‹ Histoire de l'Académie française (volume 4)Chapitre 54 sur 95 · DU ROI LOUIS QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

DU ROI LOUIS QUATORZIÈME

M«é «buta l'AMdl«Ml« tn««*iM.

Le troisième février 1671 , TAcadémie étant extraordinairement assemblée en présence de Monseigneur Séguier, chancelier de France, son Protecteur ; après que messire François de Harlay de Champvalon , archevêque de Rouen, nommé par Sa Majesté à Tarchevêché de Paris, a été reçu en Tune des quarante places d'Académicien, vacante par la mort de feu messire Hardoain de Pérétixe de Beaumont, archevêque de Paris^ autrefois précepteur du Roi, et a remercié la Compagnie par un discours très>éloquent, mêlé des louanges de Sa Majesté, Paul Pellisson Fontanier, se trouvant Directeur, a dit :

Monsieur ,

Cette assemblée extraordinaire, ce concours de nos Académiciens, leurs yeux, leur visage, leur attention, leur silence même, vous ont déjà dit combien ils se sentent honorés de votre présence et touchés de vos

bontés. Mais ils attendent de moi quelque chose de plus et veulent que je parle, beaucoup moins pour la nécessité que pour l'éclat, en un jour que nos registres marqueront à l'avenir entre les plus grands et les plus solennels. Je ne vois pas un de mes Confrères, maintenant ravis de se pouvoir dire les vôtres, qui, par un zèle très-juste pour vous, mais trop injuste pour moi, ne s'imagine que je dois dire tout ce qu'il pense, et le dire avec son esprit, ses lumières et sa délicatesse, que je n'ai pas.

Les uns se promettent que, pour la gloire de l'Académie, je relèverai votre auguste caractère, plus relevé de lui-même que tous les discours humains ; les autres ne doutent pas que je ne fasse valoir le sang illustre, les alliances des maisons souveraines, les honneurs et les emplois, et, ce qu'on ne peut oublier en ce lieu, les lettres si souvent et si heureusement jointes aux armes, dans les grands hommes dont vous sortez. Ceux-ci s'arrêtent principalement aux qualités personnelles, soit celles de l'honnête homme , soit celles du prélat, également accomplies en vous-, ceux-là en particulier, au profond savoir, à qui l'âge même n'a pas été néces- . saire; un grand nombre à l'adresse judicieuse mêlée de douceur et d'autorité qui se rend , toutes les fois qu'il le faut, maîtresse des assemblées, des compagnies et des peuples mêmes pour leur utilité propre et pour celle de l'État; tous ensemble, à cette éloquence de toutes les sortes, tantôt privée, tantôt publique, tantôt préparée, tantôt soudaine, toujours assurée de persua-

331 DISCOURS ACADÉIIIQUES

tler ou de plaire, et dont vous tenez de renoèveier ïhdée, si belle, si vive, si noble dans nos esprit»^

Pour moi, Monsieur, je eonnois, J'admire, je sens comme eux tous ces avantages et mille autres que notis pensons posséder nous-mêmes en vous possédant.- Mais quand ils m'auroient prêté toutes leurs voix pour f»re éclater de si grandes choses autant qu elles le mérîteM, je ne sais si le concert de tant d'éloges, quelque juste et quelque harmonieux qu'il pût étre^ ne blesseredl point vos oreilles pour être trop près de vous.

Ne pourrois-je point me soutenir par la notiveailté, et découvrir en quelque partie de l'tfrt, potir aifisi dire, moins fréquentée, des louanges que votre ptidetÉP écoulât sans peine^ qu'elle ne pût refuser, qu'elle fût bien aise de publier elle-même ?

Ou je me trompe, ou j'entrevois quelque )oâr el quelque lumière à ce dessein *, car quand je r^arde quelle est la main qui vous donne à neu», qtri Boitfs donne à vous; quand je vois la place laplasiitrportairfe du clergé François, celle qui demande le pk^ toMesrles grandes qualités, soit civiles, soit ecclésiastiques^ tons être déférée à l'instant et sans hésiter^ noni point par l'ordre de la succession, ni de Fàge, ni par le hasard, ni par la cabale, mais par le jugement et le ehoix d'uÉ prince sage et habile s'il en fut jamais : je Ine peirsdiadé que les louanges infinies et inépuisables d'uA si grand Roi, encore que vous les écoutiez toujours avec jêSe, encore que vous les portiez vous-même pkis haut que personne do monde, eomme nous venons de réprouver,

DE PBLLISSON. d3S

retombefnt néaDinoins toutes sur yous, yous rerientienl et yous appartiennent désormais ; et (|u'au lieu d'abandonner votre éloge, je le continuerai peut-être d'une manière plus noble, si je commence le sien.

Le plus fameux des anciens en Tart du panégyrique avoit à parler de la plus grande beauté du monde, célèbre par ses aventures, sortie, comme il disoiK du sang de leurs Dieux, reçue après sa mort entre les Déesses, et donnant sans cesse des marques de son pouvoir. Il passe légèrement tant de grands endroits, que chacun voyoit comme lui; mais il s'arrête au jugement de Tiiéséc, qui crut devoir tout entreprendre pour elle 5 fms^ décrivant en particulier toutes les autres actions de ce grand homme, les monstres domptés, Tinpistiee el la vicAence réprimées, les lois établies, les villes fondées en délivrées de la seryitude, il croit avoir assez élevé Ffaérolne en élevant le héros.

J'essÉiyerai ^ quoique avec un génie bien différent, qfoeiqiie chose de semblable. Vous me le permettez, HgiMèorg^ Il y a des temps et des tfnatières au-dessus daskîs; il 7 8) vous le savez, des irrégularités pfiis keo^BSe» que les règles mênfies. Cest d'ailleurs louer, seloii JM& coutumes^ notre auguste fondateur Louis XUI fiie de parler d'un tel fils, la plus haute et la plus duraMe réeompense qui ait été accordée sur la terre à sa sagesse, à sa tempérance, à sa justice, à sa piété -, c'est louer sans affectation et sans envie notre grand Protecteur présent, la voix, mais la digne voix d'un si grand malfre, Finterprète aussi vénérable qu'éloquent et que

fidèle de ses pensées royales, le premier dépositaire de ses volontés et de son pouvoir ; c'est louer en môme temps rillustre Confrère dçnt nous réparons si heureusement la perte, qui a travaillé durant tant d'années à former, avec la nature, avec Dieu même, l'ouvrage le plus parfait que nous puissions admirer aujourd'hui ; c'est vous louer enfin, Messieurs, et tous les membres de ce Corps qui partagent si diversement et en tant de sortes, ou la confiance du Monarque, ou ses bonnes grâces, ou ses bienfaits, ou son approbation et son estime.

Ne pensez pas toutefois, Messieurs, que je veuille vous prévenir en sa faveur par cette espèce d'intérêt. Oubliez pour un peu de temps toutes les grâces que vous en avez reçues et toutes celles que les belles-lettres en reçoivent tous les jours. Ne vous souvenez plus que vous êtes nés François. Efiacez même de votre imagination, si toutefois il est possible, cette bonne mine digne de l'empire, comme parloient les Anciens, cet air, ce port, cette majesté si douce et si redoutable, ce mélange d'humanité et de grandeur qui éclate dans ses yeux, qui échappe à tous les efforts de la peinture et de la sculpture, et qui s'imprime si vivement dans les cœurs. Il me suffit que vous connoissiez la France et que vous l'ayez connue autrefois. En quel lieu de cette yaste monarchie ne le trouverez-vous point lui-même plus grand que la monarchie et tel que je voudrois vous le pouvoir représenter?

Je ne prétends pas cependant ne rien oublier d'une

si ample matière dans un discours d'aussi peu d'élendue que celui-ci, ni parcourir également avec vous toutes les parties de l'État. Au contraire, j*éviterai, Messieurs, je le déclare, plutôt que je ne chercherai dans mon sujet tout ce qu'on a le plus remarqué, le plus loué jusqu'à cette heure. Je passe à dessein une infinité de choses, dont chacune à part seroit tout rornement d'un panégyrique pour un prince moindre que le nôtre. Je laisse la Noblesse ou purifiée ou soumise aux ordres de la justice 5 une partie du Tiers-État occupée aux travaux utiles, inconnus auparavant dans le royaume, et le partage des étrangers-, tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus grand entrepris pour le bien du commerce^ jusqu'à la jonction des mers, déjà si avancée, et qui passqit auparavant pour le vain discours des gens de trop de loisir *, le peuple en général soulagé ; la fécondité récompensée ; les procès abrégés; les lois réformées ^ réconomie servant à la magnificence et à la libéralité.

Mais ni le grand Archevêque que nous recevons aujourd'hui parmi nous, ni mes propres sentiments, ne me permettent de passer aussi légèrement sur TÉglise, pacifiée depuis peu , florissante depuis longtemps par l'application du prince, par ses soins et par sa piété. Vous, Messieurs, à qui tous les siècles sont présents comme le nôtre et qui voyez avec douleur les vicissitudes humaines s'étendre à tout ce qu'il devroit y avoir de plus immuable parmi les hommes, jusqu'à la religion, jusqu'aux autels, remontez à huit ou neuf cents ans dans nos histoires, plus loin encore, presque jus-

qu'au temps heureux et malheureux tout enstemhlQ des martyrs et de leurs miracles : you$ ne trouverez poiqt ailleurs, je ne crains pas de le dire, les premières

places de TEghse remplies en France de plus excellents sujets, le mérite plus distingué par la récompense, Tindignilé plus flétrie et plus éloignée par le mépris. Si quelqu'un en peut douter, qu'il regarde seulement les victoires non sanglantes que le travail, que le savoir, que la piété de nos prélats et de leurs troupes sacréesi remportent à toute heure sur ceux que des temps tous différents et le malheur de nos pères avoient séparés de la foi. Heureux les captifs volontaires qui suivent avec joie le char de ce triomphe ! mais ingrats en in^me temps, ou obligés de reconnoître que, si c'est Touvrage des pasteurs, le choix des pasteurs est Touvrage du Roi, comme le ilio} celui de Dieu même !

Je ne finirois point, Messieurs, si je ne me renfermoi^ désormais dans quelques réflexions particuhères, siqpH pies et abrégées sur les travaux de notre Monarque. J0 veux bien, et il est juste, qu'on admire dans ses maisons royales la nature surmontée par Turt *, lesfontainea, les canaux, ou plutôt les rivières et les mers, }»ar des conduits souterrains, occuper la place des sablons stériles et des terres altérées *, mais qui ne Tadmirera luimême infiniment davantage, si, par les voies pkis secrètes, plus obscures et plus inconnues du gouvernement dont il est lui seul Touvrier, le conducteur et i9 maître, il a su corriger, surmonter et changer e^ mieux les mœurs, les inclinations et le génie de sei peuples ?

De RiiLUSSUiN. :m

Vou&av«2s yu, Messieurs^ sous la régence d'une Kqîb^ UiSr*pveqsfi» Vimpiétei se inoalrer quelquefois bardimei^t, aujourd'huu morte mi muette à la Cour.

Vous avez vu a^iiparavant, sous le règne d-ua Roi trèsrsobce, ce que nous ne voyons plus, l'excès opposé àoeUe vertu, passant du bas peuple aux personnes de qualité^ déshonorer la Frauce comme quelques-unes des nations voisines.

lia fureur des duels, invétérée et conflrmée par tant did^èi'les^ étoit en notre seule nation un mal incurable, dont laguérison est maintenant si parfaite, que nous Cûimneoçons à Toublier avec le mal même.

Le commerce maritime étoit impossible aux François, incapables, disoit-on, de chercher un proât oÀ Voik eooHoeace presque toujours par de^ftctrteS) où Ton ne s'avance que par le bon ordre, par ïa persévérance et par le travail. Ce commerce cependant, aussi bien que miUe autres avantages, nous fait aujourd'hui autant de jalov^ que nqus avons de voisins;.

£a quel lieu du monde étoit-il autrefois plus permis et plus facile aux particuliers , en quel lieu du monde i^yc ^r^il aujourd'hui plu$ difficile et moins, permis de n&poiat faire leur charge^ d'abuser d^ leur autorité, d'être dispensés des lois, de se dispenser eu^-OM^fines de loipr devoir ?

Qijcell^ histoires, quels livres, quelles nation^ et qiieUej^ langues n'ont parlé de l'insolence du soldat fran* çois Qt du peu de discipline de nos troupes? Elles vivent maintenant, nous l'avons vu de nos yeux en Flandre , elles vivent même dans les villes conquises plus réguliè-

rement que leurs propres habitants, pondant que les sujets d* Espagne, tremblants, captifs et renfermés dans leurs murailles, n'osent les perdre de vue et s'écarler à la campagne par la seule crain te de leurs propres garnisons.

D^ofi viennent, Messieurs, tant de changements à la fois, et si remarquables? Y a-t-il quelque révolution extraordinaire, quelque conjonction et quelque constellation nouvelle dans le ciel ? Dispensons-nous de l'observer : laissons-en le soin à ces nouvelles académies royales, filles ou sœurs de la nôtre, ouvrages encore de la même révolution, ou plutôt de la même main, si magnifique et si puissante. Ce qu'il y a de certain et d'indubitable, c'est que nos Rois sont nos astres; leurs regards, nos influences; leurs mouvements et leur conduite, la première source sur la terre de nos vices et de nos vertus.

Mais peut-être que le Roi dont nous parlons s'est borné lui-même au dedans de son Etat. Demandez-le, Messieurs, à toutes les nations du monde, à qui Pon peut dire qu'il est et qu'il a toujours été presque aussi présent qu'à nous, ou parla protection, ou par l'amitié, ou par la crainte, ou par l'hommage libre et volontaire que les plus éloignées rendent si souvent à sa réputation et a sa vertu.

Je ne puis encore. Messieurs, toucher ici que rapidement et, comme en courant, la matière de plusieurs volumes. Je ne dirai rien des victoires et des progrès avant la paix des Pyrénées, cù sa modestie lui fait prendre bien moins de part qu'il n'en doit avoir. Il commence à gouverner lui-même , ayant désormais, pour

premier ministre, le génie joint au courage, au travail, au secret, à la fermeté, à la ponctualité et à Texactilude. L'Espagne veut usurper sur nous, dans une cour voisine, une égalité injurieuse et qu'on ne lui peut jamais accorder : elle est aussitôt contrainte, ce qu'on n avait jamais vu encore, de céder la préséance par une déclaration solennelle et publique. Dunkerque et la Lorraine cependant se réjouissent de revenir à l'empire françois. On viole à Rome la dignité d'un ambassadeur : le Roi en tire une double gloire, et de faire hautement réparer l'offense et de l'oublier. La pyramide, tout abattue qu'elle est par lui-même , subsistera deux fois dans l'histoire, monument de sa puissance et monument de sa bonté.

Un prince ecclésiasti(|ue, son allié ne peut dompter une ville aussi forte que rebelle, obstinée dans sa faute par un faux amour de religion et de liberté. Tout le parti protestant se doit émouvoir pour elle dans l'Empire. Elle se rend toutefois à la vue de nos troupes, ou plutôt au seul nom de notre Monarque, comme si elle venoit de voir tomber ses bastions et ses murailles, et chacun approuve ce qu'il n'a pu empêcher.

Le Turc est déjà bien près de Vienne avec cent mille hommes, il n'a plus de rivière qui l'arrête. Toute l'Allemagne tremble, presque toute la chrétienté. Six mille François d'une valeur héroïque le vont délivrer et dissipent cette épouvantable armée, méprisant leur vie par la noble ardeur d'obéir et de plaire à leur Roi.

Les Hollandois, ses alliés se trouvent pressés par un ennemi voisin et plein de vigueur : il les sauve avec

3i2 DISCOUftS ACADÉIHIQIES

générosité d'un péril extrême, n'ignorant pas, mais ne mettant pas en compte ses intérêts à venir. Ils sont en même temps engagés en une guerre cruelle avec l'Angleterre : il se déclare pour eux comme il Ta promis ; il conserve néanmcrins le pouvoir et Tautorîté d'arbitre entre les deux nations, et se départ magnanimement de ses propres avantages pour leur donner la paix.

On refuse à la Reine ce que le sang et les fois lui donnant. Après avoir combattu par les raisons, le voilà qui marche à la tête de ses armées; qui étonne les plas vieux et les plus sages capitaines par sa conduite, les plus braves et les plus déterminés soldats par sa valeur; tjni force, qui gagne, qui inonde places et provinces entières, comme un torrent que Thiver mênïe rend pkis rapide, sans qu'il manque rien à sa gloire, que ce qui manque toujours à celle des héros : c'est qii\>ii fce résout avec prine à leur résister et a ies attendre, iet que leur réputation laisse beaucoup moins à faire a leurs armes.

Mais ce torrent va noyer et ravager, comme Ytn pense, amis et ennemis avec la même fureur. Il surprend à la vérité amis et ennemis, mais d'une autïe Sorte. Il se retire beaucoup au-deçà de ses justes bornes; le conquérant est au-dessus de ses conquêtes; ni ces belles et grandes possessions, ni les espérances infiniment plus belles et plus grandes, ne lui persuadent ou de violer ou d'éluder une parole donnée : rare exemple d'honneur, de modération et d'équité!

Parmi tant de prospérités et de Iriomphès, s'il fauL que la fortune ou plutôt cette sagesse supérieuretjui ne

DE PfeLLISSON. 343

•îftinM« aveugle qu'à raveuglement humain, le traite tfké fois ou deux^ comme tout le reste des plus grands hommes, el ne se montre pas toujours également fatDrabte aux bons desseins, on croiroit qu'elle ne veut ItUinflier la nation que pour relever davantage le mérite dtt prince. Aussitôt que nos troupes, et nos troupes les tneilleures et les plus fortes, séparées de la France par des mers el éloignées des yeux du maître, manquent à fftxéctiter ses ordres, ou n'en peuvent recevoir de nouteliux, ce n'est plus ce que c'étoit auparavant. L'Afriqnc et Candie voient deux entreprises contre les infidèlèSy grandes, généreuses, pieuses à jamais, louables Wi tout ce qu'elles ont de lui, être néanmoins suivies é'uti succès contraire, comme pour faire sentir aux ftpahçoisce qu'ils savoient seulement jusques alors: que leur» victoires étoient beaucoup moins un effet de leur valeur, qu'un effet de sa conduite.

Qu'ajouterons-nous à cet éloge, Messieurs, ou plutôt ^u*en pourrions-nous retrancher? Ce prince ne seroit- 11 point, comme tant de princes, moindre que lui-même &ceux qui l'approchent; autre en ses discours qu'en ses actions; tellement attaché au devoir de Roi, qu'il en Ôtd3lie tous les autres, celui de père, celui de particulier ; sans magnanimité pour ceux qui le servent; sanscon sidération et sans bonté pour tout ce qu^est au-dessous de lui; de difficile accès à ses peuples; impatient du ftioins et chagrin par la multitude des occupations importantes, qui est de tous les défauts le plus pardonnable, et celui que les grands hommes surmontent peutêtre le dernier?

344 DISCOURS AGADfiMIQUES

Rien moins, Messieurs. De près plus que de loin, on découvre à tous moments davantage sa véritiible grandeur; jamais que des sentiments, jamais que des expressions de roi. J*ai cru mille fois qu'il n'étoit pas né, mais qu'il avoit élé fait notre maître, comme sans comparaison plus raisonnable que pas un de ses sujets. Quelque autre par une politique basse et maligne, mais qui n'a que trop d'exemples dans les histoires, porteroit envie à son successeur ou se conlenleroit d'avoir mis au monde un prince en qui la nature lui représentait déjà d'elle-même tous les premiers traits de ses propres vertus. Il choisit au contraire pour cette éducation royale tout ce qu'il peut découvrir de plus éclairé, de plus sage, de plus droit, de plus ferme, dé plus généreux, de plus honnête, de plus capable, déplus savant, comme s'il n'y devoit plus penser lui-même-, il y pense comme si personne ne devoit le seconder dans ce travail, jusqu'à mettre par écrit pour ce cher (ils et de sa main, les secrets de la royauté et les leçons éternelles de ce qu'il faut éviter ou suivre, non plus seulement père de cet aimable prince, ni père des peuples mêmes; mais père de tous les Rois à venir? Quel de nos Monarques a prévenu, comme lui, par ses libéralités et par ses grâces, les désirs mêmes des siens? En quel temps a-t-on vu les présents plus magniflques, les récompenses plus fréquentés ou plus grandes, même du fond de son épargne et de tout ce qu'il pourroit retenir? Quel particulier remarquant aussi finement les défauts des autres, les a aussi humainement dissimulés? Où est l'homme de sa cour, qui se plaigne d'un mot un peu moins con-

DE PELLTSSON. 345

certé, ou d'une raillerie piquante? Qui est-ce qui n'en a point été écouté, et en tous lieux^ avec patience et douceur? Qui est-ce qu'il n'a point obligé, môme dans les refus? Qu'on me montre le m«)lheureux et l'infortuné, qu'ai- je dit? qu'on me fasse voir l'importun et le fâcheux, à qui il ait jamais dit une parole dure et fâcheuse. Qui l'a jamais vu en colère, ou gémir sous le pénible fardeau qu'il porte, comme s'il le trouvoit plus grand que ses forces, ou perdre sa tranquillité propre, pendant qu'il conserve celle de l'État?

Je prends à témoin cependant les mains aussi laborieuses qu'habiles, nuit et jour occupées sous hii à l'exécution de ses grands desseins, s'il se passe rien, soit au dedans, soit au dehors du royaume, ni aux plus petites choses ni aux plus grandes, qui ne lui passe et repasse incessamment devant les yeux; si ce n'est point par lui que s'entretiennent en tous les climats du monde les négociations étrangères; que nos provinces sont calmes; que Paris a tous les jours plus d'abondance, plus de sûreté et plus de beauté; que les manufactures s'avancent; que les arts libéraux fleurissent, que les sciences triomphent; que les charges se remplissent; que toutes les grâces s'accordent; que les revenus de l'État se dispensent; que les troupes se conservent et s'exercent; que la mer se couvre de ses vaisseaux de guerre, et voit décharger nos marchandises où n'alloit auparavant que le seul bruit de son nom; que nos fortifications étonnent la Flandre; que la multitude, que la grandeur, et que la pompe des bâtiments royaux surprennent également le François et l'étranger; que les

Époctâcles passent Timaginiitioii même, dôtitiés au peuple, non comme autrefois par les Grecs et par les Romains, pour en acquérir l'empire , mais par un ptir effet de magnanimité et de bonté ; sMl n*est pas vrai enGn qu'un seul homme, et par conséquent le plus grand des hommes, fait avec facilité ce prodigieux nombre de choses, que nous avons peine à retenir et à compter.

Il faut, Messieurs, que je contienne mon admiration dans quelque sorte de bornes. Émue et excitée qu'etté est par tant de divers objets, elle oublîeroit le temps et ielieu, elle passeroil aux figures les plus hantes et les plus hardies ;j*appeIlerois comme en jugement devant vous les Rois de toutes les nations et de tous les siècles ; j'interiCogeroîs comme présents, les plus grands de nosBois, qui iregardt nt sans doute du ciel avec plaisir et sans envfè les merveilles de leur successeur. Je demanderois au Ministre même, qui a tant pris de soin de son enfance et de ses États, s'il eût attendu ce fruit de ses conseils; s'il eût pu prédire ce que nous éprouvons ; et si Ton a passé ses vues les plus éloignées et les plus grandes. Consotezvôus loiilefois, Cardinal illustre, vous qui pouviez où égaler ou effacer tous les autres : ce n'est pas une honte d'être effacé par lui. Cest assez pour votre gloire d'avoir eu quelque part à la sienne. Mais vous, dont nous sommes plus particulièrement obligés à célébrer 'les louanges, premier protecteur et premier auteur de notre Société, génie tutélaire de ces assemblées, fameux cardinal de Richelieu, de qui là mémoire sera vénérable par toute la terre, tant que l'on parlera cette langue,

DE PELIISSON. 347

tant qu'il y aura des savants, tant quMt y aura des ministres, et des peuples et des rois ; âme grande, âme haute, aigle dont je ne puis suivre le vol; pouvez-vous suivre des yeux celui de Louis quatorzième et voir ce qu'il exécute aujourd'hui, sans avouer... Mais où m'emporte le mouvement de mon zèle? Achevez, Messieurs, achevez, et que ce soît avec loul votre esprit, tout votre travail, toutes vos forces (car il en est besoin) ; achevez un jour pour l'honneur de la France et pour le vôtre, le Panégyrique que je viens d'ébaucher. Et puisque vous êtes témoins de ma foiblesse, soyez-le de ma passion ou, si vous voulez, de mon emportement; et que s*il m'eût été possible, ébloui d^ lainières d*un si grand Roi, charmé de ses vertus, pénétré de ses bontés, j'aurois fait mille et mille fois davantage.

Vous, Monsieur, par qui j'ai commencé et par qui je dois Bnir : encore qu'il n'y ait sorte de gloire où vous ne puissiez prétendre, comptez toujours pour la plus grande <ie toutes, celle d'en être si particulièrement ^timé. Chérissez celte Compagnie : et pendant qu'elle vous cède avec respect et avec joie tous les autres avantages, sans qu'elle en excepte même celui de bien parler, souffrez seulement qu'elle vous dispute celui de bien connoître le Prince, c'est-à-dire de le révérer et de l'aimer*.

* Ce ^iiscoars fat , dès son «ppaHtton , traduit en italies par ]*«fcbé R«0nreff Des Marais,«n iatin pat racadémicien Jean Donjat, ea espagnol par Tabbé Pélicaut, et enGn même en anglais.

Page 1