sera pas tant pour nos soins, que parce que les livres et les autres monuments qui parleront du règne de Votre Majesté feront les délices de tous les peuples, feront Tétude de tous les Rois, et seront toujours regardés comme faits dans le temps de la pureté du langage et dans le beau siècle de la France, te Nous sommes (*^) avec une profonde vénération, etc. »

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