‹ Histoire de l'Académie française (volume 4)Chapitre 3 sur 95 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

publia sa Relation. Bravant la diiSculté qui se rencontrait à parler d'hommes alors considérables dont le souvenir était présent et vif dans la mémoire de nombreux amis, avec cet art délicat qui savait mesurer les éloges et faire du silence un reproche, Pellisson sut traiter, comme il le devait, un sujet qui avait son intérêt, mais aussi ses dangers. Cétait un vif attrait pour son livre que ces sortes de biographies contemporaines, réservées plutôt jusque-là aux grandes illustrations de répée, de la chaire ou de la magistrature qu'à de simples gens de lettres. Auparavant, les littérateurs de tous les ordres étaient confondus, et la postérité seule avait su trier l'ivraie du bon grain : mais voilà que l'Académie force les voix du temps à se prononcer. Il fallut alors, en présence de recommandations impérieuses, de l'éclat bruyant des renommées surprises, de la lueur modeste des talents plus calmes, distinguer les noms qui devaient à la fois justifier le choix de la Compagnie et en soutenir glorieusement le crédit et l'autorité. La tâche était diflBcile. La première réunion formée, les nominations des nouveaux membres se firent un peu d'après des relations d'amitié -, et cependant, par je ne sais quelle bonne fortune, il serait difficile de trouver, en dehors des quarante membres qui forment la première liste de l'Académie, des noms dont on regrette Vabsénce -, c'est ce que démontre l'examen du tableau , laissé par Pellisson, des premiers Académiciens-, et peut-élre même se trouvera-t-il qu'on acceptera comme vrai le mot de Tallemant des Réaux qui assure que Bois-Robert fit entrer dans la Compagnie,

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pour compléter le nombre fixé, « beaucoup de passevolants. »

L'esprit de malveillance et d'innovation, qui est souvent un esprit d'ignorance, a surtout pris à partie, dans ses attaques contre Tancienne Académie, les hommes obscurs qu'on y voit nommés. Mais une sim^ pie réflexion suiBt pour montrer combien sont injustes en cela les adversaires de la Compagnie. Au moment de la fondation de l'Académie , quand ce n'était pas encore un honneur envié et disputé, comme depuis, de figurer sur là liste, peut-on mettre en doute les titres que les contemporains, mieux informés que nous, reconnaissaient aux premiers Académiciens? Si tous n'avaient pas lé génie qui crée des œuvres durables, tous avaient le goût de la langue et le désir de la porter à sa perfection : n'était-ce pas là l'objet de ces réunions désintéressées d'où sortit l'Académie ? Et peut-on trouver mauvais que MM. Habert, par exemple, MM. de Serisay, Giry ou Colomby aient fait partie de la Compagnie quand on se rappelle que ces purs et vrais amateurs de la littérature et de la langue étaient assidus aux réunions de Conrart, et qu'ils étaient le fonds même de ces assemblées que Richelieu eut la noble idée d'ériger en Académie?

Ces personnages obscurs que Ton reproche à l'Académie d'avoir accueillis en son sein, mais qui lui étaient y en quelque sorte, antérieurs, et qui tous avaient fait leurs preuves de zèle pour l'avancement de la langue, avaient pour confrères d'ailleurs les hommes les plus autorisés et les plus en renom. Ainsi

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Chapelain, homme de cœur, critique exact et sage, qui a fait de la solide et bonne prose, et qui n'a eu d'autre tort que de vouloir être poète trop tard et malgré Minerve ; Chapelain, le correspondant de tous les savants de TEurope, consulté par tous les gens de lettres français et étrangers comme un oracle sûr en matière de goût, est celui de tous'les Académiciens peut-être qui a été traité avec le plus d'injustice : on a oublié tous ses autres mérites pour ne songer qu'à son malencontreux poème.

A côté de Chapelain, nous voyons Maynard, son ami. Il est peu lu; mais il y a de lui des strophes durables^ c'est un excellent artisan en fait de langue, et il a fait une des plus belles odes (à Alcippé) qu'on puisse citer en français. Gombauld et Malleville sont des poètes ingénieux et délicats qui ont trouvé grâce devant la sévérité de Despréaux. Les œuvres de Porchères Laugier, comme celles de MM, Habert, disséminées dans des recueils peu répandus , n'ont jamais été réunies : nos modernes railleurs les connaissent-ils? Il en est de ces auteurs comme de leur confrère, le discret et prudent Conrart, dont les services à l'Académie n'ont cependant jamais été contestés. Habert de Montmor, Silhon, Ballesdens furent les protecteurs des gens de lettres et des savants, le premier par sa générosité et surtout par la libérale hospitalité de ses réunions, origine de l'Académie des sciences ; les deux autres par leur crédit auprès de Mazarin ou de Séguier. Voici encore Voiture : quelle fine et gracieuse délicatesse ! Vaugelas, quel goût éclairé, quel sentiment du vrai génie

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de la langue! Balzac, quelle prose savante! Balzac est le véritable Académicien, YAcadémisie par excellence. Racan , du Ryer, Tun disciple favori de Malherbe et le plus pur héritier de ses traditions, Tautre rival souvent heureux du grand Corneille, méritent d'être étudiés; et si TAcadémie peut aisément justifier certains choix, ces derniers sont du moins de ceux dont elle peut s'honorer.

Il est, je le sais, plusieurs auteurs contemporains des débuts de l'Académie dont le talent semblait supérieur à celui de quelques-uns des élus et qui ne furent pas même appelés. Un spirituel écrivain a pris la cause de ces hommes qu'il a crus oubliés ou dédaignés, et les a fait asseoir tour à tour dans un quarante-unième fauteuil, qui n'est pas le moins bien occupé de tous. Pourquoi faut-il que cette généreuse pitié soit sans objet, et que le quarante-unième fauteuil n'ait, comme on l'a dit, tendu les bras qu'à un paradoxe ! C'est ici le lieu peutêtre de défendre l'Académie contre un injuste reproche. Nous voulons bien à la rigueur accorder que du mo* ment que la Compagnie se compose de quarante membres ou sujets^ comme on s'exprimait d'abord, elle est presque nécessairement exposée à recevoir quelques littérateurs médiocres. L'armée ne compte que huit maréchaux de France, et ce petit nombre a rarement paru trop restreint; nous voulons bien convenir encore qu'au lieu de tel ou tel personnage inconnu maintenant, nous aurions aimé à voir quelques hommes du même siècle dont le nom n'a pas été oubUé du nôtre. Mais si l'Académie ne peut compter parmi ses membres,

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Pascal, Descartes, Arnaud d'Andilly, Molière ; ni, avec des droits moindres, Scarron, Brébeuf et Rotrou, avant de Ten blâmer, il serait souverainement injuste de ne pas examiner si elle pouvait agir autrement qu'elle n'a fait.

Pascal, qui avait renom de mathématicien et de physicien plutôt que d'écrivain , et dont les Lettres Pro~ mnciaJes n'étaient qu'un très-spirituel et très-éloquent pamphlet anonyme ou pseudonyme; Pascal, qui attaquait un parti puissant et en grand crédit à la cour, avait d ailleurs le genre de mérite qu'il est le plus difficile aux contemporains d'apprécier : la polémique religieuse ne pouvait guère alors lui compter comme un titre à des honneurs littéraires. 11 s'est trouvé qu'il écrivait mieux que la plupart des académiciens de son temps *, mais il ne faisait pas métier de bien écrire : ce n'était pas un puriste, et la postérité seule pouvait mettre son mérite en regard de son succès. Pascal, d'ailleurs, déjà retiré à Port-Royal, vivait en dehors du monde. On sait qu'aucun reUgieux n'a jamais reçu la glorieuse distinction d'un titre académique, que réprouvent ses vœux d'humilité. Or, Pascal était plus qu'un religieux : c'était un solitaire et un ascète, c'était un pénitent.

Descartes vivait en Hollande. De nos jours, qu'on en convienne, quels sont les littérateurs qui blâmeraient l'Académie de ne pas aller se recruter à l'étranger ? Disons toute notre pensée : Descartes, le plus grand penseur des temps modernes , peut-il être regardé comme un grand écrivain ? Ce qui est certain , c'est qu'il ne songeait pas à l'être , il ne passait point pour

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tel auprès de ses contemporains, et ce n'est que de nos jours que Ton s'est plu à remarquer, avec raison , combien il portait une large et généreuse manière dans l'expression de la pensée.

Arnaud d'Andilly reçut l'offre d'une place d'acadé* micien : il refusa, et c'est depuis ce temps que la mesure a été prise de ne recevoir personne qui ne se présentât formellement. L'Académie n'a pu inscrire de force sur son tableau le célèbre janséniste. Qui donc la blân^era d'avoir pris la décision qu'elle a prise dans l'intérêt de sa dignité ?

Molière s'est-il présenté ? Molière, que la postérité a noblement absous du crime, impardonnable aux yeux de ceux qu'il amusait , d'avoir monté sur le théâtre, pouvait-il aspirer à une distinction dont il voyait les charges sans en bien voir peut-être les avantages ? Le travail du Dictionnaire, des discussions sur la pureté ^ du style, dont il ne se souciait guère, quoiqu'il ait à nos yeux le mérite suprême d'avoir employé la bonne et vraie langue française toute naturelle au lieu de ce langage artificiel alors en honneur^ la pensée des luttes qi^'il aurait à soutenir pour être considéré comme confrère et comme égal par les grands seigneurs dont quelques-uns avaient déjà trouvé tout ouvertes les portes de l'Académie, toutes ces considérations ne l'ont- elles point arrêté? N'ont-elles point aussi influé sur l'Académie pour écarter de la pensée de tous l'admission d'un homme qui devait cependant presque tous les éclipser? Qu'on veuille bien y songer d'ailleurs. De nos jours, la Compagnie ne reçut Alexandre Duval et Picard^ qui

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avaient été acteurs, que quand ils eurent cessé de paraître sur le théâtre ^ elle n'aurait pu permettre qu'un de ses membres s'exposât chaque soir aux sifflets de la malveillance ou du caprice, dans une profession qui était loin d'être regardée, parTopinion publique, comme honorable et libérale. Boileau, qui pressait si fort Molière de quitter le théâtre, dans les dernières années, et qui souffrait de voir ce grand homme s'affubler du sac des Scapins, exprimait à sa manière ce sentiment de convenance sociale. Dans l'antiquité même, Cicéron, Fami et l'admirateur de Roscius, ne disait-il pas de l'illustre comédien : a C'est un si grand artiste qu'il paraît seul digne de monter sur le théâtre : c'est un si honnête homme qu'il semble seul digne de n'y pas paraître. » Ailleurs, Cicéron allait jusqu'à proclamer que Roscius méritait d'entrer au sénat. Et cependant Roscius, honoré de l'estime du peuple et de l'amitié des plus glorieux personnages de la république, ne fut pas sénateur -, et s'il s'est trouvé, de son vivant, quelqu'un pour le remarquer, ce qui n'eut jamais lieu pour Molière, il ne se trouva jamais personne pour le trouver mauvais et pour s'en plaindre. Mais si l'Académie n'a pas offert une place à Molière, combien elle a regretté plus tard de ne pouvoir s'enorgueillir de ce nom illustre parmi les plus illustres! On sait qu'elle fit placer le buste du poète dans la salle de ses séances avec ce vers :

Rien ne manque à sa gloire : il manquait à la nôtre.

Scarron, s'il est permis de parler de Scarron après Molière, ne pouvait quitter sa chambre : le nommer à

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l'Académie, c eût été se donuer un membre plus que boiteux et inutile. Mais d'ailleurs le genre de style qu*il avait adopté pouvait-il être alors un titre suffisant d'admission ? L'Académie nous désavouerait, si nous croyions avoir à la justifier d'avoir répudié un poète burlesque. Ajoutons même que Saint-Amant, qui était de l'Académie, s'était chargé de recueillir pour le Dictionnaire les termes burlesques ou grotesques : il y aurait eu double emploi.

Enfin Rotrou et Brébeuf, supérieurs, sans contredit, par le talent et par quelques œuvres, à plusieurs académiciens de leur temps, vivaient en province ; et si, au moment où se fonda l'Académie, on inscrivit sur le tableau les noms de quelques écrivains qui demeuraient loin de Paris, on prit ensuite pour règle de ne recevoir aucun nouveau membre qui ne pût prendre sa part des charges communes et se rendre utile à la Compagnie dans ses travaux.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ce point, qui nous éloigne un peu de notre rôle d'éditeur. Ce n'est pas l'Académie que nous avons à défendre : que lui importent les attaques, et quel service pouvons-nous lui rendre? C'est l'ouvrage de Pellisson et le nôtre que nous avons à présenter au public, et si nous avons cru devoir donner une pensée aux absents, nous ne pouvons tarder plus longtemps à parler du travail laissé par l'historien de l'Académie sur les membres de ce Corps illustre.

A la suite des notices consacrées par Pellisson aux académiciens morts avant 1652, est jointe une liste des

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quarante membres que complaît alors la Compagnie, avec l'indication de leurs ouvrages. Et les notices et ce que l'auteur appelle son Catalogue laissent beaucoup à désirer.

L'abbé d'Olivet a comblé quelques lacunes : nous avons essayé de compléter son œuvre, et de réparer en môme temps un assez bon nombre d'erreurs échappées à l'un et à l'autre historien. Nous avons cru, dans l'intérêt d'une clarté plus grande à donner à notre texte^ pouvoir user d'un artifice typographique qui, nous Tes^ pérons, sera agréé du lecteur. Réservant pour notre propre travail le bas des pages , nous avons placé les commentaires de l'abbé d'Olivet à la suite de chacun des articles qui les ont provoqués-, mais nous avons indiqué nettement sa part et celle de Pellisson en employant pour l'impression des caractères différents.

L'inégalité des styles, la supériorité incontestable de Pellisson sur d'Olivet, suffirait pour distinguer les deux textes : et c'est même un des enseignements qui ressortent du rapprochement des deux Histoires.

Pellisson et d'Olivet se servent tous deux de la même langue \ ils puisent au même fonds, et ce fonds, à la date où ils écrivent l'un et l'autre, est encore excellent. Ils diffèrent pourtant comme écrivains, et ils portent dans leur manière de dire la diversité de leurs esprits. Pellisson a de la politesse, de l'élégance, de l'urbanité, de la grâce ^ d'Olivet a de la correction, de l'exactitude, mais quelque sécheresse^ il n'a aucune fleur. On sent, au contraire, une certaine fleur jusque dans la sobriété de Pellisson.

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li est vrai que \dL Relation de Pellisson est quelquefois incomplète \ mais à plus forte raison pouvons-nous faire ce reproche à V Histoire publiée par Tabbé d'Oiivet! Pour lui, nous serons sévère : s'il n'a point Texcusede ce style dont le charme fait tout pardonner, il n'a point non plus cette conscience d'un historien scrupuleux qui n'épargne et ne plaint aucun effort pour traiter un sujet avec tout son détail et dans toute son étendue. En écrivant la suite de Pellisson, il semble surtout n'avoir pas voulu laisser à un autre l'honneur de le continuer; mais il s'est montré pour son compte historien assez peu pénétré de ses devoirs , assez peu zélé à les remplir, et, pour -tout dire, Académicien médiocrement curieux des particularités ou des événements académiques.

On peut lui reprocher avec justice d'avoir passé sous silence toute la vie publique de l'Académie. Ainsi, après avoir consacré trente pages à peine à rappeler l'histoire générale de la Compagnie, selon le plan qu'il s'en est fait, dit-il, sans autre excuse ou explication de sa brièveté, il ajoute : « J'auroispu, à l'exemple de M. Pellisson, parler des auteurs qui ont dédié ou présenté quelques-uns de leurs ouvrages à l'Académie ; j'aurois pu marquer les occasions les plus brillantes où elle a eu l'honneur de porter la parole au Roi, aux princes et princesses du sang, aux cardinaux et aux ministres d'État : mais tous ces détails qu'ajouteroientils à ridée que nou% donnent de cette Compagnie les bontés dont Louis XIV l'a honorée? » Ces détails omis ajouteraient pour nous à l'intérêt du livre, et le lecteur

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