RÉFORMATION DE LA LANGUE FRANÇOISE
A Nosseigneurs Académiques, Nosseigneurs les Hypercritiques, Souverains arbitres des mots, Doctes faiseurs d'avant- propos, Cardinal-historiographes, Surintendants des ortliographes, Rafiineurs de locutions, Entrepreneurs de versions, Peseurs de brèves et de longues.
De voyelles et de diphthongues :
Supplie humblement Calepin, Avec Nicod, Estienne, Oudin, Et tous autres dictionnaires, Lexicons et vocabulaires.
Par qui les écoliers françois De leur langue apprennent les lois;
Disant que depuis trente années 1 Voy. pp. 50-51.
On a, par diverses menées,
Banni des romans, des poulets.
Des lettres douces, des billets,
Des madrigaux, des élégies,
Des sonnets et des comédies
Ces nobles mots: moult ^ ains^jaçoit,
Ores^ adonc, maini^ ainsi soit^
A tant^ si que^ piteux^ icelle^
Trop plus^ trop mieux^ je quierSy isnelle^
Il ne m'en chaut ^ je n'en puis mais,
A grand randon, à toujours mais,
Mauvaistié, blandice, empirance,
Tollir, cuider, angoisse^ vsance^
Piéça^ servant^ illec^ aincois^
Comme étant de mauvais françois ;
Et ce, sans respect de Tusage,
Ni de ces maîtres du langage,
Les Amyot et les Ronsard,
Les Du Bellay et les Tyard,
Les Bertaut et lesVigenaires,
Auxquels on préfère Porchères,
Les Du y air et les Coëffeteau,
A qui Ton préfère Escuteau ;
Et bien que telle outrecuidance
( Soit dit sauf votre révérence )
Fit préjudice aux suppliants,
Vos bons et fidèles clients,
Et que de Gournay la Pucell^,
Cette savante damoiselle.
En faveur de Tantiqulté
Eût notre Corps sollicité
De faire des plaintes publiques
Au décri de ses mots antiques ; Toutefois, comme nous pensions Que le reste des dictions Ne souffriroit aucun dommage Par ces correcteurs de langage, Et que sans votre autorité Nous aurions toute sûreté, Nous nous serions par déférence Tous contenus dans le silence, Aimant mieux perdre ces bons mots Que de troubler votre repos.
Cependant on sait par la ville Que, depuis, votre Gomberville Auroit injustement proscrit Le pauvre car d'un sien écrit, Comme étant un mot trop antique Et qui tire sur le gothique, Et qu'aussitôt le sieur Baro, Sur ce mot, cria tant haro Qu'on alloit pour cette crierie Bannir de la Chancellerie (Tant lors on étoit de loisir ) Le car tel est notre plaisir j Sans que Conrard, le secrétaire.
D'un tel mal ne pouvant se taire.
S'opposa généreusement A ce cruel bannissement, Vous remontrant qu'en toute affaire Le car est un mot nécessaire, Que c'est un mot de liaison, Introducteur de la raison, Et que depuis plus de cent lustres,
Toujours par des emplois illustres,
Il sert utilement nos Rois
Dans leurs traités et dans leurs lois,
Et fut, non sans quelque risée,
La remontrance autorisée
Par Saint-Amant et par Faret
D'une chanson de cabaret
Dont car commandant la reprise,
Fait que tout le monde la prise;
Que lors, par trois ou quatre fois,
Ils chantèrent à hante voix.
En pleine troupe académique,
En faisant à Baro la nique ;
Voire même quelques esprits
Qui méchamment ont entrepris
De nous réduire à l'indigence,
Youloient contre toute apparence.
Par brigues et par faux témoins.
Proscrire encore néanmoins^
Pourquoi^ d'autant^ cependant^ oncques^
Or^ toutefois, partant^ or doncqttes.
Et prononcer un interdit
Tant contre ladite et ledit
Que contre lequel et laquelle^
Un quidant^ un tel^ une telle.
Mais, grâces à Tabbé Chambon,
A Sirmond, au père Bourbon,
Au sieur Godeau le Paraphraste,
Au bon Baudouin le Métaphraste,
Au politique Priezac,
Au grand épistolier Balzac»
A Chapelain l'archi puriste,
PIÈCES JUSTIFICATIVES. m
A Vayer le Dialogiste, Qui de parfait Pierre Uovien S'est fait Académicien, Au vieux Maynard le Satiri(fue, A SHhoD le Mélancolique, Au petit abbé de Boursay.
Contre l'avis de Serisay, De l'Estoile et de Malleville, De Gombaud et de Gombervillc, Et d'autres à nous inconnus, Ces mots ont été maintenus ; Or, Nosseigneurs Académiques, Nosseigneurs les Hypercritiques, Ce n'est pas tout : nos pauvres mots Ont bien enduré d'autres maux ; Mille ont été bannis des maîtres ; Les uns accourcis de trois lettres, Les autres d'autant allongés ; Leurs genres ont été changés :
Par une trop lâche mollesse.
Qu'ils appellent délicatesse, Serisay des mots masculins Ayant fait des mots féminin, Car ce beau mignon fait la figue A quiconque dit un intrigue^ Et veut, contre toute raison.
Que l'on dise de la poison^ Une épiiaphej une épigramme^ Une navire^ une anagramme^ Une reproche^ une duchés Une mensonge^ une évéché^ Une éventail, une squelette^
La doute, une hymne^ une épithète;
Bref, ce délicat Serisay
Eût chaque mot féminisé,
Sans respect ni d'analogie,
Ni d'aucune étymologie,
Pour condescendre au doux Habert,
Sans que l*abbé de Bois-Robert,
Nommé grand chansonnier de France,
Favori de Son Ëminence,
Cet admirable Patelin
Aimant le genre masculin,
S'opposa de tout son courage
A cet efféminé langage.
Depuis plus de quatre ou cinq ans,
Un de vos plus grands partisans,
Afin de nous faire injustice
Et par belle et pure malice,
Auroit de son autorité
Dans l'avant'propos d'un traité,
Qu'il a fait suivant son caprice,
De la faculté concoctrice
(Mais qui, par ses obscurités,
Cause aux lecteurs des crudités),
Banni de noble royaume
Du latin le docte idiome.
Gomme langage de pédant ;
Et, par cet étrange accident,
La pauvre langue latiaie
AUoit être troussée en malle
Si le bel avocat Belot,
Du barreau l'illustre fallut.
N'en eût pris en main la défense
Et protégé son innocence ; En quoi certes et sa bonté, Et son zèle et sa charité Se firent d'autant plus paroltre Qu'il n'a l'honneur de la connoitre, Semblable à ces preux chevaliers, Ces paladins aventuriers 'Qui, défendant des inconnues, Ont porté leur nom jusqu'aux nues; Enfin je ne sais quels auteurs Auroient prescrit aux correcteurs Une impertinente orthographe, Leur faisant mettre paragraffe, Filosqfie, ôtrey le tans, L'iveTj rotonne, leprintans^ Place réale^ le réome.
Saint Ogustin et saint Gérome, Et retranchant mal à propos Vs de la plupart des mots, Comme d'état, iVôter, de nôtre, h'étre, à^étonnementj d'apôtrcy Dont son usage est mal traité, Autant ou plus qu'il fut du Z, Lorsque de toutee leurs querelles Elle fit juge les voyelles, Si bien que les petits grimautu Ne rencontrant poinf tous ces mots Suivant notre ordre alphabétique, Qui retient l'orthographe antique, Entrent aussitôt en courroux, Et lors nous frappent à grands coup:», Souffletant le dictionnaire
Aussi bien que le Despautaire ; Mais tout cela n'est rien au prix De ce que nous avons apptis Que Yaugelas, dans sa harangue, Opinoit à nouvelle langue, Et que sous votre autorité, En dépit de Tantiquité, Duus son nouveau Vocabulaire • Et dansj^a nouvelle Grammaire, Il supprimoit nos dictions Avecques nos locutions, Ce qui, sauf votre révérence, ( Outre la haute impertinence Qu'un étranger et Savoyard Fasse le procès à Ronsard), Seroit une extrême injustice Qu'à la fln, après le service Que, par nos doctes dictions, ,, A tant et tant de nations.
En toute sorte de science, Nous avons rendu dans la France, On nous cassât honteusement.
Nous Posons dire hautement, Que tous les vieux dictionnaires Sont absolument nécessaires ; Par eux s'entendent les auteurs.
Par eux se font les traducteurs ; Ils servent à tous de lumières Dans les plus obscures matières ; Ils sont les docteurs des docteurs, Les précepteurs des précepteurs, Les maîtres des maîtres de classes.
Et tels qu'on a cra savantasses A la faveur de leurs bons mots, Sans eux D*ctoient rien que des sots : Témoin, Nosseigneurs, ce bon homme Qui laissa Calepin à Rome; Témoin Montmaur, ce professeur Qui passeroit pour un fesseur, S'il n'avoit point les trois Ëstiennes Avec les gloses anciennes, Le nomenclateur Junius, Et Matthias Martinlus ; Mais, sans parler ici des autres, Vous savez que, parmi les vôtres, Les plus renommés traducteurs Et les plus célèbres auteurs.
Qui s'en font maintenant accroire.
Nous sont obligés de leur gloire ; Et cependant, ô siècle, ô mœurs !
Ce sont eux qui, par leurs clameurs, Aujourd'hui dans l'Académie Nous traitent avec infamie.
Quantesfois dans ces versions.
Sans le secours des dictions Et de Calepin et d'Estienne, Baudouin étoit-il en grand'peine !
Sans nous, Colomby.dans Justin Étoit au bout de son latin !
Et, dans son Térence, Voiture Avoit l'esprit à la torture.
Dans Quinte-Curce, Vaugelas Dès le premier mot étoit las ; Vaugelas, ce grand interprète,
Lequel aujourd*hui nous maltraite; Maynard sans nous traduisoit mal Son Catulle et son JH ardai ; Et le Sénèque faisoit nargue A votre candidat Lesfargue ; Sans nous, Giry n*entendoit rien Aux écrits de Tertullien, Et Tobscur apologétique A tous coups lui faisoit la nique; Dedans les Psaumes, Desmarets iN'eût pas fait, comme il fait, florès; Le beau Patru, dans sa harangue, Ne savoit de qui prendre langue, Et cent fois étoit à quia Dans Toraison pro Archia; Golletet, dedans Sainte-Marthe, Prenoit souvent renard pour marte; Même le hardi d'Ablancourt Dans Tacite se trou voit court; Sans nous Habert n^entendoit note Dans la morale d'Aristote, C'est-à-dire en la version Qu'avec beaucoup d'attention En ont fait en langue latine Des gens d'éminente doctrine; Car, quant au texte, ut dicilur, Grœcus il est, non legitur; Que si nous sommes moins utiles Aux L'Estoiles, aux Gombervilles, Aux Serisays, aux Saint-Amants, Aux Gonrards, Baros et Racans, Et tels autres savants critiques
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Des ouvrages académiques, Ces grands et fameux palatins, Étrangers es pays latins ; Il est pourtant très- véritable!
Que, ce qu'ils savent de la fable, Ils l'ont appris des versions Qu'à l'aide de nos dictions Il fat autrefois nécessaire De leur faire eu langue vulgaire ; Ainsi, quoique indirectement, Nous leur servons de truchement.
Mais, sans regarder aux offices, Aux assistances et services Que TOUS rendent les suppliants, Voyez les inconvénients Que causeroit votre grammaire Avec votre vocabulaire ; Vous n'en êtes qu'à VA^ bé, cé^ Depuis plus d'un lustre passé Que l'on travaille à cet ouvrage.
Or, nos chers maîtres du langage, Vous savez qu'on ne fixe point Les langues en un même point ; Tel mot qui fut hier à la mode, Aujourd'hui se trouve incommode, Et tel qui fut hier décrié Passe aujourd'hui pour mot trié ; C'est après tout monsieur l'Usage Qui fait ou défait le langage, Si bleu qu'il pourroit arriver, Quand vous seriez prêt d'achever Votre nouveau vocabulaire'
Et votre nouvelle grammaire, Que grand nombre de dictions Et plusieurs des locutions Qu'on trouve maintenant nouvelles Et qui vous paroissent très-belles.
Ne seroient plus lors de saison ; Nous Joignons à cette raison Que toujours votre critique, Décriant quelque mot antique . Et des meilleurs et des plus beaux, Sans qu'elle en fasse de nouveaux , On seroit, ô malheur insigne !
Réduit à se parler par signe; Mais, quand vous feriez d'autres mots, Combien souffriroit-on de maux Avant que de les bien apprendre Et de se faire bien entendre ?
Combien nous faudroit-il de temps Pour apaiser les malcontents, Et faire que ce beau langage Fût homologué par Fusage ?
Ce considéré, Nosseigneurs, Pour prévenir tous ces malheurs.
Qu'il plaise à votre courtoisie Rendre le droit de bourgeoisie Aux mots injustement proscrits De ses beaux et doctes écrits.
Laissez votre vocabulaire.
Abandonnez votre grammaire.
N'innovez rien, ne faites rien En la langue, et vous ferez bien.