SECONDE LETTRE DE M. DE BOISSAT, SANS DATE, AVEC CETTE SUSCRIPTIOX
A Messieurs, Messieurs de l'Académie de VÉtoquence assemblés en Corps.
Messieurs ,
Comme je vous rendis compte du mallieur inouï qui m'arriva chez le lieutenant du Roi, en Dauphiné, ainsi je vous fais part d'un accommodement encore plus inouï que la Nol)lesse de cette province a désiré treize mois durant, et pour lequel elle s'est assemblée plus solennellement qu'elle n'a de coutume en d'autres occasions. Ce moyen extraordinaire, que la Providence a suscité pour finir un malheur que mes sentiments vouloienl rendre immortel, a pu me réduire à la paix, quand les opinions de mon maître, de mes amis et de mes parents m'y ont porté, et quand, après avoir envoyé jusqu'à trois gentilshommes dans Grenoble, j'ai vu la voie des armes comme impossible, par les soins que tout le monde prend à la conservation des grands.
Les principales raisons qui m'y ont obligé, outre la volonté de tous les miens, vous seront bien aisées à connoître si vous vous souvenez. Messieurs, que la partie se doit et ne se peut dénier à son tout : que la Noblesse prit, dès le commencement, cause en main pour moi, et que depuis, ayant désiré l'entière connoissance de rallairc, ceux (|ui étoient mes ennemis l'ont eu pour partie et pour juge foui ensemble; ([u'un cor[)s de cent ou six vingts ijentilshonnnes est un garant plus proportionné à mon
honneur qu'un prince ; que j'ai autant de cautions qu'il y avoit là de têtes assemblées ; que bien au delà de réparer l'honneur d'un particulier, ils en peuvent former de nouvelles lois dans leur pays pour ce qu'ils sont la source de l'honneur même; que c'est une chose inouïe, dans la monarchie Françoise, qu'on ait fait si hautement satisfaire un gentilhomme; et enfin que celui qui leur commande à tous s'est soumis à eux d'une façon inconnue à tous les siècles. Voilà, Messieurs, les motifs qui m'ont obligé à vaincre ma propre résistance, et à donner les mains à toute notre province.
De vous dire maintenant de quelle sorte ils ont travaillé, cette copie dont j'ai l'original signé vous en fera foi, et vous montrera que ces vrais gentilshommes ont eu plus d'égard à mon innocence et à leur honneur qu'à toutes les grandeurs de la terre. Ce que j'y puis ajouter du mien est que, douze jours durant, on s'est assemblé soir et matin avec une patience invincible, et que tout ce qui s'y est passé est grand, mémorable et sans exemple. Je crois, Messieurs, que m'ayant toujours vu révérer parfaitement votre Corps, et chérir sur toutes choses l'honneur que j'ai d'en être, vous agréerez que M. de Sérisay m'apprenne les sentiments que vous avez là-dessus, afin que si cette affaire mérite, comme je n'en doute point, votre approbation, je reçoive un contentement plus parfait, s'il est possible, que celui que je ressens. C'est de quoi je vous supplie avec tout le respect que je vous dois, et de me croire plus que personne du monde ,
Messieurs ,
Votre très-humble, très-obéissant et très-passionné serviteur,