IV. De quelques choses remarquahles qui s'y sont passées
L'ACADÉMIE FRANÇOISE
L'Académie francoise n'a été établie par édit du Roi qu'en l'année 1635-, mais on peut dire que son origine est de quatre ou cinq ans plus ancienne', et qu'elle doit en quelque sorte son institution au hasard.
Ceux qui ont parlé ' de l'Académie des Humoristes de Rome, disent qu'elle naquit fortuitement aux noces de Lorenzo Mancini, gentilhomme romain 5 que plusieurs personnes de condition d'entre les conviés, pour donner quelque divertissement aux dames, et parce que c'étoit au carnaval, se mirent à réciter premièrement sur-le-champ, et puis avec plus de préméditation, des
' Voyez, aux pièces justificatives, les extraits des lettres inédites de Chapelain.
2 M. Naudé, en son Dialogue de Mascurat, page 1 18, où il cite Gioviin Battista Albcrli, net discorso dcW Académie, parle seconda, pag. 80. (p.)
sonnets, des comédies, des discours, ce qui leur fit donner le nom de Belli humori; qu'enfin ayant pris goût insensiblement à ces exercices, ils résolurent de former une Académie de belles-lettres ^ qu'alors ils changèrent le nom de Belli humori en celui à'Humoristi^ et choisirent pour devise une nuée qui, après s'être formée des amères exhalaisons de la mer, retombe en pluie douce et menue, avec ces trois mots du poëte Lucrèce, pour àme : Redit agmine dulci^.
L'Académie françoise n'est pas née, à la vérité, d'une rencontre comme celle-là, mais il est certain que ^^ ceux qui la commencèrent ne pensoient presque à rien moins qu'à ce qui en arriva depuis. Environ l'année 1629, quelques particuhers, logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode dans cette grande ville, que d'aller fort souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, résolurent de se voir un jour de la semaine chez l'un d'eux ^. Ils étoient tous gens de lettres, et d'un mérite fort au-dessus du commun : M. Godeau, maintenant évèque de Grasse,
1 Tout ce passage est la traduction à peu près exacte du texte italien donné par G. Naudé, qui l'avoit tiré, en l'abrégeant, du livre d'Alberti. (Voy. Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin, ou dialogue de Mascurat et de Saint-Ange, p. 148-149.)
2 La première de ces assemblées s'était tenue, selon d'Olivet, chez Conrart, qui avait réuni plusieurs de ses amis pour leur présenter son jeune parent, Godeau, et leur faire entendre les vers que celui-ci apportait de Dreux. Voy. à la fin de ce volume, dans le Catalogue de Messieurs de V Académie française , l'article H , consacré à Godeau, et, aux pièces justificatives, les extraits de la correspondance inédite de Chapelain.
qui n'étoit pas encore ecclésiastique, M. de Gombaukl, M. Chapelain, M. Conrart, M. Giry, feu M. Habert, commissaire de Tartillerie. M. l'abbé de Cérisy, son frère, M. de Serizay, et M. de Malleville. Ils s'assembloient chez M. Conrart, qui s'étoit trouvé le plus commodément logé pour les recevoir, et au cœur de la ville', d'où tous les autres étoient presque également éloignés. Là ils s'entretenoient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu'un de la compagnie avoit fait un ouvrage, comme il arrivoit souvent, il le communiquoit volontiers à tous les autres, qui lui en disoient librement leur avis ; et leurs conférences étoient suivies tantôt d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisoient ensemble. Ils continuèrent ainsi trois ou quatre ans, et comme j'ai ouï dire à plusieurs d'entre eux . c'étoit avec un plaisir extrême et un profit incroyable j de sorte que quand ils parlent encore aujourd'hui de ce temps-là, et de ce premier âge de l'Académie, ils en parlent comme d'un âge d'or, durant lequel avec toute l'innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié, ils goùtoient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant ~.
' Dans la rue Sainl-Marlin.
- L'Abbe de La Chambre, répondant au discours de réception de Boileau Despréaux, fait des reunions de Conrart uu éloge sem-
Ils avoient arrêté de n'en parler à personne ^ et cela fut observé fort exactement pendant ce temps-là. Le premier qui y manqua fut M. de Alalleville : car il n'y a point de mal de l'accuser d'une faute qu'un événe-
blable; mais il exagère sans doute un peu pour critiquer le genre satirique adopté par Despréaux :
« >'ous avouons, dit-il, M. Conrart pour instituteur de cette petite Académie naissante, formée seulement de sept ou huit personnes d'élite, que l'amour des Lettres avoit rassemblées pour conférer ensemble des productions de leur esprit et pour se perfectionner mutuellement.
« Dans cette école d'honneur, de politesse et de savoir, l'on ne s'en faisoit point accroire, l'on ne s'entètoit point de son prétendu mérite, l'on n'y opinoit point tumultuairement et en désordre ; personne n'y disputoit avec altercation et aigreur ; les défauts étoient repris avec douceur et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission ; bien loin d'avoir de la jalousie les uns des autres, l'on se faisoit un honneur et un mérite de celui de ses confrères, dont on se glorilioit plus que du sien propre. Au lieu d'insulter aux foiblesses inséparablement attachées à l'humanité, et encore plus à la profession des Lettres humaines... l'on se faisoit une loi expresse de cacher les défauts de son prochain, de les étouffer dans le sein delà compagnie, d'en dérober la connoissance aux étrangers sans s'étudier à en régaler ceux de dehors, ou à en divertir le public par de sanglantes railleries, aux dépens des particuliers et de ses plus chers amis.
« Là, chacun s'efforçoit de devenir de jour en jour plus savant et plus vertueux... Là, chacun étoit maître et disciple à son tour ; chacun donnoit et recevoit , tout le monde contribuoit à un si agréable commerce : inégaux, mais toujours d'accord. Celui qui étoit repris et corrigé s'estimoil plus que celui qui corrigeoit; le vaincu s'en retournoit plus glorieux, plus satisfait et plus chargé de dépouilles que le vainqueur. »
{Rec. des Harangues prononcées par Messieurs de l'Acad. franc., 1698, in-4% p. 4a3-4ol.)
DE L\\CADÉMIE. H
ment si heureux a effacée. Il en dit quelque chose à M. Faret, qui venoit alors de faire imprimer son Honnêle homme \ et qui, ayant obtenu de se trouver à une de leurs conférences, y porta un exemplaire de son livre qu'il leur donna. Il s'en retourna avec beaucoup de satisfaction, tant des avis qu'il reçut d'eux sur cet ouvrage, que de tout ce qui se passa dans le reste de la conversation. Mais comme il est difficile qu'un secret que nous avons éventé ne devienne tout public bientôt après , et qu'un autre nous soit plus fidèle que nous ne l'avons été à nous-mêmes, M. Desmarests- et M. de Boisrobert eurent connoissance de ces assemblées, par le moyen de M. Faret. M. Desmarests y vint plusieurs fois, et y lut le premier volume de \ Ariane qu'il composoit alors. M. de Boisrobert désira aussi d'y assister, et il n'y avoit point d'apparence de lui en refuser l'entrée-, car outre qu'il étoit ami de la plupart de ces Messieurs, sa fortune même lui donnoit quelque autorité, et le rendoit plus considérable ^ Il s'y trouva
' En 1630, d'après la liste, donnée par d'Olivet, des œuvres laissées par les Académiciens; mais Pellisson lui-même, dans sa notice sur Farel, dit Ifiôô, — Le privilège est daté du 20 avril 1650; sur aucun exemplaire nous n'avons trouvé la date où fut achevée d'imprimer la r^ édition. — En 1654 parut à Paris une traduction espagnole, avec le texte eu regard; le privilège est du 24 novembre, et Vachevé d'nnprïmer du 22 décembre 1655.
- Nous écrivons le nom en un mot, et non en deux comme fait toujours d'Olivet, pour nous conformer à l'orthographe expressément indiquée par Pellisson dans Verrata de sa 2« édilion.
* « Monsieur, lui écrivait BaUac le l'^'' dècemlire 1654, j'ai pitié Uc voire bonne fortune... Vous estes malheureux d'esire si airaé,
donc 5 et quand il eut vu de quelle sorte les ouvrages y étoient examinés, et que ce n'étoit pas là un commerce de compliments et de flatteries, où chacun donnât des éloges pour en recevoir, mais qu'on y reprenoit hardiment et franchement toutes les fautes jusqu'aux moindres, il en fut remph de joie et d'admiration. Il étoit alors en sa plus haute faveur auprès du cardinal de Richelieu ; et son plus grand soin étoit de délasser l'esprit de son maître, après le bruit et l'embarras des affaires, tantôt par ces agréables contes qu'il fait mieux que personne du monde, tantôt en lui rapportant toutes les petites nouvelles de la cour et de la ville 5 et ce divertissement étoit si utile au Cardinal, que son premier médecin, M. Citois, avoit accoutumé de lui dire : « Monseigneur , nous ferons tout ce que nous pourrons pour votre santé ; mais toutes nos drogues sont inutiles , si vous n'y mêlez un peu de Boisrobert *. »
et un liomme nécessaire à tant de gens est de nul usage pour soimême... Vous voudriez bien vous en dédire ; il n'est plus temps... 11 faut que vous soyez toujours le médiateur entre Apollon et les poètes. »
1 « J'ai la réputation d'avoir dans mes vers aussi bien que dans mes conversations un air enjoué ,
l'n tour galant, une certaine aisance
Qu'on peut louer sans trop de complaisance.
Quand plusieurs personnes de la première qualité ne l'auroient pas ditaprèsun amy si croyable (Gombauld), j'ay de quoy le justifier par les Mémoires du temps. On y peut voir que feu M. le Cardinal étant malade à Karbonne, et demandante M. Cytois, son médecin, quelque remède particulier qui le soulageât, et qui ne fût ni casse, ni rhubarbe, ni saignée : « Je n'ai plus rien, dit-il.
Parmi ces entretiens familiers, M. de Boisrol)ert qui l'entretenoit de tout, ne manqua pas de lui faire un récit avantageux de la petite assemblée qu'il avoit vue, et des personnes qui la composoient -, et le Cardinal qui avoit l'esprit naturellement porté aux grandes choses, qui aimoit surtout la langue françoise , en laquelle il écrivoit lui-même fort bien ', après avoir loué ce dessein, demanda à M. Boisrobert si ces personnes ne voudroient point faire un corps et s'assembler régulièrement, et sous une autorité publique. M. de Boisrobert ayant répondu qu'à son avis cette proposition seroit reçue avec joie, il lui commanda de la faire, et d'offrir à ces Messieurs sa protection pour leur Compagnie, qu'il feroit établir par Lettres Patentes ; et à chacun d'eux en particulier, son affection qu'il leur témoigneroit en toutes rencontres.
Quand ces offres eurent été faites, et qu'il fut question de résoudre en particulier ce que l'on devoit répondre, à peine y eut- il aucun de ces Messieurs qui n'en témoignât du déplaisir, et ne regrettât que l'honneur qu'on leurfaisoit, vînt troubler la douceur et la familiarité
Monseigneur, à vous ordonner, que tleux drachmes de Bois-Robert après le repas, w
{Les dpistres en vers et autres œuvres poét. de M. de Boisrobert-Metel ; Paris, Courbe, 1639, in-8°. — Avis î^n lecteur.) ' Outre les papiers politiques que nous avons de lui, imprimés ou manuscrits, on connaît du Cardinal plusieurs ouvrages, entre autres : Traité qui contient la méthode la plus facile et la phis csscurée pour convertir ceux qui se sont séparez- de l'Église, \G'6\ et aussi 1655, in-i".— Traité de la perfection du c/trcstien ,[(ii(}, in-12; — etc.
de leurs conférences. Quelques-uns môme, et surtout MM. de Serizay et de Malleville, étoient d'avis qu'on s'excusât envers le Cardinal le mieux qu'on pourroit. Mais ces deux-là, outre les raisons générales qui leur étoient communes avec les autres, en avoient une particulière qui les regardoit. M. de Serizay étoit intendant de la maison du duc de la Rochefoucauld*, et M. de Malleville étoit secrétaire du maréchal de Bassompierre. On considéroit ces deux seigneurs comme ennemis du Cardinal : le premier, ne se sentant pas bien à la cour, s'étoit retiré en son gouvernement de Poitou -, et l'autre étoit déjà prisonnier dans la Bastille ^ Or, vous savez en quelle réputation étoit alors ce Ministre : on croyoit que, se voyant en une place si enviée et si exposée aux entreprises des grands, il n'y en avoit presque point chez qui il n'eût quelqu'un à ses gages pour lui donner avis de tous leurs desseins. Ces deux Messieurs craignoient donc que cette liaison, qu'ils auroient avec lui par le moyen d'une Académie dont il seroit le fondateur et le protecteur, ne donnât à parler à beaucoup de gens, et ne les rendît suspects à leurs maîtres. Ainsi ils n'oublièrent rien pour persuader à la Compagnie ce qu'ils désiroient. A la fin pourtant il passa ^ à l'opinion
' François V« du nom, l''"' duc de La Rochefoucauld, né le 5 septembre i588, mort le 8 février 1650; père de l'auteur des Maxitnes.
2 Le cardinal de Riclielieu, qui craignait le maréchal, l'avait fait renfermer depuis le 25 février 1631.
^ Il semblerait qu'on dût lire : ils passèrent; aucune édition ne nous a autorisé à changer le texte donné par Pellisson et respecté par d'Olivet.
DE L^VCADÉMIE. iH
contraire, qui étoit celle de M. Chapelain 5 car comme il n'avoit ni passion, ni intérêt contre le Cardinal, duquel il étoit connu, et qui lui avoit même témoigné l'estime qu'il faisoit de lui en lui donnant une pension, il leur représenta qu'à la vérité ils se fussent bien passés que leurs conférences eussent ainsi éclaté , mais qu'en l'état où les choses se trouvoient réduites, il ne leur étoit pas libre de suivre le plus agréable de ces deux partis 5 qu'ils avoient affaire à un homme qui ne vouloit pas médiocrement ce qu'il vouloit, et qui n'avoit pas accoutumé de trouver de la résistance, ou de la souffrir impunément; qu'il tiendroit à injure le mépris qu'on feroit de sa protection, et s'en pourroit ressentir contre chaque particulier ; que du moins, puisque par les lois du royaume toutes sortes d'assemblées qui se faisoient sans autorité du Prince étoient défendues, pour peu qu'il en eût envie, il lui seroit fort aisé de faire, malgré eux-mêmes, cesser les leurs, et de rompre par ce liioyen une société que chacun d'eux désiroit être éternelle.
Sur ces raisons il fut arrêté : «Que M. de Boisrobert seroit prié de remercier très-humblement Monsieur le Cardinal de l'honneur qu'il leur faisoit, et de l'assurer qu'encore qu'ils n'eussent jamais eu une si haute pensée, et qu'ils fussent fort surpris du dessein de Son Éminence, ils étoient tous résolus de suivre ses volontés. » Le Cardinal reçut leur réponse avec grande satisfaction 5 et donnant divers témoignages qu'il prenoit cet établissement à cœur, commanda à M. de Boisrobert de leur dire, «qu'ils s'assemblassent comme de cou-
tume, et qu'augmentant leur Compagnie, ainsi qu'ils le jugeroient à propos, ils avisassent entre eux quelle forme et quelles lois il seroit bon de lui donner à l'avenir. •»
Cela se passoit ainsi au commencement de l'année 1634. En ce même temps, M. Conrart, chez qui les assemblées s'étoient faites jusques alors, vint à se marier '. Ayant donc prié tous ces Messieurs, comme ses amis particuliers, d'assister à son contrat, ils avisèrent entre eux qu'à l'avenir sa maison ne seroit plus si propre qu'auparavant pour leurs conférences. Ainsi on commença à s'assembler chez M. Desmarests ^, et à penser sérieusement, suivant l'intention du Cardinal, à l'établissement de l'Académie.
Si vous vous souvenez d'avoir lu dans quelque poëte la description d'une République naissante, où les uns sont occupés à faire des lois et à créer des magistrats ; les autres à partager les terres, et à tracer les plans des maisons ; ceux-ci à assembler des matériaux ; ceux-là à jeter les fondements des temples ou des murailles : imaginez-vous qu'il en fut à peu près de même en cette première institution de l'Académie, et qu'il s'y passa presque en même temps plusieurs choses qui ne peuvent être rapportées que l'une après l'autre.
Une des premières fut que ces Messieurs grossirent leur Compagnie de plusieurs personnes considérables par leur mérite, entre lesquelles il y en avoit qui l'é-
' Il épousa, en 165i, M""^ Muisson.
- A riiôtel Pellevô, à l'angle de la rue du Roi-de-.Sici!e et de la rue Tison.
DE L'ACADÉMIE. il
toient d'ailleurs par leur condition. Car comme la Cour embrasse toujours avec ardeur les inclinations des ministres et des favoris, surtout quand elles sont raisonnables et honnêtes, ceux qui approchoient le plus près du Cardinal, et qui étoient en quelque réputation d'esprit, faisoient gloire d'entrer dans un corps dont il étoit le protecteur et le père. Non-seulement M. Desmarets et M. de Boisrobert, qui avoient su les premiers ces assemblées secrètes, mais encore M. de Montmor, maître des requêtes, M. du Chastelet, conseiller d'État, M. de Bautru, aussi conseiller d'État, et qui étoit en grande faveur, M. Servien,, alors secrétaire d'État, et M. le garde des sceaux Séguier, maintenant chancelier de France, voulurent être de cette Compagnie. Mais parce que je dois parler ailleurs de tous les Académiciens en particulier, je me réserve à dire en cet endroit-là en quel temps et en quelle occasion chacun d'eux y fut reçu.
Pour donner aussi quelque ordre et quelque forme à leurs Assemblées, ils résolurent de créer d'abord trois officiers : un Directeur et un Chancelier, qui seroient changés de temps en temps, et un Secrétaire, qui seroit perpétuel : les deux premiers par sort, et le dernier par les suffrages de l'Assemblée. Le Directeur fut M. de Serizay, le Chancelier M. Desmarests, le Secrétaire M. Conrart, à qui cette charge fut donnée en son absence', d'un commun consentement, tout le
' Il était alors à Jonquières depuis au moins 1633, comme on le voit par les lettres manuscrites de Chapelain. [Bibliolh. fr. de Coujcl, l. XVII, page 596.) — Nous en citerons de nombreux extraits dans les Pièces justificatives.
monde demeurant d'accord que personne ne pouvoit mieux remplir cette place. Dès lors il commença à écrire ce qui se passoit dans les Assemblées, et à tenir ces registres, d"où j'ai tiré la meilleure et la plus grande partie de cette Relation. Ils commencent au 13 mars 1634.
Outre ces trois officiers, on créa un libraire de TAcadémie, lequel devoit aussi lui servir comme d'huissier. Cette charge fut donnée à Camusat ', qui étoit de tous ceux d'alors celui que l'on estimoit le plus habile ; car outre qu'il étoit très-entendu en sa profession, il étoit homme de bon sens, et n'imprimoit guère de mauvais ouvrages: de sorte qu'encore lorsque nous sommes venus dans le monde vous et moi. et que nous avons commencé à lire des pièces françoises, c'étoit presque une marque infaillible des bonnes, que d'èlre de son impression.
On délibéra aussi ^, dans ces commencements, du nom que prendroit la Compagnie, et entre plusieurs qui furent proposés, celui de l'Académie Françoise, qui avoit déjà été approuvé par le Cardinal, fut trouvé le meilleur. Quelques-uns l'ont nommée depuis V Académie des beaux esprits ; quelques autres, V Acadéniie de rÉ/oquence, comme M. de Boissat^, qui lui écrivit de Dauphiné avec ce titre, par erreur, bien qu'il en fût luimême. Plusieurs autres ont cru qu'elle s'appeloit l'^cadémie Eminente^ par une allusion à la qualité du Cardinal son protecteur; et j'avoue que je m'y suis
» Registres, 10 avril 163i. — * Registres, 20 mars 1654. » On verra plus loin dans quelle circonstance.
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aussi trompé autrefois danslÉpître dédicatoire du premier livre de la Paraphrase des Institutes ' ; mais enlin elle ne s'est jamais appelée elle-même que l'Académie Françoise.
Au choix de ce nom qui n'a rien ni de superbe, ni d'étrange , elle a témoigné peut-être moins de galanterie, mais peut-être aussi plus de jugement et plus de solidité, que les Académies de de-là les monts, qui se sont piquées d'en prendre ou de mystérieux, ou d'ambitieux, ou de bizarres, tels qu'on les prendroit en un carrousel ou en une mascarade : comme si ces exercices d'esprit étoient plutôt des débauches et des jeux que des occupations sérieuses. Ainsi leurs Académiciens ^ se sont appelés à Sienne Intronati, à Florence délia Crusca^ à Rome Humoristi^ Lincei^ Fantastici^ à Bologne Otiosi^ à Gènes Addormentati^ à Padoue Ri-
* Paraphrase des Institutions de l'empereur Justinian contenant ■une claire explication du texte latin, avec beaucoup de réflexions morales et politiques. Paris, Somniaville et Courbé, 16-47, in-8". (Anonyine.) — La dédicace au chancelier Séguier, signée, non de Pellisson, mais du libraire Somniaville, contient le passage suivant : « N'est-ce pas chez vous que s'assemble cette troupe d'excellents esprits, cette Académie véritablement éminente, dont presque tous les meilleurs écrivains du temps sont ou memi)res ou disciples? »
* Voyez M. Naudé en son Dialogue de Mascurat, p. li", où il nomme encore les Offuscati de Césène, Disuniti de Fabriano, Fi~ loponi de Faïence, Caliginosi d'Ancone, Adagiatide Rimini, Assorditi de Cita de Castello, Insensati de Pérouse, Raffrontati Je Ferme, Catenati de Macerata, Ostinati de Viterbe, Immobili d'Alessandrie, Occulti de Bresse, Perseveranti de Trévise, Filarmonici de Vérone, Ilitmorosi de Cortone, Oscuri deLuques. (p.)
covratiei Orditi^k Vicenze Oîimpici^ à Parme Innominaii , à Milan Nascosii^ à Naples Ardenti^ à Mantoue Invaghiti, à Pavie Affidati; et je ne sache que la seule Académie florentine, la plus ancienne de toutes, qui ait voulu prendre un nom simple et sans affectation.
Mais peut-être traiterai-je quelque jour ailleurs, et en un discours à part, de toutes ces Académies et de leurs noms. Pour revenir maintenant à celle dont j'ai entrepris d"e parler, en même temps qu'elle choisissoit le sien , elle délibéroit aussi sur les occupations qu elle auroit, et sur les lois qu'elle devoit établir. Tous les Académiciens eurent ordre d'y penser en particulier. M. Faret fut chargé de faire cependant un discours qui contînt comme le projet de l'Académie, et qui pût servir de préface à ses Statuts \ et M. de Serizay, de faire une lettre à M. le Cardinal, pour le supplier d'honorer la Compagnie de sa protection. Ce fut par cette lettre et par ce projet qu'on commença.
La lettre qui est du 22 de mars 163i, contenoit en substance : « Que si M. le Cardinal avoit publié ses écrits, il ne manqueroit rien à la perfection de la Langue, et qu'il auroit fait sans doute ce que l'Académie se proposoit de faire ^ mais que sa modestie l'empêchant de mettre au jour ses grands ouvrages, ne l'empèchoit pas néanmoins d'approuver qu'on recherchât les mêmes trésors qu'il tenoit cachés, et d'en autoriser la recherche: que c'étoit le plus solide fondement du dessein de l'Académie, et de son projet, qui seroit présenté à son Eminence, avec cette lettre, par Messieurs de Bau-
tru, du Chastelet el de Boisrobert-, qu'elle ne vouloit recevoir l'âme que de lui, et que l'espérance de sa protection l'obligeoit déjà à un extrême ressentiment. »
Ce projet étoit un discours fort étendu, plein de plusieurs beaux raisonnements, et qui se réduisoientà peu près à ces chefs : « Que de tout temps le pays que nous habitons, avoit porté de très-vaillants hommes ; mais que leur valeur éto>t demeurée sans réputation au prix de celle des Romains et des Grecs, parce qu'ils n'avoient pas possédé l'art de la rendre illustre par leurs écrits; qu'aujourd'hui pourtant les Grecs et les Romains ayant été rendus esclaves des autres nations, et leurs langues même si riches et si agréables étant comptées entre les choses mortes, il se rencontroit heureusement pour la France, que non-seulement nous étions demeurés en possession de la valeur de nos ancêtres, mais encore en état de faire revivre l'Eloquence, qui sembloit être ensevelie avec ceux qui en avoient été les inventeurs et les maîtres -, qu'après les grandes et mémorables actions du Roi, c'étoit une très-heureuse rencontre qu'il se trouvât aujourd'hui parmi ses sujets tant d'hommes capables de faire lire avec plaisir ce que nous avions vu exécuter avec étonnement-, qu'aussi n'étoit-ce pas une des moindres pensées de ce grand Cardinal, son premier Ministre, que d'embrasser, comme il faisoit, la protection des belles lettres, si nécessaires pour le bien et pour la gloire des États^ et de les faire fleurir par sa faveur et par son approbation-, qu'il sembloit ne manquer plus rien à la félicité du Royaume que de tirer du nombre des langues barbares cette langue que nous parlons, et que
tous nos voisins parleroient bientôt, si nos conquêtes continuoient comme elles avoient commencé : que pour un si beau dessein il avoit trouvé à propos d'assembler un certain nombre de personnes capables de seconder ses intentions ; que ces conférences étoient un des plus assurés moyens pour en venir à bout; que notre langue plus parfaite déjà que pas une des autres vivantes, pourroit bien enfin succéder à la Latine, comme la Latine à la Grecque, si on prenoit plus de soin qu'on n'avoit fait jusqu'ici de Télocution, qui n'étoit pas à la vérité toute l'éloquence, mais qui en faisoit une fort bonne et fort considérable partie. »
Après cela il étoit ajouté : « Que pour l'ordre , la police et les lois de cette Assemblée, on a trouvé à propos de les réduire en un Statut à part, et de ne traiter en cet endroit que de deux choses qui eussent été trop contraintes et trop gênées par la brièveté qu'affecte le style des lois : la première, des qualités que dévoient avoir ceux à qui on confioit cet emploi; et la seconde, quelles seroient leurs fonctions , et quelles matières ils auroient à traiter.
« Pour la première, qu'il ne suffisoit pas d'avoir une grande et profonde connoissance des sciences, ni une facilité de parler agréablement en conversation, ni une imagination vive et prompte, capable de beaucoup inventer-, mais qu'il falloit comme un génie particulier, et une lumière naturelle capable de juger de ce qu'il y avoit de plus fin et de plus caché dans l'Éloquence; qu'il falloit enfin comme un mélange de toutes ces autres qualités en un tempérament égal,
assujetties sous la loi de rentendementetsous un jugement solide.
<( Quant à leurs fonctions, qui étoient la seconde i/ chose dont on avoit promis de traiter : qu'elles seroient de nettoyer la langue des ordures qu'elle avoit contractées , ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, ou par l'abus de ceux qui la corrompent en l'écrivant, et de ceux qui disent bien dans les chaires ce qu'il faut dire, mais autrement qu'il ne faut ' ; que pour cet effet il seroitbon d'établir un usage certain des mots ; qu'il s'en trouveroit peu à retrancher de. ceux dont on se servoit aujourd'hui, pourvu qu'on les rapportât à un des trois genres d'écrire, auxquels ils se pouvoient appliquer -, que ceux qui ne vaudroientrien, par exemple, dans le style sublime, seroient soufferts dans le médiocre, et approuvés dans le plus bas et dans le comique-, qu'un des moyens dont les Académiciens se serviroient pour parvenir à la perfection, seroit l'examen et la correction de leurs propres ouvrages-, qu'on examineroit sérieusement le sujet et la manière de le traiter, les arguments, le style, le nombre et chaque mot en particulier^ qu'après de si exactes observations on laisseroit faire ceux qui voudroient prendre la peine d'y ajouter les leurs, peut-être avec un succès aussi ridicule que
' On peut rapprocher de ce passage les éloges adressés à l'Académie par M. de Callières dans son discours de réception, et par Charpentier dans la réponse qu'il y fit comme directeur. {Rec. des liaraïKjues de Messieurs de l'Académie fr., in-4", 1698, pp. 546 et 564.)
ceux qui pensoient avoir remarqué des taches dans le soleil-, qu'aussi bien l'Académie ne désiroit plaire qu'au plus sage de tous les hommes, et non pas à des fous qui commençoient d'être éblouis de la gloire qu'elle recevoit d'un si grand protecteur -, que si ses résolutions ne pouvoient servir de règles à l'avenir, au moins pourroient-elles bien servir de conseils , puisqu'il n'y avoit point d'apparence que tant d'hommes assemblés n'eussent pu décider des choses dont on ne pouvoit nier qu'ils n'eussent fait voir une assez heureuse pratique ; que cette Compagnie avoit pris le nom à' Académie Françoise^ parce qu'il étoit le plus modeste, et le plus propre à sa fonction -, que pour le sceau dont elle se serviroit et les privilèges dont elle jouiroit, elle s'en remettoit à son fondateur et à son autorité qui seule, ayant donné la forme à cette institution, la pouvoit élever sur des fondements assez forts pour durer autant que la Monarchie. »
Ce projet accompagné de la lettre dont je vous ai parlé, fut présenté au Cardinal par les trois députés de la Compagnie. Il se fit lire la lettre deux fois, l'une par le Cardinal de La Valette, qui se trouva auprès de lui ; l'autre, par M. de Boisrobert même, et répondit aux députés en ces propres termes, comme je l'ai trouvé dans les Registres ' : « Qu'il estimoit toute la Compagnie en général, et chacun de ceux qui la composoient, en particulier-, qu'il lui savoit gré de ce qu'elle lui demandoit sa protection, et qu'il la lui accordoit de bon cœur. » Il se fit lire aussi le projet, leur marqua quel-
• Registres, 27 mars 1634.
ques endroits qu'il jugeoit devoir être corrigés, et promit de l'approuver quand il auroit été mis au net.
Ce rapport ayant été fait à la Compagnie, on commit, pour examiner ce discours, premièrement Messieurs Silhon et Sirmond ' -, et depuis encore, Messieurs Chapelain, Godeau, Habert, Desmarests. Enfin, comme chacun des Académiciens y trouvoit toujours quelque chose à redire, il fut résolu que chacun d'eux l'examineroit en particulier-, que pour cela on en feroit imprimer trente copies, qui leur seroient distribuées, mais qu'ils jureroient de n'en point parler, et de ne les montrer à personne ^.
J'ai appris là dessus une chose que j'estime assez remarquable : c'est qu'on prit pour avoir ces trente copies la voie de l'impression , non-seulement parce qu'on la jugea la plus facile, et la plus prompte, mais encore parce que, suivant l'opinion commune, moins les yeux ont de peine à lire un ouvrage, plus l'esprit a de liberté pour en juger-, qu'on y voit plus clair, et qu'on en remarque mieux les grâces et les défauts, quand il est écrit d'un bon caractère, que s'il l'étoit d'un mauvais-, et mieux aussi quand il est imprimé, que s'il étoit écrit à la main; que de fait le Cardinal du Perron, qui n'épargnoit ni peine, ni soin, ni dépense pour ses livres, les faisoit toujours imprimer deux fois : la première, pour en distribuer seulement quelques copies à des amis particuliers, sur lesquelles ils pussent faire leurs observations; la seconde, pour les donner
* Registres, l" mai 163i. — * Registres, 8 mai 1654.
au public en la dernière forme où il avoit. résolu de les mettre^ et qu'afin qu'ils ne fussent pas divulgués contre son gré de cette première sorte, il n'y faisoit travailler que dans sa maison de Bagnolet, où il avoit une imprimerie exprès.
Quoi qu'il en soit, les trente copies imprimées furent rapportées par les Académiciens, avec leurs notes ' ; et, ce qui est considérable d'un si grand nombre, il n'y en eut pas un qui ne gardai le secret.
Le discours fut examiné ensuite avec grand soin en diverses assemblées ^, dont il y en eut même plusieurs d'extraordinaires pour ce sujet. Enfin M. Faret le mit en état d'être présenté pour une seconde fois au Cardinal; de quoi lui et M. de Boisrobert furent cbargés. Le Cardinal retint la copie qu'ils lui en donnèrent, et, l'ayant approuvée pour la matière, la renvoya bientôt après à la Compagnie, avec ses apostilles de la main de Cbarpentier son secrétaire, qui ne regardoient que la forme et les expressions. On ordonna ^ « qu'il seroit très-humblement remercié de cette faveur, et qu'on corrigeroit suivant son intention les endroits qu'il avoit marqués. » Seulement , par une liberté assez louable, en un temps où toute la Cour étoit idolâtre de ce Ministre, et où c'eût été un crime que d'oser lui contredire , il fut arrêté sur deux de ces endroits *, « qu'il seroit supplié de dire s'il vouloit absolument qu'on les changeât, parce que son apostille étoit conçue
1 Registres, 18 mai 163i. — * Registres, 19 juin, 17 juillet, 50 octobre 1654. — ' Registres, 15 novembre 1654. — * Registres, 27 novembre 1634.
en termes douteux, et que les phrases sembloient assez nobles et assez françoises à toute la Compagnie. »
Je ne trouve point qu'on ait changé ces endroits depuis, et cela sufïît pour croire que le Cardinal ne s'y obstina pas davantage. Or le dessein de l'Académie étoit de faire imprimer ce Projet avec ses Statuts, quand ils auroient été dressés, et qu'on en seroit demeuré d'accord; mais cela ne s'est point fait depuis, soit que cette première ardeur pour la gloire de la Compagnie se soit ralentie avec le temps ; soit, comme je le croirois plus volontiers, qu'il arrivât alors à un Corps si judicieux, ce qui arrive tous les jours en particulier aux plus grands hommes, de ne pouvoir eux-mêmes se contenter, lorsqu'ils contentent tous les autres. Peutêtre que l'Académie approuvant chaque partie de ce discours, y trouva je ne sais quoi à redire en gros pour l'ordre et pour la conduite. J'oserois presque le soupçonner ainsi, non-seulement parce qu'après l'avoir lu deux fois et avec beaucoup de plaisir, il m'a semblé pencher plus vers ce défaut que vers aucun autre; mais^ encore parce qu'en une des conférences où il fut examiné comme je le vois dans les Registres *, il fut fait une règle générale pour l'avenir, qui doit aussi à mon avis servir d'une leçon générale à ceux qui écrivent, « qu'on ne liroit plus dans la Compagnie aucun discours, sans en apporter en même temps l'analyse à part, afin que l'Académie pût juger du corps aussi exactement que des parties. »
' Registres, 17 juillel 1634,
On n'avoit pas oublié cependant à délibérer sur la principale occupation de TAcadémie, sur ses Statuts, et sur les Lettres qu'il falloit pour son établissement. Dès la seconde assemblée *, sur la question qui fut proposée de sa fonction, M. Chapelain représenta « qu'à son avis elle devoit être de travailler à la pureté de notre langue, et de la rendre capable de la plus haute éloquence, » comme vous avez vu qu'il est dit dans le projet 5 a que pour cet effet il falloit premièrement en régler les termes et les phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte, qui lui donneroit une partie des ornements qui lui manquoient^ et qu'ensuite elle pourroit acquérir le reste par une Rhétorique et une Poétique, que l'on composeroit pour servir de règle à ceux qui voudroient écrire en vers et en prose. » Cet avis qui tomboit dans le sentiment de tous les autres Académiciens, fut généralement suivie et parce que M. Chapelain s'étoit étendu sur la manière dont on devoit travailler au Dictionnaire et à la Grammaire, il fut prié d'en dresser un plan ^, qui fut vu depuis par la Compagnie, et sur lequel il fut ordonné qu'il conféreroit avec Messieurs de Bourzeys, de Gombauld, et de Gomberville. Mais j'aurai une autre occasion de vous parler plus à propos de ce plan, et d'en rapporter même un abrégé qui vous fera juger de quelle estime et de quelles louanges il étoit digne.
Quant aux Statuts de l'Académie, le premier qui travailla ^ sur ce sujet par ordre de la Compagnie, fut
1 Registres, 20 mars 1634. — * Registres, 27 mars 1634. — ' Registres, 27 mars 1654.
M. du Chastelet, conseiller d'État. Après qu'on eut vu son travail, il fut ordonné qu'il en conféreroit avec Messieurs de Bourzeys, de Gombauld et de Gomberville. Depuis il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière. J'ai vu neuf de ces mémoires, ou avis des particuliers Académiciens, qui sont ceux de Messieurs Faret, de Gombauld, Chapelain, Conrart, Sirmond, du Chastelet, Bardin, Colletet et Baudoin. Je ne m'arrêterai point à vous dire ce qu'ils contiennent; mais je crois pouvoir remarquer en passant deux choses qui n'ont point été suivies dans les Statuts : l'une, qui est dans le mémoire de M. de Gombauld, et que je rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa vertu, c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de Dieu 5 l'autre, qui m'a semblé fort étrange, quoiqu'elle fût demandée par M. Sirmond, homme d'ailleurs d'un jugement fort solide, c'est qu'il vouloit que tous les Académiciens fussent obligés , par serment , à employer les mots approuvés par la pluralité des voix dans l'Assemblée : de sorte que si cette loi eût été reçue, quelque aversion particulière qu'on eût pu avoir pour un mot, il eût fallu nécessairement s'en servir, et qui en eût usé d'autre sorte, auroit commis non pas une faute, mais un péché. Tous ces mémoires furent remis entre les mains de quatre commissaires', Messieurs du Chastelet,
' Registres, i décembre 1C54.
30 liTABLlSSEMENT
Chapelain, FaretetGombauld, pour prendre do chacun ce qu'ils trouveroient de meilleur; et après leur choix, M. Conrart qui, en qualité de secrétaire, avoit aussi assisté à toutes ces conférences particulières, digéra et coucha par écrit les articles des Statuts. Ils furent lus, examinés, et approuvés par la Compagnie.
Le même M. Conrart ' avoit été chargé de dresser les Lettres Patentes pour la fondation de l'Académie, ce qui sembloit lui appartenir doublement, puisqu'il se trouvoit et secrétaire de l'Académie, et secrétaire du Roi. Après qu'il les eut lues dans l'Assemblée, Messieurs du Chastelet, de Serisay, et de Cerisy, eurent ordre ^ de les revoir avec lui et de les faire voir ^ M. le Garde des Sceaux, et M. de Boisrobert à M. le Cardinal. Je crois que vous me saurez bon gré de les avoir ici insérées au long, puisqu'elles servent de fondement à tout le reste, et que d'ailleurs elles sont conçues en termes fort purs et fort élégants, qui. sans s'écarter des clauses -et des façons de parler ordinaires de la Chancellerie, sentent néanmoins la politesse de l'Académie et de la Cour :
LOUIS, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, SALUT.
Aussitôt que Dieu Nous eut appelés à la conduite de cet État, Nous eûmes pour but, non-seulement de remédier aux désordres que les guerres civiles, dont il a été si longtemps affligé, y avoient introduits, mais aussi de Tenrichir de tous les ornements convenables à la plus illustre et la plus ancienne de toutes les Monarchies qui soient aujourd'hui dans
' Registres, 13 novembre 163i. — * Registres, 2 janvier 1633.
le monde. Et, quoique Nous ayons travaillé sans cesse à l'exécution (le ce dessein , il Nous a été impossible jusqu'ici d'en voir l'entier accomplissement. Les mouvements excités si souvent dans la plupart de nos provinces, et l'assistance que Nous avons été obligés de donner à plusieurs de nos Alliés, Nous ont divertis de toute autre pensée que de celle de la guerre, et Nous ont empêchés de jouir du repos que Nous procurions aux autres. Mais comme toutes nos intentions ont été justes, elles ont eu aussi des succès heureux. Ceux de nos voisins qui étoient oppressés par leurs ennemis, vivent maintenant en assurance sous notre protection ; la tranquillité publique tait oublier à nos sujets toutes les misères passées; et la contusion a cédé enfin au bon ordre que Nous avons fait revivre parmi eux, en rétablissant le commerce, en faisant observer exactement la discipline militaire dans nos armées, en réglant nos finances, et en réformant le luxe. Chacun sait la part que notre très-cher et très-amé cousin, le Cardinal Duc de Richelieu, a eue en toutes ces choses, et Nous croirions faire tort à la suffisance et à la fidélité qu'il Nous a fait paroître en toutes nos affaires, depuis que Nous l'avons choisi pour notre principal Ministre, si en ce qui Nous reste à faire pour la gloire et pour l'embellissement de la France, Nous ne suivions ses avis, et ne commettions à ses soins la disposition et la direction des choses qui s'y trouveront nécessaires. C'est pourquoi, lui ayant fait connoître notre intention, il Nous a représenté qu'une des plus glorieuses marques de la félicité d'un État, éfoit que les Sciences et les Arts y fleurissent, et que les Lettres y fussent en honneur, aussi bien que les Armes, puisqu'elles sont un des principaux instruments de la vertu; qu'après avoir fait tant d'exploits mémorables, Nous n'avions plus qu'à ajouter les choses agréables aux nécessaires, et l'ornement à l'utilité, et qu'il jugeoit que Nous ne pouvions mieux commencer que par le plus noble de tous les arts, qui est l'Eloquence ; que la langue francoise qui jusques à présent n'a que trop ressenti la négligence de ceux qui l'eussent pu rendre la plus parfaite des modernes, est plus capable que jamais de le devenir, vu le nombre des personnes qui ont une connoissance particulière des
avantages qu'elle possède, et de ceux qui s'y peuvent encore ajouter; que pour en établir des règles certaines il avoit ordonné une Assenriblée, dont les propositions l'avoient satisfait : si bien que pour les exécuter, et pour rendre le langage francois nonseulement élégant, mais capable de traiter tous les arts, et toutes les sciences, il ne seroit besoin que de continuer ces conférences, ce qui se pourroit faire avec beaucoup de fruit, s'il Nous plaisoit de les autoriser, de permettre qu'il fût fait des Règlements et des Statuts pour la police qui doit y être gardée, et de gratifier ceux dont elles seront composées, de quelques témoignages honorables de notre bienveillance :
A CES CAUSES, ayant égard à l'utilité que nos sujets peuvent recevoir desdites conférences, et inclinant à la prière de notredit cousin. Nous avons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, permis, approuvé et autorisé, permettons, approuvons, et autorisons par ces présentes, signées de notre main, lesdites assemblées et conférences; voulons qu'elles se continuent désormais en notre bonne ville de Paris, sous le nom de l'AcADÉMiE Françoise; que notredit cousin s'en puisse dire et nommer le chef et prolecteur ; que le nombre en soit limité à quarante personnes; qu'il en autorise les Ofticiers,les Statuts, et les Règlements, sans qu'il soit besoin d'autres Lettres de Nous que les présentes, par lesquelles Nous confirmons dès maintenant comme pour lors, tout ce qu'il fera pour ce regard. Voulons aussi que ladite Académie ait un sceau avec telle marque et inscription qu'il plaira à notredit cousin, pour sceller tous les actes qui émaneront d'elle. Et d'autant que le travail de ceux dont elle sera composée, doit être grandement utile au Public, et qu'il faudra qu'ils y emploient une partie de leur loisir, notredit cousin Nous ayant représenté que plusieurs d'entre eux ne se pourroient trouver que fort peu souvent aux assemblées de ladite Académie, si Nous ne les exemptions de quelques-unes des charges onéreuses, dont ils pourroient être chargés comme nos autres sujets, et siNousneleurdonnions moyen d'éviter lapeined'allersolliciter sur les lieux les procès qu'ils pourroient avoir dans les provinces éloignées de notre bonne ville de Paris, où lesdites assemblées
se doivent faire : Nous avons, à la prière de notredit cousin, exempté et exemptons, par ces mêmes présentes, de toutes tutelles et curatelles, et de tous guets et gardes, lesdits de TAca- DÉ.MiE Françoise, jusques audit nombre de quarante, à présent et à l'avenir, et leur avons accordé et accordons le droit de Committimiis ' de toutes leurs causes personnelles, possessoires, et hypothécaires, tant en demandant qu'en défendant, par devant nos amés et féaux Conseillers les Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, ou les gens tenant les Requêtes de notre Palais à Paris, à leur choix et option, tout ainsi qu'en jouissent les Officiers domestiques et commensaux de notre maison.
Si doxxoxs en mandement à nos amés et féaux Conseillers les gens tenant notre Cour de Parlement à Paris, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, et à tous autres nos Justiciers et Ofliciers qu'il appartiendra, qu'ils fassent lire et registrer ces présentes, et jouir de toutes les choses qui y sont contenues, et de ce qui sera fait et ordonné par notredit cousin le Cardinal Duc de Richelieu en conséquence et en vertu d'icelles, tous ceux qui ont déjà été nommés par lui, ou qui le seront ci-après, jusques au nombre de quarante, et ceux aussi qui leur succéderont à l'avenir, pour tenir ladite Académie
' 11 y avait le droit de Committirnns du grand sceau et le droit de Commit/imus du petit sceau; on nommait ainsi le privilège de faire juger ses procès par la Chambre des Requêtes, ou de l'Hôtel ou du Palais ; le droit de Commitlimus du petit sceau ne pouvait s'exercer que dans le ressort du Parlement de Paris; l'autre, plus étendu, s'appliquait aux débats qu'on pouvait avoir dans toute la France. C'était ce dernier privilège évidemment qu'avaient les membres de l'Académie, puisque les Lettres Patentes veulent leur « éviter la peine d'aller solliciter sur les lieux les procès qu'ils pourraient avoir dans les provinces éloignées de Paris. » — Cette faveur leur était commune avec les princes du sang, les ducs et pairs, les officiers de la Couronne et autres grands dignitaires de l'Élat.
Françoise : faisant cesser tous troubles et empêchements qui leur pourroient être donnés. Et pour ce que l'on pourra avoir affaire des présentes en divers lieux, Nous voulons qu'à la copie collationnée par un de nos amés et féaux Conseillers et Secrétaires, foi soit ajoutée comme à l'original. Mandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis de faire pour l'exécution d'icelles tous exploits nécessaires, sans demander autre permission. Car tel est notre plaisir, nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour lesquelles Nous ne voulons qu'il soit différé, dérogeant pour cet effet à tous Édits, Déclarations, Arrêts, Règlements et autres Lettres contraires aux présentes. Et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, Nous y avons fait mettre notre scel, sauf en autres choses notre droit, et d'autrui en toutes. Donné à Paris au mois de Janvier l'an de grâce 1635, et de notre règne le 25"«.
Signé, LOUIS. Et sur le repli : Par le Roi, de Lomenie. Et scellées du grand sceau de cire verte, sur lacs de soie rouge et verte.
On eût ajouté aux autres privilèges, et en apparence facilement obtenu l'exemption des tailles : mais parce que tous les Académiciens d'alors en étoient exempts ou par leur noblesse ou autrement', personne ne fut d'avis de la demander, de peur qu'il ne semblât en avoir besoin pour lui-même, et ils préférèrent un bonneur assez imaginaire au solide et véritable intérêt de leurs successeurs.
Il ne fut pas difficile de faire sceller ces Lettres : M- le Garde des Sceaux avoit lui-même trop d'inclination à cette sorte d'exercices, pour y apporter de la résistance. C'est pourquoi dès que les Députés lui en
^ Comme ecclésiastiques ou officiers du Roi.
parlèrent, il leur donna toutes les bonnes paroles qu'ils pouvoient souhaiter*. Un peu après même il fit dire à la Compagnie -, par M. de Cérisy, qu'il désiroit d'être compris dans le tableau des Académiciens qu'on avoit fait depuis peu. Vous verrez ailleurs comment cette proposition fut reçue-, maintenant il vous suffit de savoir qu'il scella les Lettres incontinent après, et qu" elles furent rapportées à l'Académie par M. de Cérisy, le SO-"" janvier 1635 ^
Il ne restoit plus que deux choses pour l'entier établissement de ce corps : l'une, de faire autoriser ses Statuts par le Cardinal, suivant le pouvoir que les Lettres lui en donnoient; l'autre, de faire férifier ces Lettres au Parlement. La première fut fort aisée; la seconde au contraire, accompagnée de beaucoup de dilïicultés et de longueurs.
Pour faire autoriser les statuts au Cardinal, qui étoit alors à Piuel, on lui députa les trois Officiers , avec M. de Boisrobert^ J'ai ouï dire à M. Conrart, qui étoit de cette députation comme officier, et que vous reconnoîtrez à mon avis pour juste juge de choses semblables, qu'il n'avoit jamais ouï mieux parler que fit le Cardinal en cette rencontre ; qu'il répondit à la harangue de M. de Serizay, le directeur, comme s'il l'eût vue longtemps auparavant et qu'il eût eu le loisir de se préparer sur tous les chefs, et presque sur tous les mots qu'elle contenoit ; qu'il parla premièrement pour l'Académie en général, puis s'adressa aux quatre dé-
1 Registres, i tlccembre l(î")4. — - Registres, 8 janvier 165^ ^ Registres, 29 janvier 165.'j. — '• Registres, o février 1655.
pûtes, et enfin à chacun d'eux à part; mais si à propos, avec tant de grâce, de civilité, de majesté et de douceur, qu'il ravit en admiration tous ceux qui s'y rencontrèrent. Il se fit au reste laisser les statuts pour les voir, et les renvoya quelque temps après', signés de sa main, et contresignés par Charpentier, son secrétaire, et scellés de ses armes en placard. Mais il ne faut pas oublier, que ce fut après y avoir fait changer une seule chose, qui eût semblé être trop à son avantage, et marquer en lui quelque vanité. L'article cinquième des Statuts portoit : « Que chacun des Académiciens promettoit de révérer la vertu et la mémoire de Monseigneur leur protecteur. » Il désira que cet article fût ôté; et la Compagnie ordonna qu'il le seroit^, pour obéir à son Eminence; mais qu'il en seroit fait mention dans les registres.
Je serois maintenant ennuyeux, sans doute, si j'entreprenois de vous raconter par le menu combien il fallut au contraire de temps et de peine pour faire vérifier les Lettres Patentes au Parlement. Après qu'elles eurent été signées ^ en commandement^ par M. de Loménie, secrétaire d'Etat, qu'on appeloit alors M. de la Villeauclair. et qui est aujourdhui M. le comte de Brienne. à quoi on ne trouva point de difficulté, elles furent mises entre les mains de M. Hennequin de Bernay. conseiller en la Grand'Chambre , pour en faire le
* Registres., 22 février 1635. — - Registres, 12 février IGôri. — ' Registres, 29 janvier et o février 1(353.
* C'est-à-dire par un ordre exprès du Roi.
rapport. On ordonna diverses députations', tant à lui qu'à Messieurs les gens du Roi, et à M. le premier Président Le Jay-; mais elles furent toutes inutiles. Et, bien que pour donner plus de force aux sollicitations, après les deux premières on eût résolu de ne les plus faire au nom de la Compagnie, mais de la part de M. le Cardinal, qui le trouvoit bon ainsi; et qu'en son nom, Messieurs Desmarests, de Bautru et de Boisrobert eussent été voir le premier Président^, il leur avoit donné peu d'espérance d'obtenir ce qu'ils désiroient. Cela fut cause que le Cardinal, sur la plainte qui lui en fut faite par M. de Boisrobert, de la part de la Compagnie^, écrivit au premier Président la lettre suivante :
/ Monsieur ,
Je ne prends pas la plume pour vous représenter le mérite des personnes dont l'Académie Françoise nouvellement établie à Paris est composée, parce que la plupart ayant l'honneur d'être connus de vous, vous ne l'ignorez pas à mon avis; mais bien pour vous conjurer de vouloir, en cette considération, et de l'affection que je leur porte en général et en particulier, contribuer le pouvoir que vous avez dans votre Parlement pour la vérification des privilé,ues qu'il a plu à Sa Majesté leur accorder à ma supplication, étant utiles et nécessaires au public, et ayant un dessein tout autre que celui qu'on vous a pu l'aire croire jusques ici. Je ne doute point que vous n'apportiez en cette occasion pour leur contentement toute la facilité qu'il vous sera
' Registres, o février, 12, 19 mars et 16 avril 1653. 2 L'opposition toutefois ne pouvait venir du premier président Le Jay, connu par son amour pour les lettres et les savants. 3 Registres, 23, 30 juillet 163o. — * Registres, lOdécembre 163o.
possible, et qu'ils ont lieu de se promettre de ma recommandation envers vous, vous assurant qu'outre l'obligation que ces Messieurs vous auront de la faveur que vous leur départirez en ce rencontre, je prendrai part à leur ressentiment, pour vous témoigner le mien partout où j'aurai moyen de vous servir, et de vous faire comioître par etfet que je suis,
MOXSIEUR,
Votre très-affectionné serviteur,
Le Cardinal de Richelieu.
Le [6'] décembre 1853.
Une copie de cette Lettre fut lue dans T Académie ^ ^ et parce que le Procureur général avoit témoigné le désirer ainsi, on obtint encore trois lettres de cachet du Roi-, l'une pour lui, et pour les avocats généraux^; l'autre pour le Parlement ; et la troisième, pour le premier président Le Jay. Le Procureur général d'alors étoit ce grand homme à qui j'ai de très- grandes obligations, M. Mole , maintenant garde des sceaux de France. Ces Lettres étoient toutes écrites au même sens, et il suffit de vous en rapporter une pour vous faire connoître les autres.