‹ Histoire de l'Académie française (volume 3)Chapitre 26 sur 89 · BOURBON · texte numérisé non relu

BOURBON

Nicolas Bourbon ^, fameux en ce siècle pour la poésie latine, étoit natif de Bar-sur-Aube ^, fils d'un médecin, et petit-neveu d'un autre Nicolas Bourbon, poêle latin du temps de nos pères, dont Téloge se voit dans Paul Jove et dans Sainte-Marthe, et qui étant fds d'un forgeron \ entre autres ouvrages fit une description de la forge, dans un livre qu'il appela Nugœ ; et c'est, pour

dont il s'est fait deux éditions, la première à Grenoble en \Qo\, et l'autre, plus ample, à Marseille en 1684. »

1 En 1833, avons-nous dit, on publia des sonnets de lui. Voici le titre exact du volume : Rimes de d'Arbaud-Porchères, un des viïiijt premiers membres de V Académie française en 1653, éditées pour la première fois avec ses notes et un fac-similé de son écriture. (Imprimé à Marseille, chez Clappier.) — Paris, Techener, i vol. in-S".

- Voyez dans la Note 2 surMéziriac, p. 17i, un extrait de Guy- Patin.

2 De Vandeuvre, village peu éloigné de Bar-sur-Aube; car il a mis ainsi son nora^ Borboniiis Vandoperanus, à la lin de quelquesunes de ses poésies, (o.)

'• 11 falloil dire : d\in maître de forge. C'est ce qu'on voit dans le poème que M. Pellisson cite ici, et qui a pour litre, Ferraria.

BOURBON. iSS

le remarquer en passant, le livre sur lequel du Bellay fil cette jolie épigramme :

Paule, taum inscrlb'ts Nugarum nomlne. Ubrum : In toto Itbro, nil mcl'ms tilulo.

Celui dont j'ai à parler, avoit été en sa jeunesse disciple de Passerai pour les belles-lettres. Son premier emploi public fut d'enseigner la rhétorique au collège desGrassins, depuis en celui deCalvy, et depuis encore en celui d'Harcourt. Mais comme il s'étoit retiré de ce dernier pour vivre tout ta soi, le cardinal du Perron, qui étoit grand-aumônier de France, ayant vu quelques vers de sa façon sur la mort de Henri le Grand ', le nomma pour la charge de professeur en éloquence grecque au Collège royal, en la place de Critton. Il fut aussi chanoine de Langres^, et en sa vieillesse, ne se

' Divœ in parricidam. Ce poëme est dédié au cardinal du Perron, qui l'en récompensa en effet ; Bourbon remercia le Cardinal dans la dédicace d'un autre poëme : Ludovici querela, i\\i'\l\ni dédia à la date du 24 octobre IfîlO (vu kal. nov.) : « Tu omnium arlium et discipiinarum, principisque Academiœ dictator humanissinius, quùm nuper illustrissimum nomen tuum exili poematio praîposuissem, meam non valdè fœlicis ingenii operam laude et praimio carere noiuisti. neque inposterum mibi ejusmodi scriptione interdixisti. Quo ego successu et beneficio invitatus, aliquanlo longius in eodem argumento progressus sum... » — Bourbon ne fut nommé que plus tard professeur au Collège royal, puisque Georges Critton ne mourut que le 15 avril 1611; il se démit de sa cbaire en 1619.

- H fut chanoine de Langres en 1623, et l'on ne sauroit douter que dès lors il ne fût déjà prêtre de l'Oratoire, puisqu'à la tète d'un livre de M. de BéruUe sur les Grandeurs de Jésus, imprimé en 1623, on voit de lui des vers latins où il signe Aie. Bour-

m "DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER, trouvant plus si propre au travail, à cause de ses indispositions, et particulièrement d'une insomnie presque perpétuelle dont il étoit travaillé, il se retira dans les Pères de l'Oratoire 5 mais il ne voulut être obligé à pas une des fonctions, ni même souffrir qu'on l'appelât Père. Il portoit bien le même babit que les autres , mais il aUoit seul avec un valet séculier.

Etant encore dans un de ces collèges, il fut emprisonné pour avoir fait une satire latine, intitulée Jndignaiio valeriana , contre un arrêt du Parlement qui ayoit supprimé un certain droit de Landi, que les régents prenoient sur les écoliers. Vous pouvez voir cela plus au long dans les Origines de M. Ménage sur le .mot dp Landi\ V\ rechercba d'èti'fi de l'Académie, et y

bon, Congrcgalionis Ora/orii Presbijier. Mais aiiparavant il avoit été chanoine d'Orléans. Il y a des vers de lui où il prend ce titre , dans les Annales ecclésiastiques de C/iarles de la Saulsaye, qui parurent en I6I0. (0.)

1 « Landi, foire de Saint-Denis en France.... On a aussi appelé landi le salaire que les écoliers donnoient à leurs maîtres. ...Il n'y a pas plus de quarante ans (I60O) que le salaire des régents de l'aris se payoit à trois diverses fois : 1" au commencement de l'année, on leur donnoit un escu ou un demi pour les toiles qu'on atlachoit aux fenestres, afin de rompre le vent ; 2° on leur donnoit aussi, trois semaines ou après la Saint-Kemy, pour les chandelles, trois ou quatre escus d'or, selon les cJasses , Ies(iuels on attachoit au bout d'un cierge blanc ; 5° et six ou sept escus vers la saison du Landi, lesquels on (ichoit dans un citron, qu'on lichoit dans un verre de crystal, et on appe\o\t f ri ppe-landi et croque-chandelles ceux qui ne donnoient rien ni pour Je landi ni pour les chandelles... Cette pratique ancienne des collèges de Paris fut abolie par un règlement de la Cour, contre lequel M. Bourbon fil un poëme, inti-

BOUBBON. ^S7

fut assidu, bien qu'il se fit comme une autre Académie chez lui, par le concours des personnes de toute sorte que son savoir et son mérite y attiroient '. Le cardinal de Richelieu lui donna pension, et sur la lin de ses jours le dernier évèque de Beauvais, de la maison de Potier, qui avoit été son disciple, et qui étoit daqs le ministère auprès de la Reine-Régente, Anne d'Autriche, lui en établit une autre. Mais il n'en jouit pas longtemps, et mourut bientôt après.

Je l'ai ouï accuser à plusieurs d'un peu trop d'allachement aux biens, et qu'encore tju'il eût quatorze ou quinze mille livres d'argent comptant, qu'on lui trouva dans un coffre après sa mort, il sembloit ne craindre rien tant que la pauvreté-, .ce qui venoit peut-être ou de sa vieillesse ou de quelques pertes considérables qu'il avoit faites. Il avoit été, durant sa jeunesse, grand ami de Régnier. On le loue d'une excellente mémoire, et on dit entre autres choses, qu'il savoit presque par cœur toute l'Histoire de M. de Tliou, et tous les Éioges de Paul Jove. Il étoit fort civil, grand approbateur des ouvrages d"autrui en présence de leurs auteurs, mais quelquefois aussi, .comme on m'a dit, .ufl p.ei^i chi^^rin, et un peu trop sensible aux injur.es qw'il s'imaginoit avoir reçues.

Uilé : Ind'ignalio valeham, et pour leçiue,! Messieurs du Parlement (Icorélèrent contre lui et le tirent prendre prisoanier. »

{Les OrujiiH's de la Lancjue française, Paris, Courbé, 1650, 1 vol. in-4°.) ^ On cite .un u:rand nombre de ces Académies familières. Voir aux pièces j,ustilic{i,tiyes.

d88 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER,

II fut brouillé avec M. de Balzac '. et écrivit contre lui une lettre latine, Andradœ^ c'est-à-dire à M. Guyet, prieur de Saint-Andrade auprès de Bordeaux. M. de Balzac répondit par une autre lettre Françoise, qui est adressée au même M. Guyet. et imprimée dans un de ses volumes; et c'est là qu'il fait cette plaisante allusion

1 Dans le temps que Balzac avoit Phyllarque sur les bras, il excitoit tous ses amis, gens de lettres, à prendre sa défense. Bourbon fut du nom])re de ceux qui eurent la complaisance de s'y engager. 11 lui écrivit de Langres, en 1628, une lettre latine fort longue et fort étudiée, où il lui donnoit de grandes louanges aux dépens de Phyllarque. Mais en même temps il exigea que cette lettre ne seroit vue que d'un petit nombre d'amis communs, et qu'on ne l'imprimeroit point. Cependant, lorsqu'en 1650 Balzac donna une nouvelle édition de ses lettres^ celle de Bourbon y fut insérée.

Phyllarque, c'est-à-dire le P. Goulu, général des Feuillants, ëloil fils et frère de professeurs en langue grecque au collège royal; Bourbon y remplissoit la même chaire. Ainsi la publication d'une lettre qui oflensoit le frère de son collègue, lui fut sensible. D'ailleurs, les amis des Feuillants l'accusoient d'indiscrétion; d'avoir écrit, lui prêtre de l'Oratoire, contre le Supérieur d'un Ordre respectable, en faveur d'un homme du monde. Il se plaignit donc Aivement de la perfidie que Balzac lui avoit faite. Balzac, de son côté, se plaignit de lui comme d'un lâche déserteur. Ils ne se refroidirent pas seulement l'un pour l'autre, ils en vinrent à une rupture ouverte.

Trois lettres de Bourbon, rassemblées sous ce titre général : Apologcticœ commentationes ad Phyllarchum , contiennent cette histoire bien au long. Elles sont écrites avec une force et avec une élégance qu'il est rare de trouver dans le latin moderne. La première, Ptciiu Oplato, et la seconde, Francisco Andradœ, sont de l'année 1650. La troisième, Georgio Campenio Harlemensi, où il se déguise sous le nom de Petrus Mola, et qui est incomparablement la plus vive des trois, est de l'année 1636. (o.)

sur la qualité de son adversaire, qui étoit tenu pour Père de l'Oratoire et pour grand poëte :

Heu vatum insanx mentes! quid vota furentcm, Quid delubra juvant?

M. Chapelain les réconcilia : sur quoi il y a encore des vers latins de l'un et de l'autre. 11 mourut âgé d'environ soixante-dix ans, le 6 d'août 16ii '.

Il y a de lui un volume d'ouvrages latins, avec lequel est un recueil d'éloges qu'on lui a faits, que vous pouvez voir. Il fut estimé du public le meilleur poëte latin de son siècle; et sa prose, quoiqu'elle ait fait moins de bruit, ne mérite peut-être pas moins de louanges que ses vers.

Nicolas Faret étoit de Bresse, d'une famille peu connue. Il vint à Paris, fort jeune^, avec des lettres de recommandation de M. de Méziriac pour plusieurs personnes d'esprit, entre autres pour Messieurs de Vaugelas et de Boisrobert. Il s'attacha fort à ces deux-là, et à

' Dans la première des trois lettres indiquées dans la remarque précédente, il dit positivement qu'en 1630 il couroit sa cinquantesixième année : et par conséquent, étant mort en lG4i, il est mort juste dans la soixante et dixième, (o.)

* 11 avoil été d'abord, selon Guichenon, avocat au présidial de Bourg. (Hist. de Bresse, t. I, p. 58. j

190 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER. M. Coéffètéaù, à qui il dédia iine traduction qu'il fit d'Eutropius. Il languit longtemps à Paris sans trouver aucun emploi.

Enfin M. de Boisrobert et qtielcjues autres de ses amis le donnèrent pour secrétaire à M. le comte d'Harcourt. C'étoit une place en apparence peu avantageuse, car ce prince n'avoit point encore d'établissement qui répondit à sa naissance, et toute la maison de Lorraine étoit alors en disgrâce. Il arriva pourtant que Faret contribua à la fortune de son maître, et en même temps à la sienne '. Car comme il voyoit souvent M. de Boisrobert, il lui persuada que le Cardinal, pour diviser cette maison de Lorraine qui lui étoit ennemie, ne pouvoit mieux faire que d'attirer à lui ce prince, qui étoit déjà fort mal tant avec M. d'Elbeuf son aîné qu'avec madame sa mère, et qui en l'état où il se trouvoit, s'accommoderoit plus aisément à toutes les volontés de la

1 « Faret, qui étoit à lui, pour le mettre eu train de faire quelque chose , lui proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour épouser telle qu'il voiidroit de ses pareiites; et après il èri parla à Bois-Rohert, qu'il connoissoit comme clant de l'Académie aussi bien que lui. Bois-Robert en parla au Cardinal, qui lui répondit

en riant :

Le comte d'Harcourt, Du Bois, a l'esprit bien court.

Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu d'en parler davantage, recharge encore une fois. — Est-ce tout de bon ? dit le Cardinal. — Oui, monseigneur, c'est un homme qui sera absolument à vous. — Le Cardinal lui donna emploi. « (Tallemant des Réaux.) — Il le chargea de commander, sous la direction du cardinal de Sourdis, la flotte qui fit, en 1657, l'expédition de la Méditerranée.

Coiir. Lé fcdfdînat èrrîb'fassa ce i;8fisèîl, ffiît Mh^ s8U alliance le fc'omie (î'MarcoLirt, et lui 36'fihd ëfisWitC fës premiers emplois. Fàrét, (|ui alvoit tbujo'àr^ vëttï î8H familièrertiè'nt avec lui ', et plutôt en kitii cju'eH Ho'mfestîqtte', eiii part à fcette prbsjïêHté ^.

Il fut niafîë deux fois' fort fîch'éiflén{, p'aftîcaîîerérrient là (léfnîèrè. On tient cju^il fh'b'urdt f8ri dccdiîimodé, quoique pà't lifïè fecb'nric^issàiièe IdiiSBle, Il se fût diverses tois èngàfge pdur ^ëtbiiHr M. Ôé Vàli^elsiâ en ses affairés , ce qui faillit à ^aiëf leë sfêrifife prbp'res. Il mourut àgë d'environ cinquante an^^, d'une fiëvre maligne, après àVbif bëâûcbtlp sbafîeh^ Il d liilssê' liiî

' Faret âvbit èxëîce sa' chaîgè dé secrétaire diï cdriite iI'Htffcourt « avec tant de fidélité et de zèle que ce prince, ayant eu en l'an 1657 le commandement de l'armée navale de Sa Majesté,- Nicolas Faret y fil celle de^ secrétaire de cette armée. Il eut encore cet emploi en l'armée d'Italie, pendant trois ans, sous le même prince. Outre cela, il fut conseiller et secrétaire du Roi, maison et couronne dé France et de ses finances, et intendant de la maison de M. le comte d'Harcourt. » (Guiclienon, loc. cit.)

* Le prince d'Harcourt vivoit très-familièrement avec tous ses domestiques, comme on disoit alors ; dans ses réunions intimes, le comte d'Harcourt c'est le Rond, Saint-Amant est le Gros et Faret le Vieux. (Voy. Œuvres de Saint-Amant, Bibliot/i. clzcv. — Notice,

p. XXVI.)

^ Il mourut, selon Guichenon, âgé de 46 ans, à Paris, au mois de septembre 16 {6.

* La Reine donna au comte d'Harcourt la charge de grand

écuycr; après la mort de M. Le Grand (Cinq-Mars) Quand il

eut celle cliarge, après l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui dcvoit donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui préférer un petit Mouëron, que Faret avoit pris comme copiste pour écrire sous lui. Faret est mort de regret de se voir si niai reconnu.»

^92 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER, fils de son premier mariage et d'autres enfants du second. Il étoit homme de bonne mine, un peu gros et replet, et avoit les cheveux châtains, et le visage haut en couleur. Il étoit grand ami de Molière, auteur de*la Poîyxene^ et de M. de Saint-Amant, qui l'a célébré dans ses vers comme un illustre débauché. Cependant il ne rétoit pas à beaucoup près autant qu'on le jugeroit par là, bien qu'il ne haït pas la bonne chère et le divertissement-, et il dit lui-même en quelque endroit de ses œuvres', que la commodité de son nom, qui rimoit à Cabaret^ étoit en partie cause de ce bruit que M. de Saint-Amant lui avoit donné. On voit parla lecture de ses écrits qu'il avoit l'esprit bien fait, beaucoup de pureté et de netteté dans le style, beaucoup de génie pour

(Tallemant des Réaux.) — « Il est mort aimé et chéri de tous ceux qui le connoissoient, et infiniment regcetté de toute cette illustre Académie, composée des meilleurs et plus polis esprits du royaume. » (Guichenon, loc. cit., 1630.) — « Faret fut enterré à Saint-Germain-l'Auxerrois. » (Sauvai, t. I, p. 308.)

' C'est dans sa Préface aux Œuvres de Saint-Amanl; il dit, à la fin : « Combien qu"il m'ait fait passer pour vieux et grand buveur dans ses vers, avec la même injustice qu'on a écrit dans tous les cabarets le nom de Chaudière, qu'on dit qui ne but jamais que de l'eau... » (OEuvres de Saint- Amant, nouvelle édition, Biblioth. elzcv. 1. 1, page 10.)

— Saint-Amant, dans sa pièce intitulée . la Vigne, dit .

Chère rime de cabaret,

Mon cœur, mon aimable Faret....

(Édit. citée, p. iTO.)

■ — Vion d'Alibray dit, dans ses Vers bachiques:

Je nie rendrai du moins célèbre au cabaret; On parlera de moi comme on fait de Fai-et.

la langue et pour l'éloquence. Son principal ouvrage est Y Honnête Homme^ qu'il fit environ l'an 1633, et qui a été traduit en espagnol'. Ce livre mérite qu on en estime l'auteur, parce que s'étant fort judicieusement aidé du travail de ceux qui l'ont précédé, et particulièrement de celui du comte Baldessar Castiglione, il a ramassé en peu d'espace, et expliqué en fort beaux termes, beaucoup de conseils utiles à toutes sortes de personnes, et surtout à ceux qui sont à la Cour.

Il a laissé aussi la Traduction d'Eutropius^ dédiée, comme je vous ai déjà dit, à M. Coeffeteau, qui dès ce temps-là faisoit grande estime de lui pour la langue ^.

Il recueillit deux volumes de Lettres de divers au-

* Voyez p. 13.

2 Par une lettre de Malherbe à Faret, du 14 décembre 1625, on voit que Coeffeteau, en mourant, avoit chargé Faret de continuer son Histoire romaine; que Faret en ayant fait une partie, il la communiqua à Malherbe qui en fut très-content , et l'exhorta à continuer en lui représentant néanmoins qu'il feroit encore mieux d'écrire l'Histoire de France : Histoire qui jusqu'ici, disoit Malherbe, a été si malheureusement traitée. Mais apparemment, Faret n'acheva point son Histoire romaine et ne travailla point à celle de France. Deux autres de ses ouvrages, dont Guichenon parle dans l'Histoire de Bresse, savoir : les Mémoires de M. le comte d'Harcourt, et la Vie de René II, duc de Lorraine, n'ont pas été publiés, (o.) — Guichenon dit que Faret « avoit projeté d'écrire la vie de M. le cardinal de Richelieu et celle de M. le comte d'Harcourt, dont il a laissé des mémoires assez curieux. » Ce passage a été mal interprété par d'Olivet; Guichenon ne veut pas dire que Faret a écrit les mémoires du comte d'Harcourt, mais qu'il a laissé des mémoires, c'est-à-dire des notes sur cette vie. — Voy. p. 199 pareil emploi du mot mémoires.) — En faveur de son Histoire de René II, « Son Altesse de Lorraine lui envoya, dit Guichenon, un brevet de son conseiller et historiographe, le G mai 1G28 : mais I. 43

i9i DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER, leurs, où il y en a plusieurs des siennes. Il faisoit peu de vers, et je ne sache point qu'il en reste d'autres de lui qu'une ode au cardinal de Richelieu, qui est dans le Sacrifice des JJuses ', et un sonnet qu'on voit dans l'église Notre-Dame, avec un tableau pour un vœu qu'il fit en Piémont au combat de la Route, où il étoit avec son maître '.

François Maynard, Toulousain, étoit de fort bonne famille. Son aïeul, Jean Maynard, natif de Saint-Céré^, bien que né en un siècle où les Lettres ne commençoient qu'à renaître en France, sous le règne de François V\ fut estimé par son savoir, et fit des commentaires sur les Psaumes, qu'on voit encore aujourd'hui.

ce livre ne fut pas pul;lié à cause de la conjoncture du temps, » c'est-à-dire parce que la maison de Lorraine était en disgrâce.

' Le Sacrifice dis Muses est un recueil de pièces en l'honneur du cardinal de Richelieu. Il fut publié par Boisrobert.

- Le tableau n'existait déjà plus du temps de Sauvai. — Le sonnet se trouve à la page 53 du Jardin des Muses, a\gc ce titre, qui contredit Pellisson : « Sonnet en lettres d'or, et ofl'ert avec un t;;bleau à N. D. de Paris par un jeune seigneur qui s'étoit voué à elle dans un péril manifeste au siège d'Aire : c'est le sieur Faret qui l'a fait. »

3 Dans ses A'o/rt^/« (-< singulières questions du droit écrit, décdêes et ju(jp(s par ariêls mémorables de la Cour souveraine du Parlement de Toulouse, Géraud de Maynard parle, à la page 1528 (édit. 1658, in-f"), de sou père, « maistre Jean Maynard, qui étoit juge ordinaire de Saint-Céré. »

De celui-là sortit Géraud Maynard ' , Conseiller au Parlement de Toulouse, grand homme de Palais. On le loue d'être toujours demeuré ferme dans le service du Roi, en un temps où les guerres civiles avoient partagé prescjue toutes les cours souveraines du royaume. Il fut de ceux qui se retirèrent à Castel-Sarrasy, lorsque la Compagnie fut entièrement opprimée par le pouvoir du duc de Joyeuse. Enfin, pour s'éloigner encore davantage des troubles, il quitta sa charge, et retourna demeurer à Saint-Céré. H recueillit clans sa solitude ce gros volume d" Arrêts, où presque toute la jurisprudence de notre province est contenue. Ce livre, que feu mon père prit depuis la peine d'abréger pour son usage particulier, avec le succès que vous savez, fut très-bien reçu du pubHc, du vivant même de l'auteur, et traduit, comme j'apprends, en plusieurs langues.

Géraud eut Jean, son aîné^, qui fut aussi Conseiller au Parlement de Toulouse, mais qui n'exerça pas longtemps cette charge, étant mort assez jeune, et François Maynard, dont nous parlons, qui, par son esprit et par ses vers, s'est rendu plus célèbre que pas un de ses ancêtres. Il fut président au présidial d'Aurillac, et fut aussi honoré, avant sa mort, du brevet de conseiller d'Etat. En sa jeunesse il vint à la Cour, et fut secrétaire de la reine Marguerite, aimé de Desportes, et ca-

1 GérauUI de Maynard (ainsi est signé son livre) passa ses degrés en droit à Toulouse, «es années 1533, 1534, 1533, 1336 61 1357, sous M. Fernand. » (Oiivr. cit. p, 185). Il fut reçu conseiller au Parlement de Toulouse en décembre 1575 (ibid., p. 202).

^ Il faut entendre : «son fils aîné.w Géraud de Maynard parle de ce fils deux ou trois fois dans le cours de son grand ouvrage.

marade de Régnier. Il fit alors un long poëme en stances, qu'il intitula Philandre\ de la manière de celui de M. d'Urfé^ et des Changements de la Bergère Iris de Deslingendes. En l'année 1634 il alla à Rome^ où il fut auprès de M. de Noailles, ambassadeur pour le Roi *. Là il fut particulièrement connu et aimé du cardinal Bentivoglio, le plus bel esprit et le meilleur écrivain que ritalie ait porté en notre siècle '". Il le fut aussi du pape Urbain VIII qui prenoit plaisir à s'entretenir souvent avec lui des belles choses^, et qui lui donna de sa propre main un exemplaire de ses Poésies latines. Il ne fut pas moins connu ni estimé en France des plus grands, mais sa fortune n'en devint pas meilleure-, les

* La première édition est de 1619, 1 voL in-16. Le P/iilandre, de François Maynard (imprimé à Tournon, par Claude Michel), est un poëme en cinq chants, en stances de six vers; les vers sont de huit syllabes.

* Le poëme d'Honoré d'Urfé, auquel fait allusion Pellisson, c'est la Sylvanire ou la Morte-Vive.

3 On trouve, sur le séjour de Maynard à Rome, de fort jolies lettres adressées par lui à M. de Flotte (p. 158 et suiv.du Recueil).

* La place de secrétaire avait été offerte à Chapelain qui l'avait refusée avec beaucoup de dignité, à cause des conditions humiliantes que lui voulait imposer M. de Noailles. Maynard n'eut, auprès de l'ambassadeur, aucun titre officiel, ni aucune fonction.

^ Le cardinal Bentivoglio était ami aussi de Chapelain ; Maynard, dans ses Lettres, p. 274, parle des longues conversations où le Cardinal et lui s'entretenoient de Chapelain.

^ « Le bon Urbain, » comme l'appelle Maynard, lui commanda même une ode, que l'on trouve dans ses œuvres, et sur laquelle il consulta plus d'une fois M. de Flotte, « son cher maître; » il en parle fréquemment dans ses Lettres. — Voy. Lettres du président Maynard, p. 151.

plaintes continuelles et peut-être excessives qu'il en fait dans ses écrits, ne le témoignent que trop. Il fut nommé d'abord, comme vous avez déjà vu, pour être de l'Académie '. Mais le cardinal de Richelieu ne lui fit jamais de bien, et ce fut en partie, comme j'ai ouï dire à quelqu'un, parce qu'il aimoit qu'on ne lui demandât rien, et qu'on lui laissât la gloire de donner de son propre mouvement^. Tant y a qu'il rebuta cette belle épigramme de lui, qui commence :

Armand, Tàge affoiblit mes yeux,

1 Maynard ne fut pas de l'Académie dès la fondation; il en parle souvent dans ses Lettres, et dans une entre autres adressée à M. de Flotte, on lit : « Dieu veuille que vous lisiez les vers que je vous envoie avec autant de plaisir que je lis votre prose! Sur mon âme, elle me ravit, et je vois bien que sur la fin de vos jours vous serez déclaré auteur et canonisé par Messieurs de l'Académie. Si j'ai quelque jour V honneur d'y entrer, je leur en ferai la proposition (p. 798). » — Mais, avant d'en faire partie, il l'attaqua plus d'une fois, et surtout dans une épigramme dont il disait à M. de Flotte : « Je seray bien aise que vous supprimiez Tépigramme de l'Académie, si vous croyez qu'il y ait quelque chose qui puisse être désagréable aux puissances supérieures (p. 114). » — On lit dans cette épigramme, qui est un sonnet irrégulier :

Je crois qu'elle durera peu, Puisque le cheval qui fit naître L'eau d'où les vers tirent leur feu N'y trouve pas de quoi se repaître.

2 II est facile de trouver d'autres causes de l'indifférence ou de l'aversion de Richelieu pour le président Maynard. Fen'flji<5 (c'est ainsi que Maynard désigne le Cardinal dans ses Lettres) n'aimait pas les amis de ses ennemis ; or, Maynard resta toujours fidèle au maréchal de Bassompierre et au comte de Cramail dans le temps même où ils étaient prisonniers à la Bastille. Outre les lettres qu'il

et même, à ce que l'on dit, fort brusquement, contre

sa coutume. Car ayant ouï la fin qui dit :

Mais s'il demande en quel emploi Tu m'as tenu dedans le monde, Et quel bien j'ai reçu de toi.

Que veux-tu que je lui réponde ?

Il répondit en colère : rien. Cela fut cause des vers que Maynard fit contre lui après sa mort. II fit encore un

eur adresse, on le voit souvent parler d'eux à ses correspondants et surtout à M. de Flotte II dit quelque part à celui-ci : «Oh! que vous êtes heureux, mon cher maître, d'avoir la liberté d'entrer à la Bastille et d'y jouir de la conversation de nos deux illustres malheureux (p. 2S9) ! » Et ailleurs : « Le récit que vous me faites de nos illustres malheureux me ravit et m'attriste en même temps... Puisque vous avez la liberté de les entretenir quelquefoiS; je vous conjure de les assurer que je les honore dans la Bastille comme je les honorais dans le Louvre, et que, quelque peu de bien qui me reste, j'en donnerais franchement la belle moitié pour leur liberté » (p. 408).

Un auli'e motif de l'éloignement de Richelieu paraît dans le passage suivant d'une lettre à M. de Flotte : «J'appréhendais que ce comte eût réussi à me ruiner dans l'esprit de Ferragus (Richelieu), et qu'il eût, par conséquent, détruit tout ce que vous aviez négocié pour me donner sujet de retourner à la cour... Quand vous aurez bien étudié la personne dont il est question, vous jugerez qu'une probité franche et libre comme la mienne n'est pas une viande que son estomac puisse digérer. Il publie que j'ai écrit un grand nombre de lettres à la cour contre luy ; je vous jure que ma plume l'a toujours honoré, et que vous et le baron de Fontes êtes les seuls que mes lettres ont entretenu de cet embarras, et vous sçavez avec quelle modération je m'y suis gouverné. J'ose ^ous dire qu'il craint que son frère (le cardinal de Lyon, que Maynard avoil servi à Rome) ne me rappelle auprès de lui )> (p. 823, 834).,.

voyage à la Cour sous la régence de la reine Anne d'Autriche, et c'est là que je l'ai vu et connu. Mais n'y ayant pas mieux trouvé son compte, il se retira chez lui, oii il mourut à l'âge de soixante-quatre ans , le 28 décembre 16 i6. Il avoit fait mettre quelque temps auparavant, sur son cabinet, cette inscription qui témoignoit le dégoût qu'il avoit de la Cour et de son siècle :

Las d'espérer et de me plaindre

Dos Muses, des grands et du sort, C'est ici que j'attends la mort, Sans la désirer ni la craindre.

Il a laissé entre autres enfants un fils nommé Charles, dont il est souvent parlé dans ses vers, et de qui j'ai reçu quelques mémoires sur sa vie, écrits fort nettement et en beaux termes. Il en avoit perdu un autre qui étoit son aîné*, et qui donnoit de grandes espérances. Quant à lui, il étoit homme de bonne mine, tel à peu près que vous le voyez dans la taille-douce qui est au-devant de ses Poésies. M. de Balzac a dit de lui sur ce sujet :

Consule Fahricïo, dïgnusque numismate vultus,

^ Dans une lettre à M. Lanneau, médecin de son fils, on voit quelle inquiétude lui causait sa maladie {Lcltres, \). 102); parlant ensuite à M. de Flotte de la mort de cet enfant : ( Monsieur mon cher maître, il y a de l'apparence que vous aurez appris mon malheur ; il est si grand qu'après cette perte la fortune ne me sçauroit pis faire. Sans rien donner à la passion que j'avois pour mou fils, la raison me force de vous dire que c'eloit le commeucement d'un homme qui eût valu beaucoup » (p. 120). Enfin on le voit s'occuper avec une pieuse affection des vers que celte mort a inspirés à ses amis, à Collelet, etc., (p. 362).

Sa taille n'étoit pas des plus grandes, et il devint assez replet sur la fin de ses jours. Il étoit d'une humeur agréable en conversation, aimant extraordinairement la réjouissance et la bonne chère *, mais pourtant homme d'honneur et bon ami.

Outre ce poème en françois dont je vous ai parlé, et quelques poésies latines, qui ne sont pas imprimées, il y a deux volumes de lui, l'un de vers, qu'il publia en son dernier voyage de la Cour, l'autre de lettres, que son plus intime ami^ a fait imprimer après sa mort, et

1 On en voit à chaque instant la preuve dans les lettres qu'il écrit à M. de Flotte, non moins illustre débauché que bon juge en matière de poésie. Il a pu dire cependant, et non sans raison, dans un vers fameux ,

Ma muse est une p mais ma vie est une sainte.

et ce passage d'une lettre à M. de Flotte (p. 129) porte assez à le croire : « Les sages m'ont défendu le jeu, les médecins la bouteille, et mon inclination les courtisanes. »

- M. de Flotte, ami aussi de Scarron et de Saint-Amant, qui parlent souvent de lui dans leurs vers. Majnard ne l'appelle jamais que « son cher maître; » M. de Flotte était pour lui un conlldent fidèle et un critique sévère qui lui faisait sur ses vers, sans jamais le flatter, les observations les plus justes. Maynard, dans une de ses Lettres, lui dit : « Faites de toute ma poésie ce que vous voudrez ; taillez, coupez, je vous jure que vous disposez de vostre bien. » Et ailleurs : « Vous m avez écrit qu'il y a quelque chose dans l'epigramme du Savetier qui la gâte. De toutes les pièces que j'ay faites, c'est celle dont j'ay jusquesicy eu meilleure opinion ; prenez, s'il vous plaît, la peine de me marquer le défaut qui la diffame... Je vous proteste solennellement que je me soumettray toujours à vostre censure et à celle de nostre vieux amy M. de Porchères (Laugier). d (Ouvr. cit., p. 547 et 356 ; Cf. 47o, 476).

qu'il n'avoit pas faites, à mon avis, pour être imprimées. On peut dire néanmoins qu'elles ne lui font point de tort; car on y voit partout la netteté de son esprit, et ce style simple et familier que demande ce genre d'écrire. Mais c'est de ses vers qu'il a tiré sa plus grande gloire, comme il le prétendoit bien aussi -, et véritablement il faut avouer qu'ils ont une facilité, une clarté, une élégance et un certain tour que peu de personnes sont capables d'imiter. Deux choses, si je ne me trompe, ont produit principalement ce bel effet. Premièrement, comme il le reconnoît lui-même en la dix-septième de ses Lettres \ il affecte de détacher tous ses vers les uns des autres, d'où vient qu'on en trouve fort souvent cinq ou six de suite, dont chacun a son sens parfait :

Nos beaux soleils vont achever leur tour. Livrons nos cœurs à la merci d'Amour.

Le temps qui fuit, Cloris, nous le conseille.

1 Pellisson et d'Olivet ont donné ce chiffre; cependant, dès la première édition des Lettres de Maynard (achevée d'imprimer le 26 février 1652), celle à laquelle renvoie Pellisson est la 176° (p. o21-o24). On y lit à la fin : « Pour ce que vous m'écrivez du détachement de mes vers, vous avez le nez trop bon pour ne connoître pas que c'est une façon que j'affecte et contre laquelle il y auroit bien de la peine à me faire révolter : devant toute la terre, je soutiendray que c'est la bonne façon d'écrire, jusque-là que je ne saurois goûter une correction que vous avez faite, qui est dans une de mes dernières épigrammes, qui dit ainsi :

N'espère plus que je te bciise, Comme je fis au temps passé...

Je ferois un livre entier là-dessus, et sachez que je ne puis m'empêcher de rire lorsque je lis des vers qui sont faits d'autre façon.»

Mes cheveux gris me font déjà frémir.

Dessous la tombe il faut toujours dormir. Elle est un lit où jamais on ne veille.

En second lieu, il observe partout dans ses expressions une construction simple, naturelle', où il n'y ait ni transposition ni contrainte-, de sorte qu'encore qu'il travaillât avec un soin incroyable, il semble que tous ses mots lui sont tombés fortuitement sous la plume, et que quand il eût voulu, il auroit eu peine à les ranger autrement.

Il me souvient sur ce sujet?, qu'un jour que j'allai le voir, je le trouvai qu'il écoutoit des vers de son fils, qui lui en faisoit la lecture. Il vint à un lieu où il y avoit je ne sais quel mot hors de sa place naturelle, qui faisoit quelque espèce d'équivoque, se pouvant rapporter également à ce qui suivoit et à ce qui précédoit. La force du sens pourtant ôtoit la diffîcuUé, et le passage étoit assez clair. Il se le fit lire trois fois, feignant de ne le pouvoir entendre, et enfin s'adressant à son fils : « Ah! mon fils, dit-il, à cette fois-là vous n'êtes pas Maynard; car ils n'ont pas accoutumé de ranger leurs paroles de cette sorte. «

J'estime à propos de rapporter aussi sur ce sujet,

' Il dit à M. Freinin , chanoine de Reims : « Par tout ce que vous m'écrivez, mon confident (M. de Flotte) et vous, il semble que vous demandez que mes vers soient pointus, et, si je pouvois , je voudrois fuir les pointes et m'éloigner du style des Espagnols et des déclamations. A mon avis , les poésies aiguës ne sont pas les meilleures, et ie bon siècle de la latinité qui me sert de règle les a toujours rejetées » {Lettres, p. 663).

trois passages assez curieux oii il est parlé de lui et de son génie pour les vers, dans les mémoires que M. de Racan a écrits de la vie de Malherbe.

« Il avouoit, dit M. de Racan parlant de Malherbe, pour ses écoliers les sieurs de Touvant, Colomby, Maynard et de Racan; il en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant faisoit fort bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby avoit fort bon esprit, mais qu'il n'avoit pas le génie à la poésie; que Maynard étoit celui qui faisoit le mieux des vers, mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre d'écrire auquel il n'étoit pas propre, voulant dire Tépigramme, et qu'il n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit point assez de pointe. Pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloitpas assez ses vers; que le plus souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on feroit un grand poëte. »

En un autre endroit : « Il s'obstina (il parle toujours de Malherbe) avec un nommé M. de Laleu à faire des sonnets licencieux*, dont les deux quatrains ne fus-

* « Par ce que j'ai dit ci-dessus que le sonnet doit être composé de deux quatrains uniformes, c'est-à-dire de deux rimes seulement, il n'y a personne qui ne juge que ceux qui violent toujours cette règle prescrite par les anciens maîtres de l'art, composent des sonnets que l'on peut Justement appeler sonnets irréguliers, licencieux ou lil)ertins. Je mets en ce rang presque tous les sonntls de notre illustre confrère Académicien, Franc^wis Maynard, la plupart desquels sont composés de deux quatrains, qui semblent avoir toujours ensemble une guerre éternelle, puisqu'ils ne s'accordcnt jamais dans l'union des rimes, et qu'ils riment toujours

20i DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER.

sent pas sur mêmes rimes. Colomby n'en voulut jamais faire, et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux, mais ce fut le premier qui s'en ennuya. A la fm aussi, M. de Malherbe s'en dégoûta, et il n'y a eu que Maynard, de tous ses écoliers, qui a continué à en faire jusques à la mort. »

J'ajouterai à ce passage, qu'il est vrai non-seulement que Maynard fit de ces sonnets licencieux jusques à la mort, mais encore qu'en ses dernières années oii je l'ai connu, il les soutenoit partout, et déclamoit contre la tyrannie de ceux qui s'y opposoient; qu'il se iàchoit môme quand, pour défendre son opinion, on alléguoit l'exemple de M. de Malherbe', disant qu'il n'en avoit

diversement et comme en dépit l'un de l'autre. Je m'en suis quelquefois plaint à lui-même ; mais pour toute raison il n'en alléguait que deux : la première, que Malherbe avoit fait la même chose; et la seconde, que la rime étant d'elle-même si diflQcile, c'étoit une espèce de tyrannie de la vouloir doubler dans le sonnet, qui lui sembloit plus libreet plus beau sans cette sévère contrainte... A quoi Maynard pouvoit bien ajouter, qu'il s'en trouve encore plusieurs avec cette même licence parmi les sonnets de Jean- Antoine de Baïf poursa chère Francine..., finalement que Ronsard lui-même, tout exact qu'il est en ce point, y estoit tombé, peutêtre sans y penser, dans quelques-uns de ses sonnets... Cette sorte de sonnets libertins ont été justement condamnés de tout le Parnasse intelligent et raffiné, comme le remarque agréablement Paul Pellisson dans sa belle Histoire de l'Académie françoise. »

(G. Colletet, Traité du sonnet, Paris, Sommaville, 1658, in-18, p. 70 et suivantes.)

^ Maynard, dans une lettre à M. Frémin, montre quel cas il faisait de Malherbe, et défend une de ses pièces « par l'autorité du bon Malherbe, dit-il, que j'ay toujours cru plus savant en notre grammaire que tous ceux qui se meslent de la raffiner » (p. 815). — Son respect pour « le bon Malherbe » n'empêchait pas Maynard

pas besoin : qu'avec la raison, et avec sa propre autorité, il se trouvoit assez fort; et qu'enfin personne ne le pouvoit empêcher de faire des épigrammes de quatorze vers *.

Le dernier des trois passages est tel : « Au commencement que M. de Malherbe vint à la Cour, qui fut en 1605, comme nous avons déjà dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six, comme il se peut voir en la Prière qu'il fit pour le Roi allant en Limousin, oii il y a deux ou trois stances où le sens est emporté; et au psaume .Dow //;e Dominus nosier, en cette stance, et peut-être en quelques autres dont je ne me souviens point à présent :

Sitôt que le besoin excite ton désir, etc.

Il demeura toujours en cette négligence pendant la vie de Henri le Grand , comme il se voit encore en la pièce qui commence :

Que n'ôtes-vous lassées,

de le juger avec indépendance : « Examinez, dit-il à M. de Flolte> s'il vous plaît, toutes les plus raisonnables poésies qui ont été imprimées depuis cin(juante ans, et vous trouverez que la servitude de la rime a fait des chevilles partout. Je n'en excepte pas même le bon Malherbe ; il est si rempli de bourre qu'en certains endroits il est insupportable Pour cela , je ne prétends pas d'authoriser ce que vous condamnez ; au contraire, je pense estre un des premiers qui ay tasché de nettoyer nos vers de cette ordure » (Lettres, p. 631).

' C'est en eflfet sous le titre A' Épigrammes qu'il adresse à M. de Flotte divers sonnets dont les rimes ne sont pas disposées suivant les règles habituelles. (Voy. ses Lettres, p. 91 et 249).

en la seconde stance, dont le premier vers est :

Que ne cessent mes larmes, etc.

qu'il fit pour Madame la Princesse ; et je ne sais s'il n'a point encore continué cette même négligence, jusques en 1612, aux vers qu'il fit pour la place Royale. Tant y a que le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire pour la perfection des stances de six futMaynard'; et c'est peut-être la raison pourquoi M. de Malherbe l'estimoit l'homme de France qui savoit le mieux faire des vers. D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers. Mais quand MM. de Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix, outre l'arrêt du quatrième vers, on en fit encore un au septième, Racan s'y opposa, et ne l'a jamais presque observé. Sa raison étoit que les

1 Ménage, qui cite aussi ce passage, dans ses Observations sur Malherbe, ajoute : « Je suis fort de l'avis de M. de Racan. Ces pauses régulières au septième vers font une monotonie, et cette monotonie devient à la longue très-fastidieuse... Je crois même que, dans les stances de six, on pourrait quelquefois se dispenser de la règle de Maynard » {Les Poésies de Malherbe avec les Observations de Ménage f 1" édit., Paris, 1689, p. 266). — Dans son excellent Traité de versification française (2^ édit., in-S", Paris, iSoO), M. Louis Quicherat fait justement remarquer (p. o5S) que « Bertaut , Belleau et particulièrement Desportes, avaient su, avant Maynard , diviser le sixain en deux tercets. Déjà , ajoute M. L. Quicherat, Marot avait bien coupé cette stance dans ses psaumes. Enfin, en remontant plus haut, on verra qu'un heureux instinct de l'harmonie avait indiqué antérieurement ce repos. Je l'ai trouvé dans Alain Chartier. »

stances de dix ' ne se chantent presrjue jamais, et que quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit pas en trois reprises : c'est pourquoi il suffisoit bien d'en faire une au quatrième. Voilà la plus grande contestation qu'il a eue contre M. de Malherbe et ses écoliers, et pourquoi on a été près de le déclarer hérétique en poésie. »

Le jugement que Malherbe fait de Maynard dans le premier de ces passages, est assez conforme à celui de beaucoup de personnes intelligentes. Il faut avouer pourtant qu'il a merveilleusement réussi en plusieurs de ses épigrammes, particuHèrement en celles qu'il a imitées des anciens, et notre illustre Président de Caminade'^.qui lui donnoit tous les ans, pour ses étrennes, un Martial, étoitsans doute de cet avis. Théophile, dont ' j'avoue néanmoins que l'esprit est beaucoup plus à estimer que le jugement, a dit que son épigramme senibloit avoir de la magie'^. Mais enfin, quoi qu'il en soit,

* « Le repos du dizain après le sepliènie vers, que Maynaid avait déjà établi en règle, avec l'approbation de Malherbe, se trouve déjà dans ce psaume de Marot : Réveillez-vous , chacun JidHe , etc. » (Louis Quicherat, ouvr. cité, p. 568). — Maynard, pour mieux appuyer sur celte règle , dispose toujours ses dizains comme un sonnet auquel manquerait un quatrain, disposant ses vers de manière à former un quatrain et deux tercets séparés.

- Président au Parlement de Toulouse.

^ Voyez Prière de Théophile aux poêles de ce temps :

Saiut-Amant sait polir la rime

Avec une si douce lime

Que sou luth u'est pas plus mignard,

Ni Gombaud dans une élégie.

Ni l'épigramme de Maynard

Qui semble avoir de la magie.

(Nouv. édit. — Bibliolh. elzév., t. II, p. 177.)

208 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER, personne ne peut douter que Maynard, soit pour ce genre, soit pour les autres, ne mérite d'être compté parmi les premiers poètes françois. Les juges des Jeux Floraux de Toulouse, à qui le même M. de Caminade présidoit alors, le reçurent dans leur Corps ', bien qu'il n'eût pas disputé et gagné les trois fleurs, suivant la coutume. Et comme ils avoient autrefois donné à Ronsard un Apollon^, et à Baïf un David d'argent, ils résolurent, avec beaucoup d'éloges, qu'on donneroit à Maynard une Minerve de même matière; mais à la honte de notre siècle, les Capitouls, qui sont les seuls exécuteurs de ces délibérations, ou par avarice, ou par négligence, n'accomplirent jamais celle-là, comme on peut voir parl'épigramme qui est dans ses œuvres, avec ce titre : Su?' une Minerve d'argent^ promise et non donnée.

* Maynard écrivit alors au président Caminade une lettre qu'on trouve dans le Recueil publié en 16Sô par M. de Flotte (p. 39), et où il le remercie d'un « honneur qui n'a esté fait qu'à deux écri- ■vains que le siècle de nos pères a regardé avec admiration. »

- Claude Binet, dans la P'ic de Ronsard, dit que c'était une Minerve ; mais deux personnes de qualité de Toulouse, d'entre les juges des Jeux Floraux, m'ont assuré avoir vu dans leurs registres quec'étoit un Apollon, (p.)

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