SCÈNE PREMIÈRE {n
TRISTAN, SAÏNT- AMANT, «lui s« mo.|.ionl .le l'Ara.h'Mnii- ' .
ÏHISTAÏV.
Ami qui ne riroit de notre Académie ?
Maillet' a-t-il jamais reçu plus d'infamie
* Dans l'édition donnée par Des Maizeaux, avec les corrections et -modifications faites sous ses yeux par Saint-Évremont, la première scène a pour personnages Saint-Amant et Faret. — Nous désignons aussi celte édition par sa date, 1755. — La première, datée de « Tan de la Réforme, » est précédée d'une dédicace signée DES Cavenets, et dédiée « Aux Auteurs de l'Académie qui se mêlent de réformer la langue. »
* Marc- Antoine de Maillet, poêle ridicule dont s'est fort moqué
Saint-Amant. Voy. la nouvelle édilion de ses Œuvres, Bibliothèque elzév.y t. I.
(a) SCÈXE F". — SAIXT-AMANT, FARKT.
Faret, qui ue riroit de notre Académie ? A-t-.'>ii vu do nos jours une telle iufamlo ?
Qu'on en voit aujourd'hui dans ces petits auteurs, Qui se font estimer comme rares docteurs?
Sont-ce pas nos Messieurs qui réforment la langue. Dis-moi quand finira leur dernière harangue? Sont-ils venus à bout de leur avant-propos? Réponds -moi, ch'^r Tristan.
TBISTA?f.
Par ma foi sont des sots; Quoique bien peu savants, ils ont bien le couraire De Jiloser tous les jours dessus notre langage; Mais ils passent deux ans à réformer six mots.
SAINï-AMA?fT.
Il faut pour les payer....
TRISTAN
Quoi?
Leur rompre les os.
Ces petits escroqueurs ont-ils pas bonne grâce D'amuser le public aveoque leur grimace ?
Passer huit ou dix ans à réformer six mots !
Pardieu, mon cher Faret, nous sommes de jjrands sots.
FARET
Tant sots qu'il vous plaira. Mais les premiers de France
Sont les admirateurs de notre suffisauce.
Quoi ! trouvez-vous mauvais que de pauvres auteurs
Devant les ignorants s'érigent en docteurs ?
S'ils peuvent se donner du crédit, de l'estime,
L'erreur des abusés n'est pas pour eux un crime.
Après tout, où trouver de ces rares savants
Dont le nom immortel percera tous les ans ?
Si pour l'Académie il faut tant de science,
Vous et moi pourrions bien ailleurs prendre séance.
SÀlNT-ÀMANT.
Oui, mais je n'aime pas que monsieur de Godeau, Excepté ce qu'il fait, ne trouve rien de l»eau;
Faire un petit recueil, une traduction, Composer quatre vers pleins de dévotion, Un sonnet pour un grand, ou bien répithalame, Ajouter s'il se peut la petite épigramme. Rêver cinq ou six mois sur Tobjet le plus beau, Pour faire voir au jour quelque méchant rondeau, Mépriser hautement les vers de Théophile, Admirer en tous lieux la beauté de leur style. Se ravir les premiers de leurs inventions. C'est vraiment mériter de bonnes pensions.
TBISTAN.
La vanité chez eux n'est pas le plus grand crime.
Ils font tous leurs efforts pour se mettre en estime.
TBISTAN.
Sans mentir, à leur goût rien n'est trouvé parfait. Rien ne semble excellent de ce qu'ils n'ont pas fait; Molière ' à leur avis ne fait pas bien en prose ; Ta belle Solitude et ta Métamorphose ; Ta Jouissance aussi, tes belles Visions ' Ont abusé le peuple ainsi quillusions.
' François de Molière, sieur d'Essartines.Voy. ci-dessus, p. 105.
* Saint-Amant a fait en effet des poënies intitulés : La Solitude, la Métamorphose de Lyrian et de Sylvie, Jouissance, Visions, Dans cette dernière pièce, il pleure la mort prématurée de son ami Molière d'Essartines.
Qu^un fat de Chapelain aille en chaque ruelle D'un ridicule ton réciter sa Pucelle, Ou que, dur et contraint, en ses vers amoureux, H fasse un sot portrait de l'objet de ses vœux ; Que son esprit stérile et sa veine forcée Produisent de grands mots qui n'ont sens ni pensée. Je voudrois que Gombaud, L'Estoile et Colletet En prose comme en vers eussetit un peu mieux fait ;
S.UNT-AMAiST.
Qui (le ces grands docteurs fait voir plus d'insolence?
TBISTAN.
Vouv moi, je n'en sais point qui garde le silence, f/orgueilleux Chapelain, TEstoile avec Godeau N'ont jamais pu trouver ouvrage qui fût beau, Baudouin, Colletet, TEstoile et Ladre ville Sont de ces grands auteurs qui coureut par la ville, Sans oublier pourtant le gentil Bois-Robert, Gombaud la froide mine, et le petit Habert.
Certes, j'en souffrirois si leurs belles merveilles Contentoient nos esprits et charmoient nos oreillos ; Mais Chapelain est rude en ses vers amoureux ; Il veut galantiser, le pauvre malheureux. Et, faisant le portrait de sa chère comtesse. Au lieu d'un beau visage il peint une diablesse. Godeau, pour faire court, ne vaut pas un teston, Eût-il toujours sur lui l'orange et le citron. Ladreville, dit-on, fait assez bien un conte, L'Estoile un madrigal, et n'en a point de honte. Il fait de l'esprit doux, mais il est plat un peu ;
Que des Amis rivaux Bois-Uobert ayant honte, Ucvîiit à son talent de faire bien un coûte. F.utin....
FAR ET
Vous avez tort de mépriser Godeau.
Il a l'esprit fertile et le tour assez beau; Tout le défaut qu'il a, soit en vers, soit en prose, C'est qu'en trop de façons il dit la même chose. L'Estoile fait des vers avec le Cardinal. Colletet est bon homme et n'écrit pas trop mal. Rois-Robert est plaisant autant qu'on sauroit l'être ; Il s'est assez bien mis dans l'esprit de son maître. A tous SCS madrigaux il donne un joli tour, Kt feroil des leçons aux Grecs de leur nniour.
PIÈCKS JUSTiriCATIVKS. iO )
Gombaiid pour un châtré ne manque point de feu ; Baudouin fait des vers au-dessous des images ; Collefet pour cinq sols vous fera des ouvrages; Dois-Robert est passable en matière d*amour ; Il n'ajuste point mal un petit air de cour; Il se voudroit piquer de faire une élégie ; Toutefois il n'a pas la plus fine magie. Habert à tout le moins passera pour auteur, Et peut être estimé jeune prédicateur.
TRISTAN
Tu ne me parles point du marquis sans épée? Sa verve en cet endroit sera bien occupée. Encor que diras-tu du seigneur de Breval i ?
II seroit excellent; mais il rime à cheval.
TRISTAN
Dieux! qu'ils sont bien dépeints.
En faut- il davantage?
TKISTAN.
Non, c'est assez parler d'auteurs et de langage.
Allons-nous en trouver le compère Faret, Et réformer les mots dedans le cabaret.
' Le niarqniîi de Breval ne fut pas membre de TAcadémle, non plus que Ladreville, dont il est parlé à la page précédenle. V^oy. ci-dessus, p. 49.
Baudouin fait des vers au-dessous des images, Mais Davila traduit est un de ses ouvrages. Clombaud, pour un châtré, ne manque pas de feu.... J'entends quelqu'un qui monte. Arrêtons-nous un pe i •. J(: commence à le voir. C'est l'évèque de Grasse.
Il faut se retirer et lui céder la place.
Nous reviendrons bientôt. Allons, mon cher Faret,
Trouver, proche d'ici, (|uclquc bon cabaret.