CRITIQUE DE L'ÉPITRE DÉDICATOIRE
mais en parlant d'an Roi qui agite, qui discute avec ses ministres les affaires de son État, il faut dire : ceux qui l'entendent parler. Et dire en cette occasion : ceux qui Vécoutent, c'est une phrase aussi impropre que si on disoit : ses auditeurs, pour dire srs ministres.
Il y a, ce me semble, une autre faute de justesse dans ces paroles : qui vous rendent.,, et ne leur laissent. Car ce ne sont pas les expressions fortes et précises qui rendent un homme maître, etc. C'est la souveraine raison , soutenue de ces expressions. El par conséquent, au lieu que ces mots soient mis au pluriel et se rapportent à expressions, ils doivent être mis au singulier et se rapporter a souveraine raison.
Je crois aussi qu'en cet endroit expression forte n'est pas bien dit, parce que, dans la bouche du maître, des expressions fortes sont des expressions dures, et qui tiennent de l'empire et de la menace.
Quant à cette autre façon de parler : maitre de toute Vdme, il me semble qu'elle a quelque chose de poétique et qu'elle est ici mal appliquée. Car s'agît— il que le Roi, pour faire entrer ses ministres dans son sentiment, se rende maître de leur esprit par la force de ses raisons et de ses paroles?
(M) L'éloquence où nous aspirons par nos veilles, et qui est en vous un don du Ciel, que ne doit-elle point à vos actions héroïques? Si on s'étoit contenté de dire que l'éloquence où l'Académie aspire doit beaucoup aux actions héroïques du Roi, on aoroit dit une chose qu'on pourroit trouver moyen de soutenir. Mais de dire que l'éloquence, qui est en lui un don du Ciel, doit beaucoup à ses actions héroïques, c'est une chose qui ne se peut pas défendre; car c'est dire précisément que le don du Ciel qui est en lui doit beaucoup à ses actions.
Les grdces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences; mais ce sont les grands événements qui font les poètes et les orateurs.] Si les grâces répandues sur les gens de lettres font fleurir les lettres, il s'ensuit nécessairement qu'elles font aussi des poêles et des orateurs ; car les lettres ne peuvent pas fleurir sans l'éloquence et la poésie. Ainsi, le sens du second membre de cette période étant
déjà enfermé dans le premier, il n'y a pas lien de l'énoncer ensuite dans le second membre, comme par une espace d'opposition, et d'en former un axiome.
Mais quand il n'y auroit nulle difficulté en cela , je ne vois pas sur quoi on fonde que ce sont les grands événements qui font les poêles et les orateurs. Tout ce qu'ils font, c'est de leur fournir des sujets propres a les exciter et a les soutenir. Alexandre a été un des plus grands conquérants du monde, et il n'y a peut-être jamais eu de plus grand événement dans l'univers que le renversement de l'empire des Perses, suivi de l'établissement de celui des Grecs dans une partie considérable de f Europe, dans PÉgypte et dans l'Asie, jusqu'au Gange. Cependant les grandes choses qu'il a faites lui ont-elles fait naître un excellent poète grec? Et le poète Cbérilus, qui les a vues et qu'il combloit racine de bienfaits, en a-t-il été moins mauvais poêle? Les victoires d'Annibal, grandes et signalées en Espagne el en Italie, et celles mêmes de Jules César, ont-elles fait naître des poètes et des orateurs? En a-l-on vu de bien fan eux du temps de Charlemagne, si célèbre par tes grandes actions el par l'empire romain partagé avec les Grecs ? El s'il eloit vrai que les merveilles du règne d'un Prince en dussent faire naître au milieu d'un pays barbare, pourquoi les premiers Ottomans n'en ont-ils point eu dont le nom ait mérité de parvenir jusqu'à nous? Je sais bien que l'éloquence ne doit pas être renfermée dans les bornes d'une vérité rigoureuse; mais il ne faut pas aussi, dans une épltre, s'emporter comme feroil un orateur dans la tribune, ou comme un poète dans un ouvrage pindarique.
(,s) Tandis que nous nous appliquons.} Voici une période d'une extrême longueur el qui n'a en cela nulle proportion avec les autre», qui sont presque toutes coupées.
Il me semble, au reste, qu'il y a quelque chose qui blesse la bienséance de représenter, dans un même tableau , d un côté l'Académie travaillant a la composition ou a la révision du Dictionnaire, et de l'autre le Roi a la tête de ses armées.
Mais laissant cela à part, puisque c'est du Dictionnaire qu'on parle, et du Dictionnaire achevé, il ne faut pas dire en le présentant : Tandis que nous nous appliquons..., ros armées victorieuses