‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 86 sur 158 · CRITIQUE DE L ÉPITRE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE L ÉPITRE PRÉCÉDENTE

(^) le Dictionnaire de V Académie française parait enfin, ] Ce mot, enfin, ne peut ici être dit qu'en deux sens : ou comme par un aveu de la lenteur de PAcadémie à travailler; ou comme par une espèce de vaine complaisance, d'avoir pu v#uir à bout d'un si grand ouvrage. Or, dans l'un et dans Tautre sens, il est mal, parce qu'il n'est ici question ni de s'accuser, ni de se vanter.

(') Sous les auspices de Votre Majesté,] On dit bien : agir sous les auspices, entreprendre, achever quelque chose sous les auspices d'un grand Prince , pour marquer que c'est par ses ordres que tout s'est fait; que c'est son génie, son bonheur qui ont influé sur tout. Mais parait sous les auspices ne se peut dire, à mon sens, que dans une occasion : ce seroit si un auteur n'ayant pas voulu, par modestie, mettre un ouvrage au jour, venoit à y être excité et comme forcé par les Instances d'un grand Prince. Car alors on pourroit dire avec fondement, que cet ouvrage paroît au jour sous les auspices du Prince. Mais ici il n'y a rien de semblable.

(') Et nous avons osé mettre à la tête de notre ouvrage le nom auguste,] Cette phrase : mettre le nom d'un Prince à la tête d'un ouvrage, pour dire : lui dédier un ouvrage, me semble impropre, en ce qu'elle ne signifie point en eflet ce qu'on veut lui faire signifier. Le mot d'oser me semble aussi n'être pas à propos en cet endroit. Car, en général, bien loin que ce soit une hardiesse à qui que ce soit de dédier un livre à un grand Prince, c'est au contraire une marque de respect , un acte d'hommage ; et pour

48tt CRITIQUE DE L'ÉPITRE DÉDICATOIRE

rAcadémie, à regard du Roi, qui en est le Protectear, c^est an devoir, c^est une obligation indispensable.

(^) Quelque soin que nous ayons pris tPy rassembler tous les termes dont Véloqwnce et la poésie peuvent former Véloge des plus grands héros, '\ De la façon dont ceci est énoncé, on peut croire que rAcadémie, en faisant son Dictionnaire, n*a eu autre chose en vue que de recueillir les mots dont on peut se servir dans un panégyrique, dans une ode, dans un poëme épique; ou que du moins, en rassemblant aussi tous les autres, elle ne Ta fait que par manière d'acquit; mais que, pour ceux qui peuvent entrer dans réloge d*un grand Prince, elle y a travaillé avec tout un autre soin. Car c*est là ce qui résulte naturellement de la phrase dont il s*agit.

Que si on la veut prendre dans un sens plus étendu, et comme faisant une Ggure, qui , dans Pexpression de la plus noble partie, comprend le tout, il y aura un autre inconvénient. C*est que tous les faiseurs de Dictionnaires seront aussi bien fondés que nous à dire quMIs ont pris soin de rassembler tous l^/S termes dont on peut former l'éloge des plus grands héros,

11 y a d'ailleurs une autre observation à faire là-dessus : c*est que les mots de jurer, blasphémer, voler, tuer, assassin, traître, crime, poison, inceste, etc., ne sont pas moins dans le Dictionnaire de l'Académie que ceux de régner, vaincre, triompher, libéral, magnanime, conquérant, valeur, gloire, sagesse, etc.; qu'ainsi on peut dire avec le même fondement que nous avons pris soin de rassembler tous les termes dont oh peut se servir pour faire les invectives les plus sanglantes, et pour décrire les actions les plus abominables.

(') Tous les termes dont Véloquence,] Phrase louche par ellemême et qui laisse en doute d'abord si on ne veut point dire : Tous les termes, Véloquence desquels,

(*) Nous avouons y Sire, que vous nous en avez fait sentir plus d*une fois et le défaut et la faiblesse.] Ces mots-là, de la manière dont ils sont rangés, font tout un autre sens que celui qu'on a voulu leur donner. On a voulu dire que le Roi nous faisoit sentir la foiblesse et la pauvreté de la langue ; et cette phrase, tout au

contraire» étant ainsi conçue, signifie qu'il nous a fait sentir le défaut et la foiblesse des héros.

(') Lorsque notre zèlej] Quand on a avancé une proposition, il faut que la preuve qu'on en donne ensuite y ait un parfait rapport. Ainsi, après avoir dit que le Roi nous a fait sentir plus d'une fois la foiblesse de la langue, il faudroit, pour le bien prouver, faire une espèce d'énumération de diverses choses en quoi il nous Ta fait sentir. Mais ici on ne parle que d'une seule. Et outre qu'en cela on manque à prouver suifisamment ce qu'on avoit avancé, puisqu'une proposition générale ne sauroit être prouvée par un fait particulier; on donne, de plus, lieu de croire que ce n'est qu'à l'égard de ce fait particulier qu'on a trouvé la langue trop foible.

(*) Parler du secret impénétrable,] Parler d'un secret, c'est le révéler, le divulguer. De sorte qu'on pourroit dire que, bien loin que le zèle et le devoir engagent à parler du secret impénétrable des desseins d'un Prince, ils obligent au contraire à n'en dire mot.

(^) Ne répondoient pas à nos idées.] Il faudroit, pour la justesse de la construction , ont mal répondu, puisque auparavant il y a : nous ont engagés. Ou bien , ce qui se roi t encore plus régulier : Toutes les fois que notre zèle ou notre devoir nous ont engagés.,, , nous avons trouvé que les mois,,,, ne répondoient pas à nos idées,

(1®) Providence.] Reconnoître que le terme de Providence n'appartient qu'à Dieu seul, et qu'il ne peut jamais être permis de donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu, mais cependant dire en même temps qu'on le donneroit, s'il étoit permis de le donner, il y a en cela une contradiction d'idées, et cela se détruit de soi-même.

D'ailleurs, en disant : Et nous aurions osé, etc., s'il pouvait être permis, etc., on marque une grande disposition à faire la chose même que Ion reconnoît n'être pas permise. Je ne sais si je me trompe ; mais cet endroit, à ce qu'il me semble, blesse la bienséance.

(11) Ce qui nous console.] Voilà encore un endroit où l'exprès-

siou fait tort aa sens. Car si l*Académie est véritablement touchée de ce qui regarde la gloire du Roi , ce ne doit pas être un sujet de consolation pour elle de ce que les autres langues ne sont pas plus capables que la nôtre de donner une juste idée des actions d*un si grand Prince. On ne peut avoir raison de s*exprimer de la sorte que quand on veut bien laisser voir qu'on n*agit que par émulation. Mais hors de là il est mal de dire qu*on se console de ne pouvoir pas bien faire, parce que d'autres ne peuvent pas faire mieux.

(^') C'est que sur un pareil sujet les autres langues n*auroient aucun avantage sur la nôtre,] De ces deux sur^ le premier est peut-être impropre, car on ne dit pas avoir avantage sur quelqu'un, sur quelque chose, mais en quelque chose. De plus, l'exactitude et la pureté du style ne souffrent pas qu'on mette dans un petit membre de période deux sur, qui dépendent tous deux d'un même régime.

(*•) De brillant et de sublime dans leurs plus fameux panégy^ riques.] A prendre le mot de panégyrique dans un sens étroit, cela n'iroit pas loin. Ainsi je ne doute point que, par \e& plw fameux panégyriques, on n'ait eu en vue tout ce que les anciens, Grecs et Romains, peuvent avoir fait de plus achevé, en matière de louanges, dans tous leurs ouvrages. Mais en même temps aussi je crois que c'est une exagération, et trop forte en elle-même, et vicieuse oulre cela quant au sens et quant à l'expression, que de dire que ce qu'il y a de plus brillant et déplus sublime dans l'éloquence, ou grecque ou romaine , ne puisse pas avoir assez de force ou assez d'éclat pour soutenir le simple récit des victoires du Roi. Le brillant, le sublime et l'éclat ne sont point faits pour soutenir, et un simple récit ne doit point être soutenu. Cela implique contradiction.

C^) Qu*il nous soit permis , Sire, de détourner les yeux d*une gloire si éclatante.] Je ne blâme point cette phrase, mais pourtant les yeux d'une gloire peuvent trouver de mauvais plaisants.

(**) Le vainqueur des nations.] Pour pouvoir dire qu'un Prince est le vainqueur des nations, il ne suffit pas qu'il ait été toujours

victorieux dans toutes les guerres quMl a ou entreprises, ou sontenues contre diverses nations : il faut qu*il ait subjugué des nations entières. Or, cela ne se peut pas dire du Roi , quoique ses victoires et ses conquêtes soient plus grandes et plus glorieuses par elles-mêmes que celles des Princes qui ont subjugué plusieurs nations.

(**) Le vengeur des Bois.] Cette épithète ne convient pas non plus. Il faudroit» pour la fonder, que le Roi eût effectivement rétabli le roi d^Angleterre sur le trône. Tant quMi ne Ty rétablit point, il est son protecteur, son appui, mais il n*est point son vengeur : le mot de vengeur supposant un homme qui non-seulement a pris quelqu'un sous sa protection, mais qui Ta effectivement vengé de ses ennemis et rétabli en son premier état.

(^'') Une protection si glorieuse.] La construction souffre ici. Car il ne suffit pas que, sous le terme de protecteur, celui de protection soit enfermé, pour dire ensuite absolument une pro~ tection si glorieuse; mais il faut nécessairement que celui même de protection ait été expliqué : ces mots, une si glorieuse, étant ici de même nature que le pronom démonstratif ce, qu'on ne peut jamais employer sans que le terme auquel il se rapporte ait été déjà employé peu de temps auparavant, ou sans ajouter ensuite quelque chose qui marque précisément de quoi il s'agit. Ainsi, après avoir parlé de la protection dont le Roi honore l'Académie, on peut bien dire : Une si haute protection , Sire. Que si l'on ne s'est point encore servi du mot de protection , il faudra dire : Une si haute protection que celle dont vous nous honorez, ou quelque autre chose de semblable. Car si l'on n'ajoute rien après une si haute protection, dans un cas où le même mot n'a pas précédé, encore une fois il n'y a point de construction.

Si glorieuse. En parlant des grandes actions du Roi, c'est fort bien dit, des actions si glorieuses, parce que c'est à lui qu'elles apportent de la gloire. Mais en parlant de la protection que le Roi nous donne, comme ce n'est pas à lui, mais à nous qu'elle fait honneur, il faut le marquer et dire : une protection qui nous est si glorieuse.

Ce qu'il y a encore de plus considérable à observer sur cette

Page 1